Жак-Ален Миллер , курс 1981-1982 гг
Скандирования в учении Лакана // Диалектика желания и фиксированность фантазма
1 сеанс, 18 ноября 1981

Жак-Ален Миллер , курс 1981-1982 гг
Скандирования в учении Лакана // Диалектика желания и фиксированность фантазма
1 сеанс, 18 ноября 1981
Vous savez qu'il s'agissait de maintenir la Section clinique, laquelle faisait l'objet d'une tentative d'étouffement – tentative brutale, soudaine, et qui a même impliqué, chez une partie de ceux qui enseignaient dans cette Section clinique, une rupture de la parole donnée, de l'engagement pris envers l'institution. En plus, cette rupture accompagnait une campagne qui a visé à déconsidérer les enseignants de la Section clinique. C'est une campagne qui, à l'époque, est allée loin, puisqu'elle est allée jusqu'à l'envoi d'émissaires chargés de provoquer le renvoi de certains enseignants des institutions où ils travaillaient, en particulier dans le champ psychiatrique. Il y a certains enseignants de la Section clinique qui ont dans ces institutions une position parfois subalterne qui les met à merci du bon vouloir d'un chef, et cette campagne était donc allée jusqu'à essayer de leur nuire dans leur fonctionnement professionnel.

Вам известно, что речь шла о поддержании работы Клинической Секции, которая стала объектом внезапной и брутальной попытки удушения, потребовавшей даже у части тех, кто преподавал здесь, отказаться от взятых на себя слов, от своей вовлеченности в работу Клинической Секции. Кроме того, этот разрыв сопровождался компанией, направленной на дискредитацию преподавателей Клинической Секции. Эта кампания в свое время зашла так далеко, настолько далеко, что послала эмиссаров, ответственных ныне за увольнение некоторых учителей из учреждений, где они работали, в частности в области психиатрии.Некоторые преподаватели из Клинической секции занимают подчиненные должности в этих учреждениях, что помещает их в зависимость от доброжелательности шефа, и эта кампания зашла настолько далеко, что пыталась нанести им вред в их профессиональной деятельности.

Dans l'ensemble, il faut bien dire que cette campagne a été un échec. La Section clinique est plus solidement installée qu'elle ne l'a jamais été. Le mouvement de soutien, qui s'est manifesté à partir du deuxième semestre de l'année universitaire dernière, y a fait barrage. Je n'ai pas été le seul. Nous avons été un certain nombre à parer dans l'urgence à cette tentative d'étouffement. Il y a eu un certain nombre d'auditeurs, de participants qui y ont paré par leur présence.

В целом, надо сказать, эта кампания была неудачной. Клиническая Секция установлена более надежно, чем когда-либо. В результате поддержки, проявившей себя со второго полугодия прошлого учебного года, возникло преграждение. Я был не одинок. Нас, кто в срочном порядке отразил эту попытку удушья, было несколько. Среди нас было некоторое количество слушателей, участников, которые парировали это своим присутствием.

Ces raisons de circonstance ont donc maintenant disparu – la Section clinique n'est aucunement menacée - et c'est bien ce qui oblige à une redéfinition, en tout cas pour moi, de ce que je fais ici. Je serai plutôt tenté de considérer que je recommence ici le cours que j'ai donné à Vincennes depuis 1972-73, sous le titre de "L'orientation lacanienne", et qui s'est poursuivi ainsi d'année en année, sur sept ans au total, jusqu'en 1978-79. J'avais interrompu cette série lorsque le déménagement de Vincennes était apparu inéluctable - ça me gâchait le plaisir d'y parler. Alors, sept ans de vache maigre ou de vache grasse, c'est selon.

Таким образом, эти обстоятельства теперь исчезли — Клинической Секции ничто не угрожает, — и именно это требует пересмотра, во всяком случае для меня, того, что я здесь делаю. Скорее я буду склонен считать, что здесь я снова начинаю курс, который я читал в Венсенне с 1972-73, под названием «Лакановская ориентация», который продолжался так из года в год, в общей сложности семь лет, до 1978-79. Я прервал эту серию, когда переезд в Венсенн стал неизбежным – это портило мне удовольствие об этом говорить. Итак, семь скудных или плодотворных лет, как-то так.

Seulement, je ne peux pas dire que je poursuis ici purement et simplement la même chose. Il y a à ça plusieurs raisons. La première, fondamentale, c'est la disparition de Jacques Lacan. J'aurais aimé évoquer ça devant un auditoire dont les participants n'auraient pas été sélectionnés - ça n'en exclut aucun d'entre vous, c'est une question d'aise pour moi. Deuxièmement, c'est que le rapport de ce cours avec l'institution analytique n'est plus le même. Troisièmement, je dirai que ma place à moi n'est plus aussi exactement la même. Bien que vous ayez toutes les raisons de vous en fiche, puisque c'est, après tout, mon affaire, je vais quand même évoquer rapidement ces trois points-là. Cela m'est nécessaire pour commencer.

Только я не могу сказать, что я буду продолжать здесь прямо то же самое. Для этого есть несколько причин. Первое, принципиальное — исчезновение Жака Лакана. Я хотел бы обсудить это перед аудиторией, участники которой не были бы выбраны — это не исключает ни одного из вас, это вопрос комфорта для меня. Во-вторых, отношение этого курса к аналитическому учреждению уже не то. В-третьих, скажу, что мое место для меня здесь не является точно тем же. Хотя у вас есть все основания на это наплевать, так как это, в конце концов, мое дело, я все же быстро упомяну эти три момента. Это необходимо мне для начала.

