Жак-Ален Миллер , курс 1981-1982 гг
Скандирования в учении Лакана // Диалектика желания и фиксированность фантазма
16 сеанс 21 апреля 1982

Жак-Ален Миллер , курс 1981-1982 гг
Скандирования в учении Лакана // Диалектика желания и фиксированность фантазма
16 сеанс 21 апреля 1982
J'ai eu la faiblesse d'aller faire une conférence sur paranoïa et schizophrénie en Belgique. Je vais donc vous en donner quelques échos. Ce thème a effacé les autres questions qui sont pour moi en jeu dans ce moment de mon cours.

Auparavant, je voudrais dire quelques mots sur l'importance de resituer également "Position de l'inconscient", ce texte de Lacan de 1964, où il faut prendre au sérieux la mention de Lacan indiquant que ce texte constitue à proprement parler la suite du rapport de Rome, et ce au point qu'il ait pu considérer comme un délai le temps passé entre ce rapport de Rome en 53 et "Position de l'inconscient" en 64. C'est là une parenthèse qui emporte avec elle les dix premières années de l'enseignement de Lacan. Je considère que ce texte répond au mésusage qui a été fait de "L'instance de la lettre dans l'inconscient", texte considéré abusivement comme constituant le tout, ou au moins le point princeps, de l'enseignement de Lacan. "Position de l'inconscient" y répond par la mise en avant d'un couple d'opération – l'aliénation et la séparation – qui dans son fonctionnement ne recouvre pas du tout celui de la métaphore et de la métonymie. Il est un fait que l'aliénation et la séparation n'ont pas eu une bonne fortune parmi les élèves de Lacan, et il faudrait leur redonner leur place, puisque je crois que nous pouvons y trouver une réponse à ce qui nous occupe dans notre recherche des fondements du concept de jouissance.

Je ne fais pas un commentaire suivi de ce texte de Lacan, et je voudrais, avant de passer à la paranoïa et à la schizophrénie, en souligner quelques traits, et précisément cette autoréflexion de Lacan sur son propre enseignement. A cet égard, c'est bien le recul de l'énonciation qui constitue le pivot de l'appréciation de Lacan sur son propre style. Préserver dans les énoncés le recul de l'énonciation, c'est une voie tout à fait contraire à celle du pur mathème qui, lui, se définit d'annuler tout recul de l'énonciation, se définit de l'absorption de l'énonciation dans l'énoncé, ce qui fait qu'il va foncièrement à l'anonymat, qu'il est pris dans un discours universel et anonyme.

C'est bien parce qu'il en va ainsi dans le discours de la science, qu'il y a un résidu qui consiste à appeler certains théorèmes d'un nom propre. C'est là la trace de cette absorption de l'énonciation, la cicatrice de la disparition de l'énonciation. En fait, ce discours se présente comme produit de nulle part, de telle sorte qu'on a pu s'imaginer qu'on pouvait définir la science comme un discours sans sujet. C'est bien sûr contre ça que Lacan est allé, en parlant – c'est un paradoxe – du sujet de la science, avec la question que ça emporte, celle de savoir si ce sujet est suturé ou forclos. Supposer que le sujet est forclos dans la science, c'est donner à cette science – Lacan en caresse l'idée dans le rapport de Rome – une stature de psychose.

Le pur mathème, on ne peut pas dire que Lacan en ait eu l'ambition avant d'être bien avancé dans son enseignement. Dans cet enseignement, nous avons des graphes et des schémas, y compris dans "Position de l'inconscient": aliénation et séparation reposent sur des opérations qui peuvent être mises au tableau. En même temps, c'est bien dans le même texte qu'il formule cette nécessité de préserver le recul de l'énonciation. Comment est-ce compatible? Il faut se souvenir que, même lorsqu'il présente son Graphe, il mentionne que ses schémas ne peuvent pas être détachés "de la moindre inflexion de son style". Au moment même où il présente des éléments de mathèmes qui comportent cette absorption de l'énonciation, il ne fait qu'accentuer davantage la dépendance de ces éléments mathématiques à l'endroit du style, de son style, d'un style comme mode d'expression signalant la présence de l'énonciation dans l'énoncé. Qu'est-ce que c'est que le recul de l'énonciation? C'est que l'on n'oublie pas qu'on dise. Vous connaissez cette phrase qui ouvre L'Etourdit et que j'ai déjà utilisée pour parler du surmoi. Le recul de l'énonciation, c'est que le fait que l'on dise ne reste pas oublié.

C'est bien aussi ce qui fait le rapport difficile de Lacan avec ses élèves, rapport dont nous avons la trace dans ce texte de "Position de l'inconscient", puisque c'est précisément au moment où il repousse, tout en l'analysant en partie, le travail de Laplanche et Leclaire, qu'il rappelle la fonction de saut de l'énonciation. Nous, nous sommes au moment où nous n'avons plus ce soutien de l'énonciation que sous une forme écrite. Tout le monde éprouve la perte qu'il y a à se débattre seulement avec les énoncés de Lacan. La connaissance des énoncés de Lacan ne donne aucune assurance pour ce qui est de poursuivre le mouvement de son énonciation.

Dans cette veine, je voudrais signaler cette proposition de Lacan: "Le juste style du compte rendu de l'expérience n'est pas toute la théorie. Mais c'est le garant que les énoncés selon lesquels elle opère, préservent en eux ce recul de l'énonciation où s'actualisent les effets de métaphore et de métonymie." Dans le même texte où Lacan formule cette thèse, qui distingue dans la psychanalyse le compte rendu de l'expérience, qui rend impossible le compte rendu de l'expérience au sens scientifique, il se recommande de l'esprit scientifique, et y voit même le trait par lequel il est le mieux anathème à ses collègues analystes: "Cet apport de doctrine [le sien] a un nom, c'est tout simplement l'esprit scientifique qui fait tout à fait défaut au lieu de recrutement des psychanalystes. Notre enseignement est anathème de ce qu'il s'inscrit dans cette vérité." Dans ce raccourci, Lacan ne se vante au fond d'aucune autre originalité que celle de faire revenir l'esprit scientifique dans le champ de la théorie analytique. Ca fait que ce texte nous rend sensible la pression qui n'a pas cessé de s'accentuer pour Lacan au cours des vingt années suivantes, la tension entre cette volonté de manifester dans le champ analytique les exigences de la communication scientifique et ce vissage qui a été le sien à son énonciation dans sa particularité. Ce qui là, dans "Position de l'inconscient", ne s'avance que masqué, va évidemment se déployer dans une tension de plus en plus insoutenable.

