Жак-Ален Миллер , курс 1981-1982 гг
Скандирования в учении Лакана // Диалектика желания и фиксированность фантазма
18 сеанс, 5 мая 1982

Жак-Ален Миллер , курс 1981-1982 гг
Скандирования в учении Лакана // Диалектика желания и фиксированность фантазма
18 сеанс, 5 мая 1982
La structure qui supporte le mythe du stade du miroir comporte que c'est la paranoïa qui fait tenir le corps ensemble. La paranoïa est certainement une entité clinique mais il y a aussi une paranoïa généralisée. La paranoïa, c'est au fond le nom du rapport à l'autre, le nom du rapport primaire à l'autre. Cette voie est évidemment tout à fait à l'opposé des illusions d'un contact effusif avec l'autre, des illusions de sympathie et de compréhension de l'autre, qui ont été nourries dans l'idéologie commune, dans la koinè, par une lecture un peu hâtive des thèmes phénoménologiques mettant l'accent sur cette compréhension immédiate de l'autre. Tout ce qui s'est dit sur l'intersubjectivité jusqu'à Lacan, reposait sur cette position d'une précompréhension de l'autre sujet. Ca culmine en France dans les textes de Merleau-Ponty que j'avais cités l'année dernière. Or, le rapport premier à l'autre, c'est pour Lacan toujours un tu. C'est là, dans notre langue, notre façon de s'adresser à l'autre, de l'appeler. Vous savez que Lacan a exploité cette homophonie du tu avec le verbe tuer – tue. Ca ne se comprend qu'en relation avec cette paranoïa primaire.

Je dirai que c'est là qu'est déjà creusée la place de la fonction du tiers, qu'est appelée sa nécessité. C'est parce que le rapport primaire à l'autre est paranoïaque, qu'on ne peut pas rendre compte des phénomènes humains sans situer la fonction du tiers. Il est en définitive tout à fait amusant que cette fonction isolée par Lacan ait eu le succès que l'on sait, mais en occultant justement son corrélat nécessaire qui est la paranoïa primaire du rapport à l'autre. L'urgence théorique de ce tiers ne se fonde que sur cette paranoïa. Ce qui en tient lieu dans le premier abord de Lacan est le terme d'imago, qui fonctionne comme tiers et qui laisse encore se dessiner des idéaux de fraternité. On a au fond valorisé la fonction du tiers en oubliant ce qui la rend nécessaire, parce qu'on y trouvait, croyait-on, le fondement de l'illusion de compréhension et de sympathie à laquelle on reste toujours fortement attaché dans les milieux psy.

C'est dans ce même temps que Lacan pouvait donner la définition de l'analyse comme paranoïa dirigée. C'est une des toutes premières définitions de Lacan psychanalyste. Elle suppose qu'il y ait dans l'expérience analytique une intensification du rapport à l'autre que l'analyste se trouve en position d'orienter. L'analyse est une paranoïa théâtralisée et limitée et qui fait du psychanalyste l'agent de cette paranoïa. C'est une définition limitée mais dont nous pouvons faire quelque chose si nous savons la resituer comme il convient.

Si nous suivons ce raisonnement, la paranoïa consiste à situer l'autre dans l'Autre, voire à substituer cet autre à l'Autre. Il y a, dans Le Séminaire, des formules qui pourraient aller effectivement dans ce sens. Ca se marque d'une façon sensible à la majoration du rôle d'un ou plusieurs petits autres dans la paranoïa. Il y a cette majoration d'un ou plusieurs petits autres qui sont comme élevés à la dignité de l'Autre, qui sont exponentiés. Cette majoration a pour conséquence l'évacuation, la minorisation, presque l'évanouissement, d'autres petits autres. Corrélativement à cette majoration, nous avons l'évanouissement, presque l'effacement, de tout une autre classe de petits autres. C'est immédiatement sensible dans le délire de Schreber. Comment est-ce que nous pourrions écrire ce qui se passe avec ce Fleischig quand Schreber va à sa rencontre, s'adresse à lui, et que Fleischig le reçoit sur le fond de cet immense cerveau qui figure sur le mur de son bureau, ainsi qu'on la voit sur la photo qui figure dans l'édition anglaise des Mémoires d'un névropathe de Schreber? On voit le professeur Fleischig à son bureau et, derrière, les configurations cervicales qui couvrent toute la surface du mur. Nous avons là, en quelque sorte, un autre Fleischig élevé à la puissance de l'Autre. Nous avons là un a' indice A, a'A, qui vient affecter le personnage de ce professeur. Il peut aussi bien affecter le sujet lui-même. C'est le phénomène qu'on a noté d'amplification du moi, de mégalomanie, qui est un terme de la phénoménologie clinique ne permettant pas du tout de discriminer entre les structures. Aucune formation imaginaire ne permet de discriminer entre les structures. On peut donc avoir cet a'A, ce moi à la puissance de l'Autre qui fait parler de mégalomanie.

Ce qui est corrélatif de cette indexation du rapport imaginaire, c'est ce que j'appelais la dévalorisation des autres, la dévalorisation d'un certain nombre d'autres, qui est tout à fait marquée chez Schreber par ces hommes, comme il le dit, bâclés à la six quatre deux, ces hommes qui ne sont plus, dans leur transformation même, que des images. Ils imposent de rompre le mathème de Lacan: i(a). Ils nous présente de façon sensible i, l'image, séparé de a. Ils ne sont plus que des images dont vous savez qu'elles sont susceptibles de toutes les métamorphoses possibles, de toutes les mutations proprement imaginaires – elles se mettent à danser. Je dirai, en plus, qu'il est bien utile, là, que Lacan ait marqué du même symbole l'autre et l'objet a. Il y a bien sûr passage de l'un à l'autre, et nous allons voir qu'il est fondé que ce soit du même symbole que Lacan ait marqué l'autre et l'objet qui fonctionne comme plus-de-jouir.