D'abord la mort de Jacques Lacan. Vous n'avez pas à attendre de moi une oraison funèbre de Lacan. On a pu en entendre plusieurs ces jours derniers, dans le cadre institutionnel qui convenait. Pour celles que j'ai pu entendre, je dirai que c'était des oraisons de la meilleure veine. Si je ne fais pas d'oraison funèbre de Jacques Lacan, c'est que je l'ai déjà prononcée en 1974, à Rome. C'est, en tout cas, ce qu'on m'avait alors imputé d'avoir fait. Evidemment, une oraison funèbre du vivant de l'intéressé et devant lui, c'est un peu paradoxal, mais puisqu'on me l'a imputée, je ne vois pas pourquoi je refuserai ça. Ca lui avait au moins permis de donner son avis là-dessus. Après tout, c'est un avantage.

A vrai dire, j'ai fait une autre oraison funèbre, il y a à peu près un mois, à Buenos Aires. Là, comme je n'étais pas dans le cadre de la Section clinique, j'ai pu lancer une invitation ouverte - ce que je n'ai pas pu faire ici pour ce cours. Le résultat, à Buenos Aires, c'est qu'il y avait mille deux cents personnes, sur lesquelles il y en avait peut-être cinq ou six qui avait vu le docteur Lacan dans son cabinet de la rue de Lille.

J'ai donc dû mettre la distance de l'Atlantique pour pouvoir faire cette oraison funèbre où je me suis occupé à démentir le "Tel qu'en lui-même l'éternité le change". Vous connaissez ce vers de Mallarmé qui est devenu un bateau, un cliché obligé. Je l'ai démenti parce que je l'avais entendu quelques jours avant, avec un accent très particulier. Je l'avais entendu dans la bouche de Luis Borges qui avait bien voulu me recevoir, me parler. Il s'était spécialement moqué de Mallarmé qu'il trouvait de mauvais goût comme poète. Il préférait de beaucoup Verlaine mais il sauvait qu'en même ce "Tel qu'en lui-même l'éternité le change".

Est-ce que ça serait vrai pour Lacan? Est-ce que nous allons le trouver maintenant tel qu'en lui-même l'éternité le change? Lacan est désormais certainement significantisé depuis le 9 septembre. Ca veut dire très exactement que plus personne ne répond à l'appel de ce nom. Lacan, on l'appelait, on faisait beaucoup appel à lui. C'était d'ailleurs sa profession: accueillir ces appels pour en faire ce que cette profession implique. Mais désormais, quand nous prononçons le nom de Lacan, ça ne veut plus dire la même chose. La référence a changé. C'est devenu un pur signifiant et c'est bien la question. Le signifiant ne peut pas fonder comme tel une identité, le signifiant différencie. C'est, en tout cas, la leçon de Lacan. C'est bien pour cela qu'il n'y a aucune chance que significantisé, il soit changé en lui-même. C'est ce que lui-même a exprimé lors du séminaire de la dissolution, quand il a évoqué sa mort en disant qu'alors il deviendrait Autre enfin, comme tout le monde. C'est un changement en Autre et pas en lui-même dont il s'agit ici.

Il avait même commencé à devenir Autre un petit peu avant le moment normal, c'est-à-dire à être à la merci de ce qu'on pouvait donner comme sens à son signifiant. Seulement, il pouvait encore donner son avis. Il donnait de temps à temps son avis sur ce qu'on faisait de son signifiant - ce qu'on supportait très mal. Ca fait qu'un certain nombre de gens sont maintenant rassurés, soulagés même, comme l'a dit quelqu'un dans le journal le lendemain de sa mort. Soulagé! Je comprends ça... C'est cela être en vie, c'est pouvoir donner son avis sur la différentiation signifiante qu'on subit, et c'est pourquoi, lorsque le sujet est réduit au silence définitif, on a l'illusion qu'on va obtenir son lui-même.

Le lui-même est une expression que l'on retrouve dans la formule selon laquelle l'analyste ne s'autorise que de lui-même. Ce principe est un principe de subversion sociale, un principe qui va certainement contre le pouvoir d'Etat. C'est un principe et non exactement un énoncé qui pourrait se reprendre à la première personne. Si on le reprend à la première personne, le ridicule en apparaît tout de suite. Vous voyez quelqu'un dire: Je ne m'autorise que de moi- même... Quand c'est dit à la première personne, c'est un principe de fatuité et même de suffisance. On doit seulement dire: L'analyste ne s'autorise que de lui-même. On pourrait même dire, comme dans le parler populaire: Faire analyste. Faire analyste, ça regarde d'abord celui qui le fait. C'est très différent que de s'instituer analyste. Ce que Lacan a assez marqué, c'est que faire analyste n'est pas une institution, mais que c'est, au contraire, exactement corrélatif d'une destitution. C'est ce qu'il a appelé la destitution subjective, et qui ne prend son sens que par rapport au terme d'institution. Après quoi, une fois qu'on a atteint cet état-là, une institution ou une association est d'autant plus nécessaire. C'est l'institution du destitué. C'est une association d'asociaux, mais d'asociaux seulement par rapport au lien social qui prévaut dans la cité.

Ce qu'on appelle par exemple le socialisme - on parle beaucoup de ça en ce moment -, c'est mettre tout l'accent sur le lien social, et plutôt sur le lien social de la cité, c'est-à-dire, si l'on se repère sur les coordonnées de Lacan, sur le discours du maître. Si on voulait être un peu caméléon, on pourrait dire que l'analyste est socialiste. Il est socialiste de son lien social à lui. Il est socialiste comme l'hystérique est socialiste et comme l'universitaire est socialiste. On est tous socialistes.