Je dirai que c'est cette tension qui a travaillé la communauté des élèves de Lacan. Nous, nous avons maintenant à vivre avec ça, alors que pour beaucoup une scission est faite. Ceux qui s'imaginent qu'il y a une scission faite entre l'esprit scientifique et la particularité de l'énonciation, sont évidemment ceux qui s'imaginent pouvoir fonder la théorie seulement sur cette particularité. Ils laissent voguer les mathèmes. Cela ne veut pas dire que nous soyons des partisans exclusifs du mathème. Nous savons que ce n'est pas le tout de l'expérience. Ca peut nous être spécialement sensible quand nous avons à aborder n'importe quelle question clinique. Nous voyons en effet cet écart se reproduire chaque fois que nous abordons une question clinique. Je veux dire que nous ne mettons pas cette question au tableau. Nous ne pouvons pas commencer par la mettre au tableau, nous sommes obligés de chercher par où nous l'attrapons. Nous cherchons de façon tâtonnante. Quelle que soit l'habilité supposée que nous pourrions avoir à manier ce que Lacan nous laisse comme écriture mathématique, nous sommes bien incapables de déduire quoi que ce soit de ces écritures qu'il a posées. Par exemple, pour la paranoïa et la schizophrénie, nous voyons que nous sommes incapables de mettre au tableau une formule de la psychose à partir de laquelle nous pourrions nous essayer à déduire.

Il faut quand même, là, vérifier la limite du point où nous sommes. Par exemple, s'agissant des quatre discours, on peut dire que Lacan a donné l'apparence d'une déduction, puisque chaque discours se déduit d'un autre par transformations et déplacements. Mais nous n'en sommes pas là pour ce qui apparaît d'abord comme hors discours, c'est-à-dire pour ce que nous posons dans la dimension de la psychose. A cet égard, c'est par rapport au terme de discours – il faut bien le reconnaître – que nous situons les choses dans ce domaine. Même si nous ne voulons pas parler en termes de déficit en ce qui concerne la psychose – le déficit n'a pas sa place si nous traitons les choses à partir du sujet, le sujet au sens de Lacan ne connaît pas de déficit –, il n'en reste pas moins que nous avons à isoler, par rapport à la névrose, un type de manque qui nous permette de situer la psychose et ses formes dans la clinique. La forclusion n'est effectivement pas un déficit au sens psychiatrique, mais il n'en reste pas moins qu'elle constitue un type de manque par rapport à une structure signifiante. C'est ainsi que Lacan l'aborde dans le Séminaire III, quand il suppose qu'il pourrait être possible de définir les points d'accrochage minimaux qui donnent à ce qu'on appelle le monde humain son assise pour chacun. Vous savez qu'il prend même la figure grossière du tabouret auquel il peut manquer un pied. Vous voyez bien qu'il n'est pas là question de déficit, mais de qualifier un défaut signifiant dans une structure signifiante.

Dans cette théorie analytique mise au point après la mort de Freud et qui s'appelle l'egopsychology – l'adversaire de Lacan pendant les premières années de son enseignement –, c'est la structure de la personnalité qui est la référence, une structure de la personnalité dont le moi est le point de synthèse, l'armature synthétique. Dès lors, l'abord de la psychose par une théorie qui fait du moi le pivot central de la personnalité normale, comporte nécessairement une définition des atteintes faites à la constitution du moi. Les différentes formes de la psychose sont abordées comme autant d'atteintes diversement localisées de ce moi synthétique. Eh bien, il faut bien voir que nous raisonnons d'une façon qui est assez comparable, sauf que pour nous ce n'est pas le moi qui est pivot d'une synthèse. Ce qui fait référence pour nous, et ce par rapport à quoi nous identifions et isolons les atteintes, c'est une structure signifiante. La structure signifiante n'est évidemment pas constituée comme un moi. Ce n'est pas constitué comme un moi parce que c'est plutôt à l'extérieur du sujet. Le sujet est dans un rapport d'extériorité avec cette structure signifiante. Il l'est même tellement, que c'est dans un moment de séparation qu'il se trouve – séparation d'avec la chaîne signifiante.

Si nous suivons cette voie, nous nous apercevons que c'est ce que Lacan fait dans son texte sur les psychoses, quand il situe sur un schéma la structure de l'Œdipe - à quoi il intègre celle du stade du miroir –, pour indiquer quels sont les deux manques essentiels qui déforment cette structure oedipienne dans la psychose du président Schreber. Autrement dit, c'est cette structure qui vient à la place de ce qui dans le postfreudisme s'est posé comme le moi fort, comme le moi adéquat à la réalité. Mais pour nous, aujourd'hui, la référence n'est certainement pas le moi fort, ni non plus la structure de l'Œdipe telle qu'elle est posée dans le texte sur les psychoses. Lacan ayant donné, depuis, de nombreuses reformulations de la structure signifiante minimale, notre référence, c'est le discours, c'est la structure de discours, à savoir ce qui au sens de Lacan fonde le lien social, lien auquel le psychotique, au moins quand il est schizophrène, se démontre difficilement rattrapable.

Si nous essayons de situer la psychose par rapport au discours, nous pouvons alors effectivement saisir qu'elle est une atteinte au lien social, à tout lien social possible. Ça se démontre spécialement chez Schreber par l'établissement d'un rapport sexuel délirant. Schreber nous démontre ce qu'est le rapport sexuel. Il établit un rapport sexuel délirant quand Dieu, avec le style d'érotomanie qui le caractérise, a trouvé sa chacune – celle-là et pas une autre. Je veux dire que là, c'est écrit. On sait bien que ça va jusqu'à s'écrire sur le corps de Schreber. Ca nous montre que quand il y a rapport sexuel, le discours dépérit, n'est plus nécessaire. Le discours est antinomique au rapport sexuel. C'est comme ça que Lacan définit le discours. C'est non seulement ce qui fonde le lien social, mais ce qui ne le fonde qu'à se construire sur l'absence de rapport sexuel. Quand il y a rapport sexuel déterminé, on rentre en rapport avec l'Autre sans passer par le biais du discours.