Par rapport à cette paranoïa écrite ainsi, la schizophrénie apparaît comme l'autre pôle, je veux dire qu'elle est un défaut de paranoïa. C'est dans les phénomènes schizophréniques que vient, au premier plan de l'observation clinique, l'ensemble que Lacan a ramassé dans la formule des imagos du corps morcelé. La structure du stade du miroir nous permet – je l'ai marqué la dernière fois – d'opposer d'une façon très simple paranoïa et schizophrénie. Evidemment, il faut aussi rendre compte du fait que paranoïa et schizophrénie se combinent. Ce ne sont pas seulement deux pôles opposés. On est bien obligé de poser que si le moi se sépare du corps, s'il cesse d'en être l'enveloppe et le reflet, ce cors vacant est alors susceptible de tomber sous l'emprise de a'A. Il est susceptible de devenir le siège des manoeuvres de cet autre porté à la puissance de l'Autre.

Si on pose les choses ainsi, il me semble qu'on est obligé, malgré la difficulté de faire le départ entre hystérie et schizophrénie dans l'observation clinique, de poser que ces deux entités n'ont rien à voir l'une avec l'autre. Le morcellement du corps dans l'hystérie et le morcellement du corps dans la schizophrénie sont d'une structure tout à fait distincte. On les rapproche superficiellement parce qu'on pense que dans un cas et dans l'autre le corps prend son indépendance, qu'il ne répond plus ou trop, qu'entre ce moi et le corps il y a visiblement du jeu. Dans les deux cas, il s'agit, pense-t-on, d'un morcellement signifiant. Je crois que la perspective de Lacan est tout à fait contraire, et que l'on peut, de ce point de vue, parfaitement opposer l'hystérie et la schizophrénie. J'ai sans doute eu tort, la dernière fois, de rassembler sous le même terme de cisaille ce morcellement du corps dans l'un et l'autre cas. Gardons ce terme de cisaille pour ce qui concerne l'hystérie, pour marquer que dans ce cas le langage s'empare effectivement du corps. C'est bien connu. Les parties du corps sont dans l'hystérie métaphorisées. On a remarqué que les paralysies hystériques ne suivaient pas les linéaments de l'anatomie mais suivaient bien davantage le vocabulaire.

Dans la schizophrénie, le phénomène est contraire, même s'il peut sembler dans l'observation que ça revient au même. Le phénomène est contraire parce que «le langage ne mord pas sur le corps» – pour reprendre là une des rares expressions que Lacan ait données de la schizophrénie. Dans la schizophrénie, le langage ne mord pas sur le corps. Ce morcellement ne se fait pas sur les mêmes rails signifiants que le morcellement hystérique. Evidemment, nous sommes là à l'opposé de la santé définie comme le silence des organes. Nous sommes au contraire dans la parlote des organes. Que le langage ne morde pas sur le corps, veut dire en particulier que la schizophrénie est l'affection qui tient à la non-séparation de la jouissance, à la non-séparation signifiante de la jouissance. C'est là une mise en place un peu rapide et allusive, mais je cherche à poser quelques repères dans cette affaire.

Parmi ces repères, il y a aussi ce qui peut nous permettre de comprendre les rapports du discours analytique et de la paranoïa, c'est-à-dire ce qui avait conduit Lacan à parler de paranoïa dirigée. Schreber rend manifeste le caractère d'Autre de celui à qui il a affaire, puisqu'il pose une scission entre l'ordre du monde et le Dieu qui le tourmente. C'est un Dieu – Schreber commence ses Mémoires comme ça – qui est en infraction par rapport à cet ordre du monde. Cet ordre du monde, c'est l'Autre, l'Autre de plein exercice, l'Autre symbolique, l'Autre légal. Le Dieu de Schreber répond très bien à cette écriture de a'A. C'est un Dieu déchu dans les passions de l'humanité, passions qu'en plus il ignore. Il ne connaît rien des créatures, comme le souligne Schreber.

La psychanalyse, évidemment, n'est pas sans pouvoir répondre à une structure semblable. Il ne faut pas grand chose pour qu'une analyse reproduise une paranoïa, voire l'induise. Pour s'en apercevoir, il suffit de suivre un peu à l'aveuglette les repères que nous avons, puisqu'une analyse suppose que l'autre qui est l'analyste se fasse Autre, ou, en tout cas, qu'il vienne à en occuper la place. Il suffit d'une crase, d'un collapse entre ces termes pour que la même formule puisse valoir pour l'analyse et pour la paranoïa. Ce que suppose l'occupation de la place du tiers par l'analyste, c'est que l'analyste s'annule comme moi, comme autre, pour pouvoir occuper le lieu de l'Autre, pour pouvoir parler à partir de ce lieu de l'Autre. C'est évidemment une précaution nécessaire que cette annulation du moi. Si l'analyste ne s'annule pas comme moi et qu'il vient tout de même occuper le lieu de l'Autre, alors sa position répond exactement à la formule de a'A. S'il ne s'annule pas en tant qu'autre, il se porte en tant que moi à la puissance du grand Autre. Il suffit de ce glissement pour qu'une psychanalyse soit une persécution, pour qu'elle réveille la structure chez le prépsychotique.

C'est cette analogie formelle qui devrait nous demander de raffiner un peu les opérateurs que nous employons. Par exemple la barre, cette barre qui peut vouloir dire à la place de, il faut bien qu'elle puisse être aussi entendue comme une barrière. A cet égard, c'est un symbole spécialement ambigu dans l'écriture même de Lacan. Ca peut vouloir dire qu'un terme se substitue à un autre et vient par là en supporter les propriétés. Mais ça peut vouloir dire aussi qu'un terme doit se tenir séparé de l'autre. C'est ce que Lacan a parfois écrit, par exemple dans les quatre discours, avec une double barre. Cette barre, ici, il faudrait la redoubler, pour qu'elle prenne valeur de barrière. C'est le minimum exigible pour que la psychanalyse ne vire pas à la paranoïa. Ce rapport est évidemment d'autant plus accusé quand l'analyste se repère davantage sur sa propre demande et moins sur le désir qui est attaché à sa fonction.