Самим собой — это выражение мы находим в формуле, согласно которой аналитик авторизуется только самим собой. Это принцип социального ниспровержения, принцип, который, несомненно, направлен против полномочий государства. Это принцип, и, определенно, он не относится к высказыванию (un énoncé), которое может быть сделано от первого лица. Оно тот час же становится смехотворным, когда произносится от первого лица. Представьте кого-то, кто говорит: «Я авторизуюсь только самим собой». Когда это говорится от первого лица, то становится принципом самодовольства и даже самодостаточности. Это нужно говорить лишь так: «Аналитик авторизуется только самим собой» (в третьем лице). Можно было бы даже сказать, прибегая к разговорному выражению: «Делать (faire) из себя аналитика». В этом случае акцент ставится на том, кто это делает, и принципиально отличается от установления в должности (instituer) аналитика. Лакан довольно ясно показал нам, что делать из себя аналитика — это не тоже самое, что устанавливать себя в должности (institution), а, наоборот, очень схоже с разжалованием (destitution). Именно это и есть то, что он назвал субъективным разжалованием и то, что имеет смысл лишь по отношению к установлению в должности. После того, как однажды такое состояние оказывается достигнутым, некое учреждение (insitution) или ассоциация становятся тем более необходимыми. Это учреждение разжалованных. Это ассоциация асоциальных, но асоциальных в плане той социальной связи, которая превалирует в городе.

То, что называют, к примеру, социализмом, — об этом в последнее время много говорят, — это прежде всего постановка акцента на самой социальной связи, и, скорее, на социальной связи в городе, то есть, если поместить себя в координаты Лакана, на дискурсе Господина. Если бы мы были немного похожи на хамелеонов, то могли бы сказать, что аналитик — это социалист. Он социалист своей собственной социальной связи. Он социалист также, как истерик — социалист, и как университетский деятель — социалист.

C'est amusant l'erreur que l'on commet là-dessus et dont on ne peut pas se guérir. Je voyais ça dans les papiers qu'envoient un certain nombre des personnes qui ont fait une tentative d'étouffement l'année dernière: ils se promettent, au moment où ils constituent leur petit magma associatif, de donner naissance à "un lien social nettoyé d'aucune nécessité de groupe". Ils continuent! On a beau le leur dire dix fois, ils continuent de lire de travers ce texte de Lacan. Quand Lacan parle d'"un lien social nettoyé d'aucune nécessité de groupe", il ne vise pas l'association des analystes entre eux, qui n'a aucune raison d'être nettoyée des nécessités de groupe, il vise le lien analytique lui- même. Je l'ai déjà fait remarquer plusieurs fois, mais je constate qu'avec persévérance on lit toujours aussi mal ce passage de Lacan. Ca, c'est mon côté pédant: j'explique comment il faut lire de façon précise les phrases de Lacan.

Pour revenir à la mort de Lacan, il faut voir qu'il en a beaucoup parlé lui- même. Il était bien forcé puisque tout le monde lui en parlait. Je ne sais pas exactement quand ça a commencé, mais je sais que moi, quand j'ai entendu parler de Lacan en 1964, quand je l'ai vu pour la première fois, j'ai dû entendre parler de lui et de sa mort dans la même phrase. C'est pour dire que cette période qui s'ouvre maintenant, occupait les esprits depuis longtemps. De sa mort, il en a d'ailleurs parlé plutôt pas tristement, pour dire qu'après tout, ça pourrait donner naissance à un Lacan qui serait nettoyé d'imaginaire. Parler de ses costumes à carreaux comme personne n'en avait, de son personnage, ça ne va quand même pas durer indéfiniment. Il serait d'ailleurs dommage que ce côté-là s'oublie complètement, mais ça faisait, pour un certain nombre, un peu obstacle à prendre au sérieux ce qu'il pouvait dire. Lacan, il s'est promis ceci:"Quand je serai mort, moment où on m'entendra enfin." Eh bien, nous y sommes! Nous sommes au moment où cette promesse, cette promesse de vérité, est supposée se réaliser. Evidemment, quand on nettoie les choses de leur imaginaire, il reste le fameux bout de réel. Eh bien, vous allez voir que ce bout de réel de Lacan va s'affirmer. Le côté inavalable de Lacan va s'affirmer.

Pour compléter le schéma de l'imaginaire, du symbolique et du réel, il faudrait aussi parler de la sépulture, qui n'est pas simplement la mise en terre. Il faudrait parler de la sépulture décente qu'il convient de donner à Jacques Lacan. Vous savez qu'il a beaucoup parlé de la fonction de la sépulture comme moment imminent où l'on peut repérer l'émergence de la fonction symbolique, au moins l'émergence de ce que nous appelons l'humanité. A partir du moment où on enterre les morts, on considère que tout ne disparaît pas avec leur existence physique. Ca nous assure que ces vivants-là avaient accès au signifiant. Le signifiant les avait pris. Une fois le corps mort, le signifiant n'en continue pas moins d'exister pour son propre compte. C'est une séparation du corps et du signifiant que l'on prend à l'occasion pour la survie de l'âme. En fait, cette mort physique ne fait que dégager la mort que comporte en lui- même le signifiant, puisqu'il est destiné, lui, à survivre en tant qu'il véhicule la mort. C'est ce qui rend évidemment ridicule de parler de la vie du langage. Il y a, bien sûr, une vie du langage dont il faudrait rendre compte, à savoir que les mots changent de sens, que des langues s'éteignent et que d'autres naissent. Ca nous donne l'idée qu'il y a de la vie là-dedans. Mais l'idée de Lacan c'est qu'il y a là, avant tout, de la mort.