Je ne veux pas dire que le discours est le fondement de tout lien social. Il n'est fondement du lien social que là où il n'y a pas de rapport sexuel. C'est pour cela qu'il y a des sociétés animales. Il y a des sociétés animales qui méritent ce terme de société, mais ce sont des sociétés qui sont fondées sur le rapport sexuel et non pas sur le discours. J'ai longtemps essayé de lire, dans mon enfance, un livre qu'on m'avait donné et qui était très bien relié. C'était un livre de Maurice Maeterlink, qui s'intitulait Insectes et fleurs. Je m'en souviens encore. C'était un livre absolument assommant qui décrivait, en mettant de la littérature dessus, un monde où il y a lien social par le rapport sexuel. Il faut dire que le délire de Schreber est plus amusant.

Dans le délire de Schreber, on voit pourtant se reconstituer des lambeaux de lien social. Il y a comme une sorte de ligature sociale qui est maintenue. Lacan signale son rapport à sa femme, comme ses intérêts pour la communauté scientifique, voire pour l'humanité, humanité à laquelle il apporte le texte magistral de ses Mémoires. Ce sont des ligatures qui maintiennent effectivement Schreber dans le lien social discursif. A cet égard, ça peut donner toujours de l'espoir pour le traitement supposé du psychotique. Pour ce qui est de la schizophrénie, les références de Lacan sont très parcimonieuses. Il y en a tout de même une dans L'Etourdit. Il y a là, une seule fois, la mention du terme de schizophrène. Elle est introduite à partir du discours et situe le schizophrène comme hors discours. Je propose donc que ce soit le point de départ que l'on choisisse pour essayer de situer les psychoses.

Je crois qu'on ne peut éviter un détour par la nosographie, son histoire, puisque nous en sommes les héritiers de plusieurs façons. On ne peut éviter ce détour, et d'abord dans le rappel, déjà longuement souligné, que la clinique analytique est fondée sur la clinique psychiatrique, et qu'il n'y a que pour l'hystérie que cette clinique analytique s'est vraiment émancipée de ses attaches psychiatriques. Ces références font que nous sommes persuadés que nous nous comprenons - que l'on soit étudiant en psychologie ou en psychiatrie - quand nous parlons de paranoïa ou de schizophrénie. Ca fait partie de ce que Lacan dénonce, dans "Position de l'inconscient", comme étant la koinè. Ca fait partie des idées communes qu'il est nécessaire de concasser. Rien n'est plus probant que les catégories psychiatriques. Elles sont notre koinè dans le domaine de la clinique, et Lacan note bien que la difficulté avec cette koinè, avec cette conception commune du monde que nous véhiculons, c'est que tout ce que nous croyons approcher dans le domaine régi par cette koinè, s'enregistre dans cette koinè elle-même. Autrement dit, il n'y a pas de façon d'en sortir, sinon par un coup de force. "Les gens arrivent déjà tout anesthésiés à la surprise de la vérité", dit Lacan. Ils nagent d'emblée dans cette koinè. Nous sommes alors obligés de mettre déjà des guillemets à ces catégories, tout simplement parce que nous ne les avons pas fabriquées et que ça charrie une histoire douteuse. Ce sont des signifiants qui, dans des contextes différents, des cultures différentes, des traditions psychiatriques différentes, n'ont pas exactement la même valeur.

On essaie évidemment de rabouter tout ça. On essaie de prendre ces vieux signifiants pour les rendre susceptibles de traitements informatiques. C'est ce qu'essaye l'organisation mondiale de la santé. Il ne faut pas s'y tromper: c'est une mutation de ces signifiants. On essaye maintenant de faire une table de critères pour toutes les maladies mentales, qui permettrait au psychiatre de cocher des traits pertinents pour voir ensuite émerger tout naturellement le diagnostic. Ne nous y trompons pas: ce n'est pas parce qu'on continue de dire paranoïa ou schizophrénie, qu'il n'y a pas en fait une mutation complète de ces signifiants. Ils n'ont pas du tout été inventés dans ce contexte. Ils étaient, à l'époque, supportés par une expérience clinique que toutes ces procédures actuelles visent justement à réduire.

Cette suspicion que nous devons apporter d'emblée à cet abord, je n'en verrai pas de meilleur témoignage que dans le texte même de "Position de l'inconscient": "La loi du cœur, nous l'avons dit, fait des siennes plus loin que la paranoïa." La loi du cœur, c'est une figure hégélienne de la Phénoménologie de l'esprit. Qu'est-ce que cette phrase de Lacan veut dire? Ca veut dire que saisir les choses à partir, par exemple, de l'infatuation du moi dans la dialectique du sujet, est en définitive un point de vue clinique qui l'emporte sur cette prise particulière de la psychiatrie sur ce que nous connaissons comme paranoïa. Pourquoi est-ce que nous employons ce terme de paranoïa? Nous disons paranoïa pour ne pas nous apercevoir de ce que nous avons en commun avec le paranoïaque, ce que nous avons en commun avec le paranoïaque dès lors que nous avons un moi.

Je ne plaide pas, là, pour l'identification avec le malade mental. C'est même ce qui m'a fâché avec Maud Mannoni. J'avais pris naguère la parole à l'EFP pour contester la critique par Maud Mannoni de la présentation de malades de Lacan. Maud Mannoni prônait précisément une identification au malade mental, à quoi j'opposais le style de présentation de Lacan qui évidemment s'y oppose radicalement. Ce style issu de Lacan est tout à fait inclus dans la Section clinique. Je n'ai presque jamais l'occasion de suivre les présentations de malades à la Section clinique. Je l'ai fait la semaine dernière en ce qui concerne Eric Laurent, et on voit bien que c'est effectivement une présentation qui reste du côté de Lacan et pas du côté de Maud Mannoni. Ce n'est pas une surprise que de le constater. C'est une présentation qui suspend, dans son déroulement même, l'utilisation de ces catégories psychiatriques, même si le présentateur en est informé.

Que la loi du cœur fasse des siennes plus loin que la paranoïa me semble être le point de vue à conserver, point de vue que seule l'introduction du concept de sujet dans la clinique rend possible. La paranoïa est une catégorie qui est au contraire faite pour mettre à distance le sujet de la maladie mentale. La loi du cœur est une catégorie qui vaut pour le normal et pour le pathologique. C'est ce qui nous fait saisir ce que Lacan dit dans son texte de "La causalité psychique", à savoir que l'essence de l'homme comporte aussi bien la possibilité d'être fou. Ce n'est pas une phrase philosophique, c'est une phrase essentielle pour notre abord de la clinique.