J'ai noté, la dernière fois, la différence de la définition du corps entre la période du stade du miroir et la période ultérieure. Disons qu'on vérifie là, me semble-t-il, que l'intuition première de Lacan n'est pas que l'inconscient soit structuré comme un langage, mais qu'elle est la division du sujet. Rien ne le rend plus manifeste que, même s'il n'est pas du tout question de l'effet de langage dans «Le stade du miroir», Lacan ne peut aborder là l'expérience analytique qu'à partir d'une déhiscence originaire qu'il trouve dans le corps. C'est évidemment une facilité par rapport à l'abord qui sera le sien ensuite, qui ne partira plus du vivant comme unité individuelle mais qui restituera alors au langage sa fonction de causation du sujet divisé.

A cet égard, le sujet divisé, le sujet de Lacan, ce n'est pas seulement le sujet qui parle. Si on lui donne cette définition, on va évidemment refuser la dignité de sujet à ceux qui ne parlent pas, à savoir un certain type d'enfants ou d'adultes mutiques. Un des résultats qui n'est pas spécialement heureux de l'enseignement de Lacan, c'est qu'on se met à douter de la dignité de sujet quand on ne fait pas marcher le moulin à paroles. Ce sujet qui parle, c'est une très mauvaise définition du sujet. Le sujet, en effet, c'est aussi bien le sujet dont on parle. C'est même de là que vient probablement ce terme de sujet, dont Lacan a marqué la filiation avec l'upokaimenon grec, à savoir ce qui est proprement le supposé. Si on entend le mot de sujet dans son origine, il y a la supposition. C'est ce qui est supposé comme ce dont on parle. A cet égard, l'enfant débile est aussi bien un sujet. Il est quand même incroyable de voir toutes ces équipes soignantes réunies pour parler d'un enfant qui ne parle pas – ces équipes qui en tirent leur subsistance, de ces enfants, ces équipes qui se mobilisent en conciliabules. On sait la place que prennent ces conciliabules des soignants dans les institutions, où ils s'entretiennent de leurs états d'âme, de leurs difficultés et de leurs impasses, tout en se mettant en même temps à douter de la qualité de sujet de ce dont ils parlent. Mais, cette qualité, ils la vérifient tout le temps! Ils la vérifie précisément de ce que ça mobilise chez eux de parlote. A cet égard, il me semble qu'il faudrait rectifier cette partialité qu'a introduite la définition du sujet comme étant celle du sujet qui parle.

Ce qui semble faire disparaître le sujet chaque fois qu'il y a forclusion du Nom-du-Père, c'est la place que peut prendre la fonction de l'image comme substitutive. C'est précisément ce qu'on note dans le schéma que Lacan donne du délire de Schreber dans sa «Question préliminaire», ce schéma comme transformé du schéma R. Il faut bien dire que ce schéma n'est pas du tout satisfaisant. Il ne permet pas de situer toutes les fonctions que depuis lors Lacan a isolées. Je fais d'ailleurs remarquer que dans la "Question préliminaire", Lacan ne décrit pas encore du tout le sujet comme divisé, qu'il ne met pas du tout la division au centre de ce sujet. Le sujet, dans cet écrit, continue d'être marqué par un S non barré, par un S complet. Ca dit bien que nous sommes encore en deçà du moment où cette division sera au contraire un thème complètement explicite et tenant en réserve implicite la fonction de l'objet a.

Ce qui apparaît dans ce texte comme l'inscription du sujet, c'est l'envol de la signification phallique. Ce que Lacan repère comme un second temps – dont la question se pose de savoir s'il est ou non indépendant du premier qui est la forclusion du Nom-du-Père – c'est, entre guillemets, «la forclusion phallique». C'est ce que Lacan écrit Phi zéro. C'est là l'écriture, le condensé de l'échec de la métaphore paternelle. Si vous suivez la construction de ce schéma, vous voyez que ce qui vient à la place de cette «forclusion phallique», c'est la conjonction marquée i-m: image de la créature, dit Lacan. Ce qu'il met là en valeur, c'est que la défaillance de la métaphore paternelle, qui empêche l'inscription du sujet dans la signification phallique, se traduit corrélativement par la promotion de l'image à la place du sujet - une image dont Lacan donne en même temps les deux coordonnées: i, la jouissance qu'il dit transsexualiste, la jouissance de Schreber devant son image au miroir en tant qu'il est habillée en femme et qu'il y vérifie sa féminité, et m, son futur, le futur où il se promet sa mutation complète en femme. A cet égard, c'est la seule fois, dans ce texte sur la psychose, qu'émerge le terme de jouissance sous la plume de Lacan. Jouissance narcissique dans le texte, et jouissance transsexualiste sur le schéma. Il ne s'agit pas de comprendre Schreber comme un transsexuel. C'est sa jouissance narcissique mais en tant que cette image le reflète en femme.

Là, nous avons, portée au maximum – pas tout à fait cependant, puisqu'il y a justement la fonction de l'asymptote –, la fonction de l'investissement libidinal sur sa propre image, ce qui, évidemment, laisse fluide, transformable, comme vidée de cette libido, la consistance des autres. C'est à cet égard que l'on s'aperçoit ce que veut dire que le corps est imaginaire, et même que l'imaginaire c'est le corps. C'est que la consistance même de l'autre dépend strictement de ce que Freud appelait l'investissement libidinal – ce que nous formalisons en disant que ça dépend strictement de la localisation de la fonction plus-de-jouir dans ces images. C'est là que cette écriture de Lacan se prête aussi bien aux transformations, aux glissements de son sens. Quand Lacan a formulé l'écriture i(a), ça voulait dire l'image de l'autre. Mais elle est aussi bien propice à rappeler que l'image ne tient strictement sa consistance que de comporter en son cœur, que d'enfermer, en toi plus que toi, l'objet a. C'est très sensiblement ce que Schreber refuse aux autres, ce qu'il retire des autres pour le condenser sur sa propre image.