Lacan est donc maintenant livré au signifiant. Je veux dire qu'il est livré à tous les remaniements qui vont se faire du sens de sa vie ou du sens de son acte. Il est livré au signifiant, à ses remaniements, à ses différentiations, et il n'est plus là pour se défendre. On peut dire qu'il s'est défendu avec bec et ongles pour qu'on ne fasse pas n'importe quoi de son signifiant. C'est bien ce qui fait que son enseignement est d'abord un enseignement oral. C'est même peut-être seulement la partie orale à proprement parler qu'on devrait appeler son enseignement. L'écrit, lui, ne se défend plus de la même façon. C'est, en tout cas, ce que disait Platon. L'écrit est sans père, alors que la parole a une assistance et qu'elle peut à l'occasion défendre l'écrit. Lacan ne s'est pas privé de se citer et de se défendre.

Для завершения схемы воображаемого, символического и реального необходимо упомянуть функцию погребения, которая представляет собой не просто закапывание в землю. Необходимо поговорить о достойном погребении Жака Лакана. Вы знаете, как он много говорил о функции погребения, как о неизбежном моменте, где мы можем заметить появление символической функции, по крайней мере, появление того, что мы называем человечеством. С того момента, как мы хороним мертвых, мы считаем, что не все исчезает с их физическим существованием. Это убеждает нас в том, что у этих живущих существ был доступ к означающему. Означающее взяло их. После смерти тела означающее продолжает существовать само по себе. Это разделение тела и означающего, которое иначе мы принимаем за выживание души. Фактически, эта физическая смерть лишь обнаруживает смерть, которую означающее содержит в себе, поскольку ему суждено выживать в качестве того, что передает смерть. Вот почему, очевидно, смешно говорить о жизни языка. Конечно, существует жизнь языка, которую следует учитывать, а именно: слова меняют значение, языки исчезают и рождаются другие. Это дает нам представление о том, что внутри языка есть жизнь. Но идея Лакана состоит в том, что то, что существует в языке — это , прежде всего, смерть.

Таким образом, отныне Лакан предоставлен означающему. Я имею в виду, что теперь он открыт любым обработкам, придающим какие угодно смыслы его жизни и его поступкам. Он предан означающему, его обработке, его отличиям, и его больше нет, чтобы защищаться. Можно сказать, что он защищался зубами и ногтями, чтобы мы не могли сделать, что угодно из его означающего. Это и есть то, что делает его учение прежде всего устным. Возможно, даже, собственно говоря, только устную (l'oral) часть мы должны называть его учением. Письмо (l'écrit) не защищается таким же образом. Во всяком случае, так сказал Платон. Письмо без отца, в то время как слово помогает и иногда может защитить письмо. Лакан не отказывался от того, чтобы защищать себя.

Son enseignement, si je voulais dire encore un mot pédant - le mot de pédant me revient parce que quelqu'un m'a montré, il y a deux jours, une critique, parue dans une revue espagnole, d'un petit recueil de conférences que j'avais faites en Argentine, recueil qui n'est pas paru ici mais qui est paru là- bas. Le chroniqueur, qui ne tarit pas d'éloges sur ce petit volume et sur son évidente clarté - on admet ça même quand on me jette des ordures - commence quand même par cette phrase: "Malgré sa pédanterie, monsieur Miller..." Je m'aperçois que ça fait la deuxième fois que je dis ce mot de pédant qui n'était pas dans mes qualificatifs jusqu'à présent. Pour être pédant donc, il faudrait dire que l'enseignement de Lacan est essentiellement acroamatique. Ca, c'est plus chiqué que oral. C'est un mot qui vient du grec et qui veut dire que c'est un enseignement destiné à être entendu, par opposition à l'enseignement qu'on lit.Lacan, donc, protégeait son enseignement. Il protégeait ses écrits aussi bien, et sa pratique. Nous - mais quand je dis nous, je parle pour qui? sinon pour un certain nombre de gens qui ne sont pas là, puisqu'on a soigneusement sélectionné votre audience - nous, c'est-à-dire un certain nombre, qui avons suivi Lacan, nous étions protégés par lui. Nous étions les protégés de Lacan. C'est très sensible: Lacan pouvait répondre pour nous, et il pouvait même, a l'occasion, nous répondre. Evidemment, les questions à Lacan ont toujours fait difficulté par son style de réponse. Il laissait chacun à la réponse que constituait sa question en elle-même. C'est la thèse de Lacan sur les questions et les réponses. C'est un exercice qui a l'air facile, qui a l'air d'être à la portée du premier qui capte la simagrée du faux, de celui qui sait jouer au sujet supposé savoir. Le retour à l'envoyeur est un des exercices qui s'attrapent finalement le plus vite. Il y en a beaucoup qui s'y sont exercés dans les défuntes associations analytiques. Seulement, Lacan trouvait quand même le moyen, dans ce circuit, de convier un savoir. Il ne se contentait pas du retour à l'envoyeur. Il l'a fait à la Section clinique le jour où on l'a ouverte. Il l'a fait en répondant d'une façon catégorique à une question que je lui posais. Sa réponse a eu des conséquences tout à fait déterminées sur l'enseignement qui s'est fait cette année-là sur la psychose, et nous a conduit à rechercher ce qui ne figure ni dans les Séminaires ni dans les Ecrits, à savoir la fonction de l'objet a dans les Mémoires d'un névropathe du président Schreber. Lacan ne se contentait pas du retour à l'envoyeur, il savait que le oui ou le non ne sont pas pareils.