Donc, première précaution de prime abord: nous suspendons la validité de ces catégories psychiatriques, nous les mettons entre guillemets - ce qui ne nous empêchera pas, à la sortie, de les accepter, de les retrouver.

C'est d'ailleurs pour cela que nous sommes obligés de prendre en compte leur histoire, c'est-à-dire de ne pas les recevoir comme des données de nature. Il y a là un décrassage nécessaire de l'histoire de la psychiatrie dont il n'y a pas lieu de faire l'économie. C'est pourquoi nous faisons une place parmi nous à quelqu'un qui ne pense pas être lacanien, à savoir Paul Bercherie, qui déchiffre spécialement l'histoire de la psychiatrie. Nous lui donnons une place parmi nous à ce titre: s'apercevoir de quelle concoction, de quelle carburation sont issues ces catégories psychiatriques, qui ne sont pas de nature mais le résultat d'un travail absolument incroyable pendant tout le XIXe siècle et jusqu'au début du XXe. On ne prend conscience de ce salmigondis qu'avec un petit mouvement de recul.

Pour ce qui est de la paranoïa et de la schizophrénie, notre point de départ est simple. Notre point de départ, c'est le début du Séminaire III. Commençant à aborder la question des psychoses, Lacan l'aborde en premier lieu par un partage entre paranoïa et schizophrénie. Il dit que dans la psychanalyse, depuis 1953, on s'est surtout intéressé à la schizophrénie, alors que l'accent freudien s'est au contraire surtout porté sur la paranoïa. De ce partage, Lacan n'en dit ensuite plus grand chose. C'est une surprise générale: Lacan ne dit plus grand chose de la schizophrénie comme telle dans la suite de ses Séminaires. C'est un terme qui y est extrêmement rare.

Il faut voir que ce partage est foncièrement un héritage de Kraepelin, grand clinicien allemand, haute figure de la clinique psychiatrique du XIXe siècle. Si on suit l'itinéraire de la paranoïa, on s'aperçoit que paranoïa et schizophrénie ne sont pas deux termes symétriques. La paranoïa a une place très circonscrite, alors que la schizophrénie est au contraire un chaos, un salmigondis. Je peux là prendre comme référence un recueil de textes sur la schizophrénie qui paraît aux Etats -Unis tous les dix ans, qui est d'un nommé Leopold Bellak, et qui, depuis quarante ans, s'occupe de réunir, chaque décennie, les résultats essentiels sur la schizophrénie. Le dernier volume date d'il y a deux ans et est joliment préfacé par Manfred Bleuler, le fils de Bleuler. On s'aperçoit là du nombre de chercheurs qui dans toutes les disciplines s'attachent à la schizophrénie ainsi qu'à son caractère de syndrome: prolifération des traits par lesquels on suppose que l'on peut reconnaître la schizophrénie. Les différents tableaux qui sont présentés des traits différentiels de la schizophrénie témoignent de ce qu'il faut bien appeler la cacophonie de tout cet ensemble. Il n'y a pas du tout, à ma connaissance, de travaux comparables sur la paranoïa, qui est une entité beaucoup plus circonscrite.

Le terme de paranoïa, comme vous pouvez l'apprendre dans le livre de Paul Bercherie, est de Griesinger, en 1845. Il a été repris par Kahlbaum en 1863, et puis, via Mendel, il est arrivé à Kraepelin. Chez Griesinger, la paranoïa est isolée comme affection primitive, indépendante de toute cause extérieure et de tout état antérieur. Chez Kahlbaum, elle est resituée à partir d'un code kantien. De la même façon que Kant distingue, de la sphère des affections et des sentiments, la sphère de la volonté et celle de l'entendement, la paranoïa trouve à se loger dans le troisième registre kantien. Ce sont là d'extraordinaires croisements, car pourquoi prendre Kant plutôt que Saint-Thomas? Ces catégories sont le résultat d'extraordinaires croisements.

En fait, c'est avec Kraepelin que se trouvent distinguées la paranoïa au sens strict et ce qui sera le premier nom de la schizophrénie, à savoir la démence précoce. C'est là l'opposition kraepelinienne. Kraepelin, dans ce qui est déjà une catégorie composite de la démence précoce, isole une forme qu'il appelle de démence paranoïde et qu'il distingue de la paranoïa stricto sensu. Cette démence paranoïde, sous-section de la démence précoce de Kraepelin, nous intéresse, puisque c'est le diagnostic qui a été porté sur Schreber. Ce diagnostic de démence paranoïde figure dans le texte même de Freud. Au sens de Kraepelin, Schreber est un dément précoce de la forme paranoïde, c'est-à-dire un schizophrène au sens moderne.

Vous savez que la clinique française n'a pas exactement la même répartition que la clinique allemande. La tradition française réserve la place des délires chroniques et les sépare de la démence précoce. Les Français continuent donc de parler de délires chroniques ou paranoïdes, paraphréniques ou paranoïaques. C'est là un autre type de groupement qui rapproche les termes allemands de démence paranoïde et de paranoïa.

Cette démence précoce, qui inclut donc les paranoïaques considérés comme mal systématisés, apparaît et s'affine chez Kraepelin au cours du temps. Vous savez qu'il a donné périodiquement, tous les deux ou quatre ans, de nouvelles éditions de son traité. Le regroupement apparaît en 1893 dans la quatrième édition, sous le titre de "Processus de dégradation psychique". Dans ce chapitre, Kraepelin isole premièrement la démence précoce, deuxièmement la catatonie, et troisièmement les démences paranoïdes. C'est seulement dans la cinquième édition, en 1896, que la démence précoce devient le titre de l'ensemble. C'est à partir de 1896 que Kraepelin met démence précoce à la place de processus de dégradation psychique. Ce chapitre, qui comporte trente et une pages dans la cinquième édition, double de volume dans la sixième édition, double encore dans la septième, pour arriver à trois cents pages dans la huitième édition. Entre la septième édition et la huitième, il y a la novation introduite par Bleuler, qui débaptise cette démence précoce pour l'appeler schizophrénie. C'est ce mot qui, porté par le discours analytique, va faire fortune. Le mot de schizophrénie s'est imposé à partir de 1945, lorsque le discours analytique s'est vraiment répandu aux Etats-Unis.