Il vaudrait d'ailleurs la peine – ce n'est pas le développement que je vais faire ici – de noter ce qui au sens de Lacan vient à la place de la forclusion du Nom-du-Père qu'il écrit là simplement P0. Il y a en effet des formations de substitution à cette forclusion du Nom-du-Père. Allez voir le schéma et vous verrez que ces formations de substitution sont sur une ligne qui va de M à I, une ligne que Lacan baptise «des créatures de la parole». Lacan est là encore fidèle au texte de Schreber mais c'est bien dans ce particulier même que nous pouvons trouver à structurer du général. Sur cette ligne des créatures de la parole, qui répond à l'image de la créature, nous avons les deux termes de M et I, qui se posent ici comme venant à la place du Père forclos. M, c'est le signifiant de l'objet primordial, nous dit Lacan. Dans ce texte, l'objet primordial, c'est la mère. La première fonction est donc l'Autre maternel. La seconde, c'est I, un idéal du moi qui repère la fonction continuant de soutenir ce qui pour Schreber se maintient comme monde. Quand précisément émergent ces fonctions de substitution, il continue d'y avoir un monde pour Schreber, un monde dans lequel il désire publier. A cet égard, même si nous posons la forclusion du Nom-du-Père, nous sommes obligés de nommer une instance à partir de laquelle se maintient le créé, à partir de laquelle il continue d'y avoir un monde. Il n'y a pas un effondrement sans traces de ce monde.

Je dirai que c'est là aussi que nous pouvons au mieux reconnaître la fonction du surmoi quand elle cesse d'être chevauchée, d'être contenue par le Nom-du- Père. On en trouve chez Freud l'indication la plus précise dans son texte sur les problèmes économiques du masochisme. Il note bien que le surmoi commence par être extrêmement méchant et qu'il n'est pas du tout la fonction impersonnelle de la moralité. Il y a évidemment un glissement qui laisse entendre qu'il y aurait, chez le normal, comme une sublimation de ce surmoi primordial. C'est alors un surmoi qui finit par se tenir à peu près bien. C'est ce qui ferait que ce qui caractérise le masochisme moral, c'est la régression du surmoi civilisé vers le surmoi primordial. Je me disais qu'un Américain qui suivrait les conférences de la Section clinique sur le surmoi, se dirait simplement que nous appelons surmoi ce qui pour Freud est seulement le surmoi du masochisme moral. Il se dirait que nous, lacaniens, appelons surmoi ce qui est en fait une forme pathologique du surmoi, puisque le surmoi normal est supposé se soutenir extrêmement bien. C'est ainsi que les Américains lisent Freud. C'est là la façon dont il exploite ce passage de l'article de Freud sur le masochisme.

C'est là qu'on s'aperçoit de toute la valeur du titre de Lacan: «Kant avec Sade». Quelle est l'approche des Américains sur cette affaire de surmoi? Leur approche, c'est de dire que le surmoi est au départ justement comme Sade, que le surmoi est sadique – nous avons alors l'effet dit de masochisme moral –, mais que par après, quand ça se passe bien, on passe de Sade à Kant, c'est-à- dire à un surmoi impersonnel, du style de l'impératif catégorique kantien. L'abord de Lacan est strictement inverse, à savoir que c'est partir de la raison pratique de Kant et montrer qu'à l'intérieur même de cette Critique de la raison pratique, c'est Sade qui fonctionne. Pour le dire de façon moins imagée, disons que c'est Sade qui donne la vérité de Kant. Vous voyez que ce «Kant avec Sade» ne prend vraiment son sens que lorsqu'on s'aperçoit que ça vient à la place d'un «Kant avec Sade». Je vérifie là que les énoncés de Lacan ne prennent leur valeur que lorsqu'on les oppose aux formules qu'il n'a pas dites. Je veux dire que l'effort d'invention qu'il faut faire dans la lecture de Lacan, est de poser, d'élucubrer des formules voisines qui sont précisément celles qui sont éliminées par la production de la formule qu'il a choisie. A ce moment-là, vous vous rendez compte qu'il n'y a pas de truisme chez Lacan. Il n'y a absolument rien qui aille de soi.

Revenons à cette fonction M où Lacan repère ce qui laisse tomber Schreber, ce qui le laisse en plan. Ca colle évidemment très bien avec la fonction pondeuse où la maternité trouve son culmen. C'est d'ailleurs ce qui, l'année de la Section clinique où nous avions parlé de Schreber, nous avait conduit à pouvoir isoler cette fonction comme celle de l'objet a. Schreber est laissé en plan comme objet a, comme déchet, comme rejet. Il y a ici un point d'appel de l'objet a comme laissé tombé par l'Autre maternel. C'est évidemment un statut tout à fait primaire du sujet que celui de l'objet a. On est d'abord comme objet a. On est d'abord comme produit. Il y a là un statut fondamental qui précède même notre insertion dans la paranoïa moïque. Il y a un statut fondamental du sujet qui est celui d'avoir été pondu. Il ne faut pas, évidemment, se contenter de repérer la fonction de l'objet a à cette place, puisqu'il est aussi bien à la place de la jouissance transsexualiste de la créature.