Maintenant, c'est évidemment à nous de répondre pour cet enseignement. C'est nous qui avons à en répondre. J'ai noté l'empressement qu'ont manifesté certains, le lendemain de la mort de Lacan - il y en a deux, qui ne se sont sans doute pas passé le mot, mais qui se sont trouvés dans la même position - à dire qu'être lacanien ne veut rien dire, la meilleure preuve en étant que Lacan lui- même ne l'était pas. Je peux nommer ceux qui se sont retrouvés d'accord sur cette proposition. Ce sont des personnes qui ne se sont certainement pas concertées pour ça, puisqu'elles sont séparées depuis le début des années 60 par une vieille rancoeur tenace, qui d'ailleurs s'éclaire assez bien si vous lisez les documents que j'ai publiés dans un numéro d'Analytica, le 8 ou le 9, et qui sont les nouveaux documents sur les scissions. Il s'agit de Serge Leclaire et de Françoise Dolto. Françoise Dolto ne porte pas Serge Leclaire dans son coeur, parce qu'il avait voulu, à l'époque, réfréner et contrôler sérieusement sa pratique. Ce n'est pas une confidence puisque c'est Françoise Dolto qui m'a fait parvenir ces documents que j'ai publiés.

Que lacanien ne veuille rien dire, ce n'est évidemment pas mon avis, et il faut quand même que j'expose ça, comme point de départ de ce que je vais faire cette année. Ce n'est pas mon avis, et depuis longtemps, puisque j'ai fait ce cours sur "L'orientation lacanienne" depuis 1973. Je dis orientation car l'enseignement de Lacan est effectivement pour moi une affaire de boussole, et non une affaire de formules ou de dogmes à répéter, comme on me prête de le faire. C'est au contraire, dans chaque cas, un style de s'y retrouver, une façon de ponctuer. Ce n'est pas lié à un énoncé particulier. Ce n'est pas parce qu'on répètera comme un perroquet que le désir est le désir de l'Autre qu'on sera lacanien. Ca peut être, au contraire, en démontrant à l'occasion que ce n'est pas ça du tout. Lacan nous a habitué à ces volte-faces qui nous ont retenu en haleine pendant des années. On n'était jamais sûr de ce qu'il allait formuler la fois suivante.

Само по себе лакановский ничего не означает, очевидно, что я не могу думать иначе, и все-таки нужно, чтобы я развил это утверждение, приняв его за отправную точку для того, что я буду делать в этом году. Я не думаю так, и уже давно, поскольку веду этот курс «Лакановская ориентация» с 1973 года. Я говорю ориентация, поскольку учение Лакана для меня действительно — это дело компаса, а не вопрос формул или догм для повторения, как мне предлагают это делать. Наоборот, в каждом случае — это вопрос нахождения стиля, способа пунктуации.

Это не связано с особой формой высказывания. Дело не в том, что повторяя, что желание — это желание Другого, мы становимся лаканистами. Быть может, наоборот, в каком-то случае, показать, что это совсем не так. Лакан приучил нас к таким кульбитам, завораживающими нас долгие годы. Мы никогда не были уверены в том, что он сформулирует дальше.

L'orientation lacanienne, du temps où Lacan était avec nous, ça consistait le plus souvent - mais ce n'était pas la pire des façons - à s'orienter sur lui. Vous connaissez ce jeu auquel jouent parfois les enfants et qui s'appelle "Suivez le chef". On se met en file, puis le premier de la file fait un certain nombre de gestes, suit un certain parcours, saute, cabriole et, à la queue leu leu, tout le monde fait le même mouvement. Evidemment, la psychanalyse, ce qu'on appelle de façon un peu grandiloquente la psychanalyse française ces dernières années, ça a beaucoup consisté à faire des cabrioles derrière le chef. Il y en a d'autres qui se croyaient plus malins, et qui, quand Lacan faisait une chose, en faisaient une autre. Mais ils suivaient quand même le chef, simplement à contre-temps.

On pourrait d'ailleurs donner à ça des versions beaucoup plus savantes, en se servant par exemple de ce que le logicien Kreisel appelle les lowless sequences. Vous pouvez avoir une séquence sans loi. Je ne vais pas vous la redéfinir ici, mais disons que c'est une séquence complètement aléatoire, comme une série de coups de dés. Il y a un choix entre six symboles et c'est tout. Puis vous pouvez en avoir une autre qui se constitue avec un temps de décalage. Formellement, ça sera exactement la même. Dans la première, vous avez eu le 2, le 5, le 6 et le 7, et vous pouvez très bien, dans la seconde, avoir formellement la même suite. Il suffit seulement d'un temps de décalage pour qu'elle soit copiée sur la première. Elles sont pareilles mais elles ne sont pas du tout équivalentes. La première est sans loi, mais la seconde en a une qui est de répéter la première avec un temps de retard. Quand je dis ça, je vais beaucoup trop loin, puisque si on avait fonctionné avec un temps de retard, on n'aurait pas ces chapitres supplémentaires de littérature analytique que Lacan a qualifiée de délirante pour la plus grande part.