La définition de la démence précoce de Kraepelin est une définition qu'il faut mettre en regard de celle que Lacan rappelle dans le Séminaire III, et dont quelqu'un me faisait remarquer qu'elle n'était pas tout à fait exacte par rapport à celle de Kraepelin. Il faudrait mettre en regard de cette définition de la paranoïa, celle de la démence précoce de Kraepelin: "Affection autonome qui implique un affaiblissement intellectuel global, progressif et irréversible, chez les jeunes ou les adultes jeunes." Cette référence-là ne figure plus chez Bleuler. Ce qui est amusant, c'est que la personne psychiatre-psychanalyste qui présente l'édition de Kraepelin, celle que j'ai ici, rappelle que ledit Kraepelin, lorsqu'il présentait le mouvement allemand de Lacoste en 1917, avait prononcé cette parole: "Il n'y a pas d'ego ici." Par là, on peut faire de Kraepelin un ancêtre de l'abord de la schizophrénie à partir de l'atteinte faite à l'egoïté. Mais c'est là une parenthèse. Il y a peu de dits de Kraepelin. Il passait son temps à écrire ses manuels.

Qu'est-ce qui distingue cette schizophrénie bleulérienne de la démence précoce kraepelinienne? Vous savez que quand Bleuler écrit, il met le terme de démence précoce ou celui de schizophrénie. Il les fait équivaloir, il présente ça comme la substitution d'un signifiant à un autre. Cette invention s'inscrit entre la septième et la huitième édition de Kraepelin, et elle met l'accent sur quelque chose qui n'est pas exactement le déficit mais la dissociation. La démence précoce quand elle est baptisée schizophrénie, est abordée à partir de la dissociation des fonctions essentielles – dissociation qui porte aussi bien sur les sentiments et les comportements que sur les jugements.

On voit bien pourquoi Kahlbaum a recours à la grille kantienne. C'est qu'on n'aborde pas les psychoses sans une structure de référence. La structure de référence de Kahlbaum ou de Bleuler, ce n'est pas l'ego, mais la partition des fonctions essentielles de Kant. C'est ça qui joue le rôle du discours ou du graphe de l'OEdipe chez eux. Je dirai que c'est une référence préliminaire à toute théorie de la psychose, à toute théorie possible de la psychose. Isoler cette table de références, que ce soit le moi fort, la structure de discours, le complexe d'Œdipe ou la grille de Kant, c'est formellement exactement la même chose. Ici, la référence, c'est le sentiment, le comportement, le jugement, et ces fonctions sont considérées comme scindées, comme atteintes de Spaltung. Bleuler fait d'emblée de la schizophrénie un syndrome, puisqu'il parle du groupe des schizophrènes. il considère d'abord qu'au niveau causal – et Freud le lui reprochera toujours – il y a un processus déficitaire d'origine organique. Bleuler, malgré l'influence de la psychanalyse sur son œuvre, continuera de considérer que cette causalité est organique. Donc, pas de causalité signifiante, pas de causalité psychique, mais une causalité organique. Par contre, dans les manifestations de la schizophrénie, il considère que c'est l'inconscient qui s'exprime. Nous avons deux aspects: causalité organique et manifestations de l'inconscient.

Cette schizophrénie a donc été répandue par les analystes. Elle a été en France mal accueillie, spécialement par Claude qui, lui, a fait un petit raboutage en décidant d'adopter à la fois schizophrénie et démence précoce pour en faire deux catégories distinctes. Dans la clinique de Claude – celle que Lacan a apprise et acceptée pendant un certain temps – on distingue la démence précoce et puis le groupe des schizones. Les premiers écrits de Lacan sur la paranoïa s'inscrivent dans cette perspective. Vous pouvez le constater dans sa thèse.

Sans continuer cette histoire de voir psychiatriquement où en est la catégorie de la schizophrénie aujourd'hui – qui est ce que présente monsieur Bellak avec les recherches biochimiques, neurologiques, sociologiques –, je crois qu'il nous importe de faire référence à la naissance même du concept de schizophrénie que l'on peut suivre à la trace dans la correspondance de Freud et Jung, spécialement dans le premier tome, où nous voyons une histoire qui se déroule entre trois personnages – Freud, Jung et Bleuler – et dont le point tournant – que nous avions marqué il y a trois ans à la Section clinique – se situe autour de l'année 1911. C'est en effet en cette année que va se faire le partage des eaux, puisque Freud publie son Cas Schreber, Bleuler sa Dementia praecox, et Jung son grand ouvrage sur la libido, ouvrage qui va vraiment enclencher son processus de rupture avec Freud. Nous avons donc, autour de la schizophrénie, un débat Freud-Bleuler entre 1906 et 1909, et nous avons l'année 1911 – date qui est à mon avis capitale dans l'histoire des rapports de la psychanalyse et de la psychiatrie, et qui marque la répartition de ces trois ouvrages qui sont le résultat d'un processus complexe.

Les choses commencent par l'intérêt de Bleuler et de Jung pour les découvertes freudiennes sur le mécanisme de l'inconscient, et ça donne deux choses. D'abord, en 1906-1907, un article de Bleuler, "Mécanismes freudiens dans la symptomatologie des psychoses", qui, je crois, n'est pas traduit et n'est pas communément disponible. Toute la thèse de Bleuler est déjà là: avaliser les mécanismes freudiens, c'est-à-dire les mécanismes de type hystérique, dans la symptomatologie, mais nier toute causalité de l'inconscient. "Mécanismes freudiens dans la symptomatologie des psychoses", ça veut dire: pas de mécanismes freudiens dans la causalité des psychoses.

Nous avons ensuite le deuxième ouvrage qui est celui de Jung, Psychopathologie de la démence précoce, en 1907. C'est avec la parution de ce livre que commence la correspondance avec Freud. Dans sa première lettre, Jung dit ceci: "J'espère bien vous envoyer un petit livre sur la psychologie de la démence précoce dans lequel je considérerai votre point de vue. Comme vous savez, Bleuler a présenté une vive résistance à vos thèses mais il est absolument converti." La relation Freud-Jung, qui va être d'une grande importance dans l'histoire de la psychanalyse, commence donc exactement sur ce point: la démence précoce de Kraepelin et sa reprise et sa rénovation par Bleuler - la rénovation essentielle de Bleuler étant déjà dans son article de 1906-1907, à savoir, montrer que les symptômes psychotiques, et spécialement ceux de la démence précoce, obéissent en fait aux mêmes mécanismes que les hystéries freudiennes. C'est cet apport qui va justifier l'invention de termes nouveaux.