Cette forclusion du Nom-du-Père, on est obligé, si on suit la ligne que j'indique sur la paranoïa et la schizophrénie, de poser qu'elle est corrélative d'une inclusion. Elle est corrélative de l'inclusion de la jouissance au lieu de l'Autre. C'est là que prend son sens que «le langage ne mord pas sur le corps». Quand le langage mord sur le corps, il y apporte la mort. Quand le symbolique s'est incorporé à un corps, ce corps est déjà mort, sa jouissance se promène à côté. C'est cette jouissance qu'évoque Lacan dans le rassemblement des objets qu'on trouve dans les sépultures dites primitives – objets ou instruments de la jouissance comme hors du corps. L'inscription, l'incorporation du symbolique se traduit toujours par l'apport d'un moins-un à ce corps, par l'apport d'une perte. C'est cette perte qui est nécessaire à transformer ce corps en lieu de l'Autre, à faire qu'il puisse lui-même être rangé dans la suite des signifiants, marcher au pas, devenir pars, comme le dit Lacan dans «Position de l'inconscient». C'est ce qu'il évoque dans la fonction de la séparation, c'est ce qui permet au sujet, quand il peut l'assumer, de se ranger tranquillement à sa place, d'être décompté. Quand nous allons bien, nous acceptons continuellement d'être décomptés pour un. Nous acceptons fort bien de nous asseoir sur un siège, de faire des ensembles, comme ici, de ne pas perdre la tête quand nous n'avons pas un siège où nous mettre, et de nous asseoir gentiment par terre. Nous passons notre temps à avoir des voitures à quatre ou cinq places, à prendre des places de chemin de fer ou d'avion. Il suffit de s'asseoir, d'être tranquillement assis, pour qu'il s'avère que nous supportons allègrement que notre corps compte pour un, pour un signifiant, et que ce corps puisse aussi bien lui-même porter les signifiants. Que ce soit des cicatrices ou des signifiants changeants de la mode, nous acceptons que ce corps se pare de signifiants. Pour saisir ce se parer de «Position de l'inconscient», il faut avoir évidemment en mémoire ce que Lacan dit du corps et des conditions nécessaires pour que ce corps devienne corps de signifiants, c'est-à-dire capable de se compter lui-même comme signifiant et capable de porter des signifiants.

La valeur éminente de ce moins-un du corps humanisé, c'est la castration. Une des façons de décliner ce moins-un, c'est d'écrire moins-phi, qui est le signe de la castration. La castration, c'est la séparation de la jouissance et du corps, et c'est cette séparation de la jouissance qui donne la valeur à l'émergence de la signification phallique. C'est cette castration qui en même temps permet au sujet d'être pars, c'est elle qui lui permet d'obtenir sa parure signifiante. On aperçoit là que cette séparation du sujet est en même temps la séparation de sa jouissance, c'est-à-dire ce qui fixe l'organe-libido, ce qui lui donne une place. La séparation est donc à lire comme la séparation de la jouissance et de l'Autre. La forclusion du Nom-du-Père se traduit alors par l'inclusion de la jouissance dans l'Autre, par un retour de la jouissance dans l'Autre. Je dirai que notre petite écrire de a'A est encore capable de supporter ce sens-là. Elle est cette fois-ci à lire comme retour de la jouissance dans l'Autre. C'est aussi ce qui permet de saisir pourquoi Lacan pouvait poser, dans sa Proposition de 1967, que sans l'Œdipe, c'est-à-dire sans la fonction de la castration, le délire de Schreber est exactement homologique au discours analytique. Et cette construction vérifie encore que le a situé au champ de l'Autre soit la formule même du transfert. Le transfert se produit lorsque le a, par rapport à quoi le sujet repère son désir, se trouve capté au champ de l'Autre.

Là encore, je ne suis qu'allusif, puisque cette formule du transfert est quand même très problématique. Mais je me contente de vérifier la cohérence de cette construction. Je la vérifie à ce que, à la suivre, on peut voir s'agglutiner des formules différentes de Lacan. Je veux dire qu'on a là le sentiment d'être à un carrefour.

Je crois que nous sommes arrivés à raviver la valeur de la métaphore paternelle qui était un peu ratiocinée. Nous avons ravivé la valeur de cet x. Cette métaphore paternelle est bien le principe de la séparation, c'est-à-dire à la fois le principe de la séparation du sujet et de la séparation de la jouissance. L'émergence de la signification phallique veut dire que la jouissance vient à être séparée du corps. C'est la condition, non pas pour qu'il y ait sujet – il y a sujet même si ça ne se produit pas – mais pour que le sujet se sépare, puisse se parer du signifiant, puisse se stabiliser dans cette métaphore qui – c'est à quoi Lacan est arrivé à la fin – n'est pas moins délirante que les autres. C'est une métaphore aussi délirante mais qui, à la différence de la métaphore délirante de Schreber, permet au sujet de se séparer, et spécialement de se séparer comme corps de sa jouissance.

Le début de cet abord premier permet de relever quelle est la valeur de l'asymptote schrébérienne. Il y a pour Schreber la jouissance au lieu de l'Autre, que cet Autre soit isolé comme son corps ou comme son Dieu, puisque, de toute façon, son corps et son Dieu – c'est tout le problème de son délire – rentrent dans une connexion de plus en plus étroite. C'est là précisément qu'on vérifie en quoi l'Autre et le corps sont en passe de ne faire qu'un. Ils sont en passe mais ça ne va justement pas jusque là. On peut supposer que c'est précisément ce qui sépare Schreber de la schizophrénie pure, que c'est pourquoi il reste un paranoïaque avec des phénomènes schizophréniques. C'est la valeur que je donne à ce que j'ai prélevé sur le texte oublié de Lacan que j'ai évoqué la dernière fois, à savoir que "la paranoïa identifie la jouissance dans le lieu de l'Autre". C'est évidemment une définition très ramassée sur elle-même. On peut la lire de plusieurs façons, mais moi, ce que j'y entends, c'est que Lacan n'a pas dit identifie la jouissance et le lieu de l'Autre, mais qu'il a dit dans le lieu de l'Autre, ce qui veut dire qu'elle y reste encore localisée. C'est cela l'asymptote chez Schreber. Le fait qu'il se promette pour le futur une transformation totale, c'est la promesse de la vieille dementia praecox – qu'ici on peut appeler dementia futura – où le corps comme lieu de l'Autre serait confondu avec la jouissance de l'Autre. C'est en tout cas ce qui nous permettrait d'ordonner paranoïa et schizophrénie, tout au moins la trajectoire de Schreber.