Quand on perd sa boussole, on est, comme l'a inventé la langue, déboussolé. C'est un très joli mot. La question est de savoir si le milieu analytique français et son aire d'influence va rester déboussolé, privé de sa boussole. En effet,lacanien, ça n'existe pas tout seul, ça demande qu'on veuille que ça dise quelque chose. A cet égard, ce n'est pas joué. Je suis bien d'accord avec Dolto et Leclaire là-dessus: il n'est pas joué que ça veuille dire quelque chose. Visiblement, il y en a qui voudraient bien que ça ne dise plus jamais quelque chose. Mais il y en a d'autres qui veulent le contraire, et c'est là que nous nous séparons.

Je devrais parler de la boussole elle-même. Quand j'ai parlé d'orientation lacanienne, ma référence était le petit opuscule de Kant qui s'appelle Qu'est-ce que s'orienter dans la pensée? J'en avais tiré un certain nombre de considérations, mais ici je serai plutôt porté à chercher d'où vient la boussole. C'est une invention chinoise. Ce qui est amusant, c'est que nous la connaissons de l'emploi qu'en on fait les navigateurs à partir de la fin du XIIe siècle, alors qu'il semble qu'au départ les Chinois l'aient utilisée pour tout à fait autre chose, puisque la boussole est née chez les nécromants, avant Jésus-Christ. Il paraît que les premières ressemblaient à une cuillère. Il n'y avait pas d'aiguille mais une cuillère magnétique sur un plat de cuivre. Je n'ai pas eu le temps de me renseigner davantage sur l'emploi de cette cuillère nécromancienne. En tout cas, Lacan a certainement été la bonne petite cuillère pour toute une bonne petite école, à gaver, à chouchouter les psychanalystes qui s'étaient retrouvés autour de lui pour aller à la soupe. C'est la cuillère qui appelle ça.

Quelle est la place des élèves, des élèves qui peuvent être toujours élèves d'un maître mort? Il y a toute une petite tendance à s'imaginer que maintenant que le maître est mort, chacun va devenir maître. Il y a un fantastique émoi, et moi et moi. Il y a des gens qui se sont tus depuis vingt ans dans l'association analytique, qui ont occupé des fonctions tout à fait élevées dans ce silence, et on constate qu'ils sont pris brusquement d'une volonté d'enseignement, alors qu'ils laissaient avant plutôt entendre qu'enseigner était quand même, à part pour Lacan, un exercice douteux, un exercice qui pouvait faire douter qu'on en était arrivé au stade de suffisance nécessaire.

La place des élèves, contrairement à ce que l'on pourrait penser, n'est pas du tout une place ridicule. Lacan a donné une de ces dernières conférences publiques à l'Unesco dans un congrès sur Aristote. On l'avait convié à parler et il a parlé peu, avec beaucoup d'effets, surtout un effet de dégonflage sur les discours un peu grandiloquents qui s'étaient produits avant lui. Puisque c'était un hommage d'Etat qui était rendu, il y avait des tas d'Etats qui étaient représentés, et lui, il était arrivé comme ça, avec sa petite musique. Transcrit, ça doit faire deux pages. Elles doivent paraître dans un volume de l'Unesco - ça prend trois ans - et quand ça sera paru, on le reprendra dans Ornicar? Je ne vais pas reconsulter la transcription, mais parlant d'Aristote - qui n'était pas n'importe qui - il a dit que le maître ne sait pas, et qu'au fond - je ne vous dis pas ses phrases exactes mais ce que j'en ai compris - ce sont les élèves qui reconnaissent le maître pour maître, que ce sont donc eux qui lui imputent du savoir, et que par là ce sont eux qui savent. Dans l'histoire même de l'enseignement d'Aristote, qui est quelque chose qui a pesé sur toute l'histoire de ce que nous appelons notre civilisation, la fonction des élèves est tout à fait éminente. Il a eu des élèves bien au-delà de ceux qu'il avait au moment où il prononçait son enseignement. Il a continué à avoir des élèves sur des siècles.

A partir de quand a-t-on parlé de l'enseignement de Lacan? Lui-même l'a évoqué. Il l'a évoqué après être parti - pas forcément de son plein gré - de l'Ecole Normale. Il a dit que c'était justement quand il était arrivé à faire son Séminaire à l'Ecole Normale, que les gens du lieu s'était aperçu qu'il faisait un enseignement. Il ne l'a pas dit sans moquerie. Ce qu'il voulait dire par là, c'est que ce qu'il enseignait se trouvait en quelque sorte pré-interprété d'avance par le lieu où il le faisait. Au fond, ce qui se professe à l'Ecole Normale, ce sont des enseignements. Dès lors qu'on y est admis à parler d'une tribune, on enseigne. Mais Lacan n'est pas juste avec lui-même quand il dit ça en 70 ou 71. Il n'est pas juste avec lui-même, parce qu'il y a justement enseignement et enseignement, et que le sien était un enseignement vrai. Ca ne veut pas dire qu'il enseignait la vérité mais que c'était un enseignement qui détonnait dans les lieux où il le professait, et qui n'était pas du tout pré-interprété sur le modèle des autres.

Il y a d'ailleurs quelqu'un qui a très bien évoqué cet effet de détonation, à savoir François Régnault qui en a dit quelque chose à la séance d'ouverture du département de psychanalyse à Saint-Denis. Il a très bien parlé de l'effet que ça avait pu faire, il y a quelques années, sur les gens du lieu. C'était clair: il y avait, de la part de Lacan, une tout autre implication dans son discours, dans son enseignement, que ce que nous pouvions alors recevoir de maîtres par ailleurs remarquables. Nous avions là quelqu'un qui jouait son va-tout dans son énonciation même. C'était spécialement vrai en 1964. Nous avions devant nous quelqu'un qui n'était même pas complètement encore un rescapé d'un cataclysme qu'il avait attiré sur sa tête, un cataclysme qui avait été ce qu'il n'avait pas exagéré d'appeler une excommunication proférée en bonne et due forme par la communauté analytique internationale. Après tout, il n'était pas dit qu'il s'en relèverait. Ce n'est qu'après coup qu'on le voit faire du surf sur cette inondation, mais avant, ça n'était pas du tout joué.