A cet égard, la schizophrénie est un produit du discours analytique. C'est un produit du travail, sur l'héritage kraepelinien, des concepts freudiens ou de ce que Bleuler en avait aperçu. C'est ça qui distingue ce terme de schizophrénie de tous les termes antérieurs de la psychiatrie. C'est un terme d'après la psychanalyse, d'après la découverte freudienne. Par contre, quand nous avons affaire à la paranoïa, nous avons affaire à une clinique d'avant le discours analytique. C'est même déjà le témoignage de la dissolution de la clinique que la psychanalyse va en fait apporter à la psychiatrie. Avec le terme de schizophrénie, on a un syndrome extrêmement vague, que même les sommes décennales de monsieur Bellak n'arrivent pas à saisir.

C'est donc sous ce chef que commence la correspondance de Freud et de Jung. On y voit un Freud au fond très modeste par rapport à Jung qui, lui, fréquente quotidiennement les psychotiques, les schizophrènes et les déments précoces dans cette grande clinique qu'avait Bleuler. Freud, par contre, c'est le praticien privé qui reconnaît n'avoir pas l'accès familier du psychiatre avec ces patients: "J'espère apprendre beaucoup de choses dans cet écrit de vous sur la démence précoce. Je n'ai pas encore de position sûre quant à sa distinction d'avec la paranoïa." Au moment où Freud aborde la question de la schizophrénie, ce qui le travaille, c'est la distinction entre la paranoïa et la démence précoce. C'est une distinction méritée mais qu'il ne considère pas assurée du point de vue psychanalytique. La distinction est offerte par la psychiatrie, c'est par rapport à elle qu'il se situe, mais il ne la considère pas comme assurée.

Il nous manque malheureusement la lettre de Freud après l'envoi du livre de Jung - livre tout à fait intéressant où Jung essaye de montrer comment il tire des révélations sur l'inconscient de ces déments précoces en les interrogeant et en les écoutant de manière freudienne. Il nous montre que leurs déclarations s'organisent sur des thèmes que Freud a déjà ponctués. C'est une démonstration qui apporte indubitablement de l'eau au moulin de Freud. Dans ce texte, Jung fait aussi référence à Schreber que Freud pour l'instant ignore encore. On n'a donc pas la lettre de Freud qui accueille l'envoi de ce livre, mais, à partir de la lettre suivante de Jung, on se rend compte qu'il devait être assez mitigé, puisqu'il est obligé ensuite de garantir à Jung qu'il l'avait mal compris et qu'il voulait au contraire l'accueillir avec chaleur. Ca montre bien que ça ne lui plaisait pas beaucoup: "Abandonnez, s'il vous plaît, rapidement cette erreur que votre écrit sur la démence précoce ne m'a pas extrêmement plu. Le simple fait que j'ai émis des critiques peut vous le prouver. Je vois au contraire dans votre essai, la contribution à mon travail la plus importante et la plus riche qui me soit parvenue, et je ne vois, parmi mes élèves à Vienne, qui ont sur vous l'avantage non univoque du contact personnel avec moi, qu'un seul qui puisse se mettre sur le même rang que vous pour la compréhension, et aucun qui soit en mesure d'en faire autant."

La thèse essentielle de Jung sur les rapports entre paranoïa et démence précoce est la suivante: "La paranoïa est construite exactement comme une démence précoce, sauf que la fixation se borne à un petit nombre d'associations [la différence essentielle est que dans la schizophrénie les associations concernées sont en grand nombre, tandis que l'on a une sorte de réduction au minimum de ces associations dans la paranoïa] et que la clarté d'émotion est en général, avec quelques exceptions, conservée. Il y a cependant partout des transitions fluctuantes vers ce qu'on nomme démence précoce." Pour Jung, il y a donc, dans la paranoïa, premièrement une réduction du nombre des associations qu'on trouve dans la schizophrénie, et deuxièmement des transitions fluctuantes.

Jung rencontre ensuite personnellement Freud et séjourne à Vienne en 1907. Voyons ce qu'il tire de son entretient avec Freud. Qu'est-ce que lui apporte Freud et qui bouleverse sa conception? C'est que l'auto-érotisme est l'essence de la démence précoce. Voilà la clef freudienne pour arriver à situer la démence précoce. Jung s'emploie tout de suite à faire parvenir cette idée à Bleuler, ce qui l'oblige en même temps, dit-il, à donner une définition plus large du concept de libido: "J'ai dû faire mes digressions les plus vastes pour donner une image à Bleuler de ce que vous entendez par libido. Ne serait-il pas pensable, par égard pour le concept restreint de la sexualité qui est actuellement admis, de réserver les termes sexuels aux seules formes extrême de votre libido?" Autrement dit, l'importance du concept d'auto-érotisme comme essence de la démence précoce oblige ces deux amis suisses à aborder le concept de libido. Nous avons là le point de départ de ce qui sera le grand conflit théorique de Freud et de Jung, entre une libido à usage restreint et sexuel, et une volonté de créer un concept élargi de la libido où serait minorée la place de la sexualité. Le drame est en place.

Il faut que je passe sur les avatars de leur discussion, pour arriver à une déclaration tout à fait explicite de Freud sur le sujet de la paranoïa et de la schizophrénie, et qui est la position même que Lacan maintiendra dans sonSéminaire III: "Je suis habitué à parler de paranoïa puisqu'il s'agit d'expliquer la partie paranoïaque de la démence." On voit bien, là, se faire le partage entre Freud et Jung. Dans la démence précoce, Jung s'intéresse à tout ce qui n'est pas la partie paranoïaque, alors que Freud, bien qu'il ne s'intéresse pas seulement à la paranoïa stricto sensu dans sa définition clinique relativement bien circonscrite, prélève, dans la sphère de la démence précoce, la partie qui est organisée comme une paranoïa. C'est cette position qui, tout en maintenant la thèse de diriger l'étude de la démence précoce sur l'auto- érotisme, va continuer de mettre tout à fait entre parenthèses le terme même de démence précoce. La déclaration de Freud est tout à fait explicite. Il déclare en toute lettre qu'il tient la paranoïa pour "un bon type clinique", tandis que la démence précoce reste pour lui un mauvais terme nosographique. Il dit cela en 1908.