Ça nous montre qu'il n'y a pas de place pour le narcissisme primaire dans l'enseignement de Lacan. Il n'y a pas place pour le narcissisme primaire, puisque le narcissisme dont il s'agit, c'est le narcissisme paranoïaque, et que c'est la division du sujet qui est fondamentale dans cette théorie. Le narcissisme n'est pas primaire, puisque ce qui est primaire dans l'imaginaire, c'est le rapport paranoïaque à l'autre. Ça a un sens de dire paranoïa primaire et non de dire narcissisme primaire. Qu'est-ce que Freud ou les analystes ont visé par ce narcissisme primaire, voire par cet auto-érotisme de départ? - sinon le sentiment qu'ils pouvaient avoir de la suffisance de la jouissance, de la fermeture sur soi de la jouissance, et disons de sa position d'exclusion par rapport au symbolique.

Evidemment, nous sommes là très stricts. Nous sommes très stricts dans cette clinique. Ça ne tient pas seulement à la rigueur qui serait propre à Lacan, mais à la rigueur de la clinique dont nous sommes de façon indigne les héritiers, la clinique française et allemande. Il est d'autant plus surprenant que ce soit tout à fait oublié chez d'autres héritiers de cette clinique, qui ont le bonheur, ou le malheur, de se retrouver de l'autre côté de l'Atlantique, et même d'abord de l'autre côté de la Manche. On peut d'ailleurs passer de l'autre coté de la Manche à l'autre côté de l'Atlantique, ça ne donne pas des résultats extraordinaires. On fait crédit aux Anglais de s'occuper bien mieux que nous, avec plus de dévouement en tout cas, des psychotiques. Ce n'est pas faux. On peut être impressionné par ce qu'on peut lire de tel ou tel traitement de monsieur Rosenfeld, quand il va tous les jours voir un schizophrène pommé. Il y a quand même des embouteillages et je suppose que ça lui prend un temps fou. On ne voit absolument pas cela chez les analystes ici. Il y a donc cet aspect, et je dirai que ça pourrait être une des tâches de la Section clinique de créer dans l'avenir des lieux où tout de même nous puissions faire preuve aussi de ce dévouement, où nous puissions, en tout cas, mettre à l'épreuve nos constructions sur la psychose dans les milieux convenables. Mais ce que je dis là, je dois aussi le limiter par le sentiment que ceux qu'ils appellent psychotiques sont des personnes qui seraient ici traitées très simplement comme des névrosés. La Section clinique, après de nombreuses élaborations et discussions de ses enseignants, va, l'année prochaine, essayer de faire une relecture lacanienne de cas de psychose anglo-américains. C'est dire la révérence que nous avons pour nos collègues d'outre Atlantique. Mais on est en même temps forcé de se demander s'il ne faudrait pas mettre un certain point d'interrogation pour quelques-uns de ces psychotiques en analyse.

Je prends par exemple ce concept de schizoïdie qui fait vraiment les dimanches et les choux gras de monsieur Gultrip. Il a écrit un ouvrage en 1968 qui a connu trois réimpressions, la troisième étant de 77. C'est quand même un succès d'édition. Monsieur Gultrip est un élève de monsieur Ferbern que vous devez connaître puisque Lacan en parle dans un des Séminaires publiés. Il y a un chapitre entier consacré à la théorie de Ferbern, théorie qui a fait quelques vagues à l'époque, parce qu'il avait remplacé le concept de libido freudienne – qu'il considérait comme la libido qui cherche du plaisir: pleasur seeking – par l'idée que la libido cherche l'objet: object seeking. Il a construit les choses à partir de là. Gultrip est un pur produit de la théorie de Ferbern, mais je passe sur la filiation Ferbern-Gultrip.

Il faut voir comment ce monsieur définit ce qu'il appelle la personnalité schizoïde. C'est dans un des articles qui datent des années 50 et qui sont republiés dans cet ouvrage récent, ouvrage qui est une sorte de manuel, puisque ce n'est pas extrêmement courant que les ouvrages connaissent, comme ça, trois éditions dans les dix dernières années qui suivent leur parution. Je dois dire que quand on lit ça, on n'en revient pas. En plus, il y a chez lui des échanges avec Winnicott. Il essaie de savoir en quoi son concept de schizoïdie recouvre le concept du vrai self et du faux self de Winnicott. On se rend compte que pour tout un domaine que ces personnes pensent avoir ajouté à l'exercice de la psychanalyse, il n'est pas du tout démontré qu'il s'agit de psychotiques. Voilà les traits caractéristiques du schizoïde selon monsieur Gultrip. Je ne dirai pas que c'est le portrait de tout le monde mais c'est une description qui n'est absolument pas discriminante par rapport à la structure. Je veux dire que c'est là qu'on vérifie ce que Lacan veut dire quand il pose qu'aucune formation imaginaire n'est probante et pertinente quant à la structure.