Je dirai qu'il s'agit maintenant de faire ex-sister l'enseignement de Lacan. Ce n'est pas là un enjeu simplement pour moi mais pour une génération.

D'ailleurs, si celle-ci échoue, il y en aura une autre pour essayer. C'est, en tout cas, mon avis. La question est de savoir si ça va conduire à faire ex-sister Lacan comme un auteur. On sait qu'il ne s'est pas pris pour tel, mais ça ne veut pas dire qu'on puisse forcément y échapper. Je laisse pour l'instant la question en suspens. En tout cas, pour cette tâche, nous sommes seuls, mais on peut s'encourager - bien qu'il n'est pas tout à fait sûr que cette idée-là soit exaltante - de ce que Lacan lui-même a dit une fois à l'un de ses séminaires: "Freud n'a pas besoin de me voir pour qu'il me regarde." Evidemment, il faut encore mériter ce regard. Lacan s'est évertué à le mériter, y compris en envoyant quelques tomates sur l'auguste face de Freud.

Avant de remettre un petit coup de parole sur cette affaire de l'enseignement de Lacan, sur ce qu'il faut en faire, et où je ne fais ici que vous témoigner des pensées qui m'agitent, qui m'habitent - il n'y a pas là de ligne d'action qui soit décidée -, il faut quand même que je vous dise quelque chose du deuxième point que j'ai évoqué, à savoir le changement de rapport entre le département de psychanalyse, ce qui s'y diffuse, et l'institution analytique.

Ce rapport est aujourd'hui très différent de ce qu'il a pu être par le passé, puisqu'il y avait une ségrégation entre l'EFP et ce département. Malgré cette ségrégation, il faut cependant croire que la stimulation s'est quand même effectuée. Cette ségrégation s'est tellement bien exercée que c'est sûrement une des raisons de l'explosion de l'EFP. D'exploser et de mourir, c'est, après tout, un témoignage de stimulation. L'idée qui présidait à cette séparation, c'était que ce qui pouvait se diffuser, que l'analytique - adjectif substantivé que Lacan n'a jamais caressé ni employé mais qui se disait beaucoup - aurait trouvé refuge entre les quatre murs de l'EFP, et que ce qui faisait au dehors était dans le monde vulgaire. Tout ça se recommandait de l'opposition entre le discours analytique et le discours universitaire - opposition effectivement formulée par Lacan à un moment précis, quand ses rapports avec les philosophes d'une autre génération se sont gâtés. Je veux dire que pendant toutes les années 50, il avait frayé à qui mieux mieux avec les Merleau-Ponty, les Koyré, les Kojève, mais qu'avec le changement de génération des philosophes, qu'il avait lus et qui essayaient de lui en remontrer, c'est-à-dire les Derrida, les Lyotard, les Deleuze, les choses avaient changé. Avec cette relève de génération, son rapport aux philosophes et à l'université a tout à fait varié, et lui a donné l'occasion d'une analyse de structure qui est tout à fait inoubliable et qui dépasse ces circonstances.

On s'est aussi en même temps imaginé, à cette époque qui est révolue, que le discours universitaire englobait tout ce qui était enseignement. De la même façon que Lacan a formulé que la science n'est pas née dans le discours universitaire, qu'elle y a été accueillie mais qu'elle est née ailleurs, d'une autre position subjective que celle de l'universitaire, l'enseignement en lui-même n'a rien à faire essentiellement avec l'université. Il y a eu des enseignements bien avant que l'université ne naisse comme projet impérial ou royal de contrôler la transmission de ce savoir. C'est bien pourquoi la référence de Lacan, quand il a appelé son association une école, était les écoles de l'Antiquité, du style du lycée ou de l'académie de Platon et d'Aristote, et qui n'avaient rien à voir avec le discours universitaire, qui étaient un tout autre mode d'enseignement. Tout ceci sans compter la confusion grossière, qui aujourd'hui a été dissipée, de croire que le discours analytique est le discours qui sort de la bouche d'un analyste. Lacan a appelé le discours analytique l'expérience analytique elle-même considérée à partir de sa structure. Je dirai que c'est révolu, même si ça n'a pas été sans mal.

Было время, когда мы все вообразили,что университетский дискурс охватил все то, что относилось к учению. Подобно тому, как Лакан сформулировал, что наука не была рождена в университетском дискурсе, она была им принята, но рождена в другом месте из отличной от университетской субъективной позиции, так и само по себе учение не имеет ничего общего с университетом. Учения были ещё задолго до того, как Университет родился как имперский или королевский проект контроля передачи знания. Когда Лакан называл свою ассоциацию школой, он имел в виду школы Античности, типа лицея или академии Платона и Аристотеля, которые не имели ничего общего с университетским дискурсом и представляли собой совсем другой тип учения. Ко всему этому, мы еще не упомянули об одном грубом заблуждении, которое сегодня было развеяно, относительно веры в то, что аналитический дискурс – это дискурс, исходящий из уст аналитика. Лакан назвал аналитическим дискурсом сам аналитический опыт, исходя из его структуры.