On peut, après tout, penser que cette déclaration de Freud n'est pas pour rien dans l'invention par Bleuler de ce qu'il pouvait imaginer être un bon terme nosographique, celui de schizophrénie. En tout cas, on voit bien que cette déclaration de Freud doit dissymétriser complètement pour nous paranoïa et schizophrénie, et que leur approche en couple n'était pas justifiée aux yeux de Freud. Je dirai que cette dissymétrie est également constatable dans l'enseignement de Lacan. Le terme de paranoïa y est abordé le plus souvent comme un bon type clinique, alors que le terme de schizophrénie n'est, lui, certainement pas considéré ainsi.

C'est même la valeur que je donnerai à la seule fois où Lacan emploie le terme de schizophrénie dans L'Etourdit, quand il dit exactement: "le dit schizophrène". On peut penser évidemment que de dire le dit était une façon très familière de s'exprimer de Lacan. C'est une tournure qui est effectivement constante dans ses Séminaires. C'est un trait de son style, qui a d'ailleurs cette valeur de préserver le recul de l'énonciation. Dire le dit chose ou le soit-disant machin, c'est parler avec des parenthèses, et ça consiste à prendre ses distances avec les termes et les expressions que vous offre la koinè. Nous ne parlons évidemment qu'avec des termes empruntés, mais c'est mieux de le faire sentir. C'est mieux de faire sentir que nous parlons avec les déchets du langage. C'est donc un trait du style de Lacan qui correspond à une position subjective fondamentale. Cela dit, dans son écrit, ce le dit est extrêmement peu fréquent. Autant c'était fréquent dans son expression orale, autant c'est tout à fait rare dans son écriture, puisqu'elle fonctionne tout entière pour mettre en suspens les termes mêmes qu'elle élimine, puisqu'elle fonctionne tout entière avec le recul de l'énonciation. Je donne alors une valeur spéciale à ce le dit schizophrène, que nous devons déjà considérer comme suspendu dans la veine même de Freud. Nous devons considérer comme suspendue la validité de ce vaste mouvement qu'on appelle la schizophrénie. Le noyau dur que nous connaissons à partir de la psychanalyse, par rapport à toute la sphère de la démence précoce, c'est la structure paranoïaque.

Il s'agit de savoir ce qu'était pour Freud cette partie paranoïaque. On sait qu'il l'a définie essentiellement à partir d'une pulsion homosexuelle, et que c'est justement ce type d'interprétation que Lacan met en suspens dans sa considération sur Schreber. Nous ne pouvons donc pas tenir pour acquis que la paranoïa au sens de Lacan est la paranoïa au sens de Freud. La paranoïa au sens de Lacan est, en première analyse, une espèce de réalisation particulière de la loi du cœur, c'est-à-dire d'une position subjective fondamentale qui tient à l'articulation du sujet avec le moi. La paranoïa au sens de Lacan n'est pas définie essentiellement au niveau de l'homosexualité. Ce que Freud a abordé à partir de l'homosexualité trouve plutôt sa place dans la structure même du moi par rapport au stade du miroir: l'amour de l'autre homosexué. On voit bien pourquoi Freud a pu penser que l'homosexualité était à la racine de la paranoïa. L'essentiel n'est pas que Lacan démontre le contraire dans son analyse de Schreber. L'essentiel, c'est que c'est dans la paranoïa comme maladie de la personnalité – au sens où la personnalité est une maladie qui demande à être resituée dans la structure même du stade du miroir – que trouve sa place ce que Freud a appelé en l'occurrence l'homosexualité.

Je voudrais là énumérer les quelques points d'appui freudiens que nous avons sur cette affaire. Il est saisissant de constater à quel point, en 1955-56, Lacan est dans la veine du Freud de 1908. Evidemment, il y a beaucoup d'autres choses dans ce volume: la lettre de Freud, page 86, sur la paranoïa, des développements pages 191-192, et, page 262, la théorie générale de la psychose qui tient en trois lignes et qui se fonde sur les avatars de la libido. Qu'est-ce qui se produit dans les psychoses? "Un refoulement particulier par détachement de la libido à l'endroit du monde extérieur", nous dit Freud. C'est la formule générale qu'il propose vers 1909 comme théorie générale de la psychose, s'opposant par là à Jung. Il s'agit de refoulement par détachement de la libido. Freud essaie évidemment de situer un autre type de refoulement que le refoulement névrotique, là où Lacan proposera, lui, le concept de forclusion.

Il ne faut pas croire que Lacan a fait là une invention de vocabulaire au sens où Bleuler a essayé d'en faire une en disant schizophrénie à la place de démence précoce – et cela sans doute parce que Freud trouvait ce terme inadéquat et que Bleuler pensait surtout à mettre l'accent sur la dissociation des fonctions, spécialement dans l'association des idées. L'invention d'appeler forclusion le type spécial de refoulement dans la psychose n'est évidemment pas une invention du même type. C'est une invention qui radicalise, qui va jusqu'au bout du chemin que Freud indiquait. Je n'ai jamais pensé comparer Bleuler inventant le terme de schizophrénie et Lacan inventant celui de forclusion. Ce serait une comparaison à la Racine et Corneille.

Donc, théorie générale de Freud: refoulement par détachement de la libido. Premièrement, si ce refoulement réussit, on a alors une position fondamentale d'auto-érotisme. C'est le trait accentué de l'autisme, et nous avons alors la démence précoce stricto sensu. Deuxièmement, il y a échec du refoulement. Il y a alors détachement de la libido mais reprojection après transformation, et c'est la paranoïa. Troisièmement, il y a échec partiel du refoulement, c'est-à- dire d'un côté l'auto-érotisme, de l'autre côté un peu de libido qui a réussi à se projeter à l'extérieur, et c'est la grande démence précoce paranoïaque schrébérienne.

C'est ce qui nous fait saisir l'intérêt que Freud a toujours porté à Schreber. Je dois dire que je n'avais pas une idée assez claire de ça l'année où nous avons fait, à la Section clinique, un enseignement à propos de Schreber. Nous avions quand même un peu éclairé la position diagnostique sur Schreber, nécessaire pour un bon usage de ce texte qui reste fondamental. La vertu de Schreber, pour Freud, c'est qu'il a en effet une position médiane. La clinique de Schreber est une clinique pour une part paranoïaque et pour une part schizophrénique. Quand nous cherchons une théorie sur la schizophrénie, nous le faisons aussi en prélevant des éléments sur Schreber. C'est là que nous pouvons trouver son fondement freudien.