Nous avons donc, comme premier trait du schizoïde, l'introversion. Le deuxième trait, c'est withdrawness, qui est le fait de se retirer. C'est défini en deux lignes parce que ça veut dire à peu près la même chose que l'introversion.Introversion veut dire celui qui se retourne vers lui, et withdrawness celui qui se retire du monde. Ca fait deux concepts. Troisième trait: le narcissisme, qui tient à la vie intérieure du schizoïde de façon prédominante. Il y a une vie intérieure prédominante qui est le narcissisme. Quatrième trait: l'autosuffisance. Exemple: "J'ai eu une patiente qui ne tenait aucun compte de son mari comme d'une personne extérieure." Gultrip a besoin du concept de schizoïdie pour vérifier qu'une dame peut ne tenir aucun compte de son mari comme d'une personne extérieure. Cette absence d'intérêt pour un proche, et spécialement pour le conjoint, est un trait que Lacan notait dans son texte, Le Mythe individuel du névrosé, comme étant chez l'obsessionnel un trait tout à fait courant et pas du tout discriminant. Cinquième trait: un sentiment de supériorité. Sentiment qui va nécessairement avec l'autosuffisance, puisque, si on n'a pas besoin des autres gens, on peut alors s'en passer. On imagine en contrepoint le portrait du non-schizoïde selon monsieur Gultrip: celui qui est gentil avec les gens autour, qui fait attention à eux, etc. D'ailleurs, il y a eu de ces sortes de portraits à un certain moment. Sixième trait: perte d'affect dans des situations extérieures. Exemple: "Un homme, qui est vers la fin de sa quarantaine, me dit: Je trouve vraiment difficile d'être avec ma mère. je devrais être plus sympathique avec elle que je ne peux l'être. Je pense toujours que je ne fais pas assez attention à ce qu'elle dit [il va avoir cinquante ans!] Je peux être assez froid avec tous les gens qui sont près de moi et qui me sont chers. Quand ma femme et moi avons des relations sexuelles, elle me dit souvent: Est-ce que tu m'aimes? et je réponds: Bien sûr. Mais le sexe, ce n'est pas l'amour, c'est seulement une expérience." Septième trait, qui est le résultat: la solitude. La solitude est un résultat auquel on ne peut pas échapper. Vous comprenez que quand on est méchant comme ça avec son entourage, eh bien, on se retrouve seul. Ça se révèle dans des aspirations intenses à des amitiés, à de l'amour, etc. Huitième trait: la dépersonnalisation, perte de sens de l'identité et de l'individualité, perte de soi-même. Exemple: "Je n'arrive pas à saisir les idées que j'ai, j'ai peur de regarder autour de moi, je ne trouve pas de sens à ma vie", etc. Neuvième trait: la régression. "Le schizoïde succombe au monde extérieur et désire retourner à la sécurité du ventre maternel." Voilà. Tout ça s'étale sur quatre pages. Ce sont là les critères du schizoïde.

Disons que ça vend beaucoup mieux la mèche que Winnicott. On lit Winnicott en se disant qu'il parle de psychotiques, alors qu'il parle de ces soit- disants schizoïdes, que nous sommes bien loin, nous, de placer parmi les psychotiques. J'en vois les marques dans tel article de monsieur Rosenfeld, cet article qu'il est question d'apporter l'année prochaine dans cet ensemble d'enseignements qu'est la Section clinique. Je demanderai là-dessus l'avis d'Eric Laurent, puisque c'est lui qui a fait tout le plan des enseignements et des conférences de l'année prochaine. J'ai donc lu cette analyse de monsieur Rosenfeld, intitulée Etat schizophrénique accompagné de dépersonnalisation". On peut dire que sa patiente, Mildred, jeune femme âgée de 29 ans qui a servi dans les troupes anglaises, ne nous persuade pas le moins du monde qu'on ait affaire à une schizophrène. Rosenfeld dit état schizophrénique, mais on a simplement l'impression d'avoir là la description d'une hystérique pommée et non d'une schizophrénie accompagnée de dépersonnalisation. Je ne vais pas en énumérer les traits. J'aimerais plutôt demander son sentiment à Eric Laurent, s'il veut bien le donner.

ERIC LAURENT: – Sur ce que dit Rosenfeld lui-même, il faudrait prendre le cas, le présenter, et pouvoir ainsi l'étudier de près. Je dirai plutôt que c'est cette idée de schizoïdie qui dans le monde anglo-saxon a donné, au moins à quelques analystes, le goût de s'intéresser à des marges de la psychose. Mais où est le passage?

J.-A. MILLER: – Voilà le passage qui concerne la dépersonnalisation: "Un détachement rigide, un refus de tout sentiment marquaient son comportement conscient pendant l'analyse – attitude qui, en de rares moments, était interrompue par des soupçons paranoïdes ou par le désespoir que lui causait l'absence de progrès. Déjà, au tout début de l'analyse, elle décrivait des symptômes et des sensations de type schizoïde très net et des sentiments de dépersonnalisation. Elle se sentait éteinte et somnolente, à moitié inconsciente et pouvait difficilement rester éveillée. Parfois, en décrivant son expérience, elle disait qu'il y avait quelque chose comme un rideau la séparant du reste du monde, qu'elle se sentait morte, ou pas ici, ou détachée d'elle-même." Je veux dire que cette présentation d'une soi-disante schizophrénie accompagnée de dépersonnalisation est un tableau extrêmement peu spécifique.