Parmi les causes de l'éclatement de la communauté lacanienne après la dissolution de l'EFP, il faut bien que j'y mette le fait qu'à un moment j'ai déserté le lieu universitaire où je m'ébattais depuis sept ans, pour venir causer sur la fin de l'analyse et la passe dans un lieu intérieur à ce débat analytique, dans une association que nous avions montée pour la circonstance et qui s'appelait Delenda, c'est-à-dire un lieu qui a transgressé la ségrégation qui était avant en place à partir de l'EFP. Ca a d'ailleurs motivé tout de suite - mais je ne l'ai su qu'après -, chez un de ceux qui ont fait sauter cette communauté lacanienne après la dissolution, une réaction, c'est-à-dire un Ca ne peut plus durer! Alors, effectivement, ce lieu de Delenda n'a pas duré, mais a donné naissance à l'institution sur laquelle pouvait s'appuyer le département de psychanalyse et qui est l'Ecole de la Cause freudienne, la dernière initiative de Lacan dans le domaine institutionnel. Cette institution n'a pas des rapports d'apartheid avec le département de psychanalyse. Je veux dire que les analyses de l'ECF sont à l'aise dans ce département et que ceux qui y enseignent sont à l'aise dans l'Ecole. Maintenant, les aises et les malaises... Nous verrons comment ça tourne.

Je vais maintenant dire rapidement un mot du troisième point. J'ai évoqué la disparition de Lacan, ensuite le changement de rapport dans cette extériorité du département de psychanalyse et de l'institution analytique, et il faut que je dise maintenant un mot du changement de ma place à moi - chose qui n'a aucune raison de vous occuper mais qui évidemment m'occupe, d'autant que j'ai toujours soigneusement défini cette place au cours du temps. Dès que j'en avais eu l'occasion, c'est-à-dire dans le douzième Séminaire, qui est le second que je suivais de Lacan, j'avais pris le soin, en prenant la parole, de préciser que je parlais essentiellement de l'extérieur de la pratique analytique. Je suis même devenu, au fil du temps, le non-analyste par excellence de cette Ecole, le témoin qu'on pouvait avoir une boussole en se fiant à la consistance des signifiants de Lacan.

J'ai fini par m'apercevoir - on m'a suffisamment secoué pour cela - que j'étais l'objet d'une haine violente - violente! - de la part d'une partie non négligeable des compagnons de Lacan, des vieux compagnons ou des moins vieux. Ca m'a évidemment conduit à m'interroger sur ce qui, en moi - en moi plus que moi, comme le dit Lacan à la fin du Séminaire XI - pouvait bien être la cause de cette haine violente. Je n'ai quand même pas imaginé que c'était moi, pas plus qu'il n'est légitime à l'âne de penser que l'adoration qui se porte vers lui est due à sa personne, alors qu'elle est due au Saint Sacrement qu'il porte. Je pense que si Lacan nous a renvoyés au titre de l'analyste sous la forme de l'âne à liste, c'était aussi pour nous renvoyer à cette fable. Ce n'est pas seulement une fable de La Fontaine, c'est une très vieille fable que celle de l'âne du Saint Sacrement qui voit venir les foules et qui s'imagine que c'est dû à ses qualités. Ca me paraît décrire fort bien la position analytique et expliquer très bien ce que Lacan a appelé, à partir du Banquet de Platon, l'agalma. Alcibiade rêve d'être contenu dans Socrate comme ces petites figurines que sont les Silènes, pour ne pas croire être en tant que personne dans le transfert. Moi, je ne vois pas pourquoi je ne me servirais pas de ça pour penser que dans ce transfert cruellement négatif qui s'est manifesté, je n'y suis, après tout, peut- être pas plus que ça. On peut dire que, pendant toute une partie de l'année dernière, j'ai fait bon visage. Tout à fait comme ce que disait Disraeli: "Never explain, never complain." J'ai donc fait bon visage, mais il faut bien dire qu'on m'a quand même jeté des ordures en grande quantité. On a même fait un effort tout à fait sensible pour me jeter aux ordures. J'aurais pu prendre d'autres modèles, j'aurais pu penser à Joseph vendu par ses frères. Evidemment, cette position difficile n'a pas été sans me changer, pas en moi-même, mais il a quand même été assez singulier que mon analyse que je poursuivais depuis pas mal d'années et dont j'avais fait une expérience tout à fait privée - je n'en parlais pas, je n'avais pas le style de la confidence qui est à ce propos assez répandu, ce dont je ne me plains pas puisque ça m'a permis d'avoir des échos sur comment se passaient les analyses avec Lacan -, il est donc tout à fait singulier que cette expérience privée soit devenue d'un coup - s'il y a certains qui ne sont pas au courant, ils le seront vite - une expérience publique, et cela non de mon fait. Bien que ce soit resté une expérience privée, il en est évidemment passé quelque chose dans mes cours, mais ça a toujours été discret. C'était des allusions pour moi-même. C'est donc maintenant devenu, dans le milieu analytique, un événement politique, et j'ai tendance à me dire que la chute du sujet supposé savoir, qui est un défilé obligé de l'expérience si elle est poussée suffisamment loin, a pris, en ce qui me concerne, la dimension d'un cataclysme public, qui évidemment n'était pas prévu au programme, un cataclysme public par la désupposition - ce n'est pas autre chose - de la communauté ancienne des élèves de Lacan. Je veux dire que là le sujet supposé savoir a chuté dans le réel et massivement. En tout cas, c'est comme ça que je me formule la chose.

Vous savez que ça va au-delà de la dissolution. Tout cela concerne des événements qui se sont passés au-delà de la dissolution même de l'EFP par Lacan, dans cette période