Le plus clair, c'est le résumé qu'en donne Freud lui-même dans son texte sur Schreber, pages 319 et 320 de l'édition française – deux pages qui sont tout à fait essentielles sur ce sujet. D'une part, Freud approuve Kraepelin d'avoir formé la nouvelle entité clinique dite de la démence précoce. C'est le premier point. Le deuxième point, c'est qu'il en conteste la nomination et qu'il n'approuve pas plus le terme de schizophrénie que celui de démence précoce. Pour désigner cette entité clinique de la démence précoce, il propose de retenir le nom – qui n'aura aucun succès par la suite – de paraphrénie. C'est un terme qui existe déjà dans la clinique pour désigner autre chose, mais Freud propose de rattraper ce signifiant pour identifier ce domaine. La raison qu'il en donne est précieuse. Il propose de l'appeler paraphrénie pour exprimer le rapport existant avec cette affection et la paranoïa dont, dit-il, la désignation n'est plus à changer.

C'est là vraiment la position que Lacan va conserver, à savoir que le terme de paranoïa est un terme exact, que c'est une entité clinique bien formée, au contraire de la dite schizophrénie. Le mot que propose Freud est donc un mot qui constitue cette démence précoce, cette schizophrénie, comme annexe de la paranoïa. C'est le mouvement inverse du mouvement qui désignait cela comme démence paranoïde, c'est le mouvement inverse de celui d'augmenter la sphère de la démence précoce et d'isoler la paranoïa. Le mouvement freudien est celui d'annexer le plus possible ce domaine schizophrénique à la paranoïa.

Il y a là deux orientations, dont l'une a culminé dans les années récentes avec le livre de Deleuze et Guattari, à cause, il faut bien le dire, d'un vide de la théorie analytique. Est-ce que c'est un vide de la théorie analytique sur la schizophrénie comme entité? Est-ce que ça ne serait pas simplement un vide de l'analyse sur la schizophrénie comme mot rayé du vocabulaire freudien et lacanien?

Dans ces deux pages, Freud propose un tableau très simple opposant paranoïa et démence précoce. Vous avez deux colonnes, avec d'un côté la paranoïa et de l'autre côté la démence précoce. Freud, page 320, nous dit que la paranoïa procède par projection et la schizophrénie par hallucination. L'évolution terminale de la paranoïa est une reconstruction du monde, dont nous avons l'exemple chez Schreber, et la démence précoce, elle, consiste en un refoulement complet qui culmine dans l'auto-érotisme. La paranoïa et la démence précoce peuvent être toutes les deux ordonnées sur un axe chronologique par le point de fixation à quoi le patient fait retour. C'est la thèse qui s'appuie sur les stades, thèse présentée dans les Trois essais sur la sexualité et dont Abraham et Mélanie Klein feront l'usage que l'on sait. Nous avons donc la régression au narcissisme dans la paranoïa et la régression vers l'auto-érotisme infantile, c'est-à-dire plus avant, dans la démence précoce. Chacune peut être ordonnée sur un axe par rapport à un stade. Le patient paranoïaque fait retour au stade narcissique – d'où l'inflation des mots, etc. – tandis que le patient schizophrène reste fixé au stade auto-érotique, ce qui donne l'autisme.

Là, Freud cite d'une façon très précise Schreber: "Nos hypothèses permettent de comprendre aisément qu'un malade peut commencer par présenter des symptômes paranoïaques et cependant évoluer jusqu'à la démence précoce [régressant au narcissisme, il peut ensuite régresser jusqu'à l'auto-érotisme]. Ou bien, les phénomènes paranoïaques et schizophréniques peuvent se combiner dans toutes les proportions possibles, de telle sorte qu'un tableau clinique, tel que celui offert par Schreber, en résulte – tableau clinique qui mérite le nom de démence paranoïaque." Nous voyons donc là, exactement situé, l'intérêt propre du cas Schreber pour l'investigation clinique de la paranoïa comme de la schizophrénie, à savoir que c'est un tableau composite, et que nous pouvons essayer de détacher et d'isoler ce que Freud appelle ici les phénomènes schizophréniques, phénomènes qui gardent une connexion avec ce que Freud, dans sa correspondance, appelle la partie paranoïaque.

Notre problème, par rapport à notre point de référence qui est, si on l'admet, le concept de discours, c'est d'isoler quels sont les points, les éléments de discours qui sont atteints dans la paranoïa et dans la schizophrénie. Parmi les quatre discours, quel est celui que nous allons prendre comme référence? Je dirai que c'est nécessairement le discours du maître, le discours du maître ou le discours de l'inconscient. Ce qu'il ne faut pas oublier derrière le prestige du mot même de maître, c'est que, au sens de Lacan, la structure présentée comme discours du maître est la structure de l'inconscient. C'est la structure qui rassemble aliénation et séparation. Je montrerai mieux cela la semaine prochaine. Si donc nous prenons comme référence le concept de discours, c'est le discours du maître qui doit nous servir de repère d'une façon élective.

La première hypothèse pour voir comment se défait ce grand socle du discours, c'est que la représentation signifiante du sujet est atteinte – phénomène qui, d'ailleurs, n'a pas échappé aux observateurs. La deuxième hypothèse, c'est que la jouissance n'apparaît pas à sa place. La troisième hypothèse, c'est que le savoir lui aussi n'apparaît pas à sa place. Lorsque Freud met en cause l'auto-érotisme comme racine de la démence précoce, qu'est-ce qu'il essaye de situer, sinon une perturbation du rapport à la jouissance. Et quant à la paranoïa, dont on admet qu'elle est une entité clinique bien formée, sur quoi est-elle formée, sinon sur un déplacement du rapport du sujet au savoir. Autrement dit, d'une façon immédiate, les termes que nous proposent le discours de l'inconscient – le rapport de représentation signifiante du sujet: $ et S1, la localisation de la jouissance: petit a, la position du savoir: S2 – sont bien ceux-là mêmes avec lesquels le commun de l'observateur clinique a toujours situé la question.

Nous pourrons donc, la semaine prochaine, maintenant que nous avons fait ce petit périple historique, continuer sur cette voie d'évidence.


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