E. LAURENT: – Absolument. Dans cette énumération de Gultrip, dans ce sac, on voit que la seule chose qui compte, qui est le poids constant, c'est la dépersonnalisation. C'est une variation sur le thème de la dépersonnalisation, qui est effectivement le noyau dur de toutes ces questions. Mais qu'est-ce qu'on appelle perte de l'identité? Qu'est-ce qu'on appelle dépersonnalisation? Ca peut être simplement une dissolution de l'identité imaginaire que l'on retrouve tout à fait dans l'hystérie. C'est un point classique, y compris dans ce qui s'appelait autrefois les folies hystériques. A ce moment-là, on a toute la frange des folies hystériques qui s'ouvrent à l'analyse. Il y a là-dessus des textes de Maleval qu'il a repris de la clinique française, et il y a aussi les travaux de Bercherie, qui situent bien comment, au moment où Freud intervient, psychose et névrose sont des termes qui ne s'opposent pas. C'est la construction freudienne qui les fait s'opposer. Au moment où Freud intervient, ces phénomènes-là ne sont donc absolument pas séparés de l'hystérie, d'où le fait que les Anglo-Saxons, qui maintenant relisent les cas d'hystérie de Freud – par exemple les Etudes sur l'hystérie –, se disent que toutes ces patientes ne sont pas hystériques mais schizoïdes. Ils ne font là qu'oublier l'effet qu'a eu l'intervention de Freud, c'est-à-dire la coupure entre névrose et psychose. Il faut retrouver cette tradition clinique, et Bercherie, même s'il n'a pas un mode de lecture lacanien de ces textes, est ici précieux. Il faut retrouver cette tradition classique, car ces textes présentent très précisément cette fonction d'oubli de la clinique qui leur fait retrouver la schizoïdie.

Il me semple par là, que la construction de Lacan permet au contraire de durcir les angles. Elle nous fait sentir que l'opposition schizoïdie/psychose est évidemment à jouer, et qu'il ne faut pas confondre ce qui est perte de l'identité imaginaire avec ces troubles psychotiques de l'identité où le sujet succombe réellement sous le signifiant, sous le S1 ou sous le S2, soit dans le nom que peut venir à se donner le psychotique, comme Schreber qui peut devenir le Grand Mongol, etc., soit dans son rapport à l'Autre du savoir, un savoir qu'il trouve partout autour de lui, le milieu ambiant devenant savoir.

J.-A. MILLER: – C'est ce qui a conduit à ce que Mélanie Klein appelait le noyau psychotique. Tous les kleiniens s'étaient mis à considérer qu'une analyse n'était pas achevée si on n'avait pas touché à ce noyau. Cela consiste finalement à construire toutes les névroses comme des défenses contre la psychose. C'est un schéma massif qui permet d'espérer peler les couches névrotiques, pour en définitive arriver à la psychose centrale.

E. LAURENT: – Ce qui m'intéresse spécialement, c'est de reprendre les choses que tu as développées sur la différence entre schizophrénie et paranoïa, et particulièrement pour ce qui concerne la psychose chez l'enfant, puisque c'est le point fort de ces Anglo-Saxons, dans la mesure où leur théorie est une théorie du développement et qu'ils considèrent que la dimension de la psychose dans l'enfance vérifie absolument toute leur construction. On peut voir en effet – c'est pratiquement observable - la position schizo-paranoïde et la position dépressive s'incarner chez l'enfant. C'est donc beaucoup plus chez les enfants que chez les adultes que les Anglo-Saxons élaborent leur clinique, ce qui a fait que l'effet de nouveauté de la clinique de la psychose dans l'après-guerre, a consisté essentiellement à remplacer un par un tous les faits connus de la clinique, en tant qu'elle a été repérée du côté de la psychose constituée de l'adulte, par des faits d'observation de l'enfant. Il s'agit donc de réinterprétations par des traits tirés de l'observation des enfants.

Je me suis dit que ce qui semblait toujours difficile dans l'étude de Lacan, c'était d'aborder cette question de la psychose chez l'enfant, parce qu'en l'abordant par la question de la métaphore paternelle, on obtenait très peu d'efficacité proprement clinique. Quand tu construisais tout à l'heure ce repérage de la métaphore paternelle autour de la séparation et de l'aliénation, ça permettait de relire les textes de Lacan, et de s'apercevoir qu'il y a, dans la période 64-69, du 10 juin 64 où il répond à Maud Mannoni, au 26 septembre 69 où il intervient au congrès sur l'enfance aliénée, une possibilité de saisir la position de l'enfant en tant que les cas de la clinique de la psychose se définissent par rapport à la position du sujet quant à sa jouissance, quant à l'objet a - ce qui permettrait de construire là un essai de clinique structurale par rapport à la jouissance. A ce moment-là, il faudrait reprendre tout ce qui, dans la clinique de l'enfant, peut se mettre en série, et voir comment la séparation impossible devient tout entière réelle. Le sujet est tout plein de sa jouissance, et l'objet qu'il abandonne normalement à la chaîne – la livre de chair – devient pour lui réel. Ca peut alors donner toute une série de cas, depuis l'automutilation jusqu'au sujet qui est obligé de faire une manœuvre très compliquée parce qu'il explique que sa main gauche n'est pas lui. Ce n'est pas là une conversion hystérique, c'est que cette main est un retour de la jouissance sur son corps. Ça ne prend pas du tout les traits de l'anatomie imaginaire, c'est de l'anatomie réelle. Le retour de la jouissance comme en infraction sépare cette main.

Nous pouvons donc considérer toute une série de cas qui permettent de saisir les dimensions de la psychose chez l'enfant. C'est par là qu'on peut trouver comment séparer cette dimension que les Anglo-Saxons appellent la schizoïdie dans l'enfance, et qui a été à un moment porteuse d'espoir. Les débats tournent toujours autour de l'autisme et de la schizophrénie infantile, et il me semble qu'en abordant la psychose par ce biais-là, c'est-à-dire par cette séparation en tant qu'elle peut être réelle, ou par l'aliénation réelle obtenue par la forclusion du Nom-du-Père, on peut obtenir des précisions beaucoup plus grandes que de répéter que tout se joue toujours à la frontière de l'autisme et de la schizophrénie infantile. On peut obtenir des précisions proprement cliniques, spécialement cette dialectique de l'objet hors corps et du corps de l'enfant.

J.-A. MILLER: – On va en rester là, et se retrouver la semaine prochaine dans cette même salle.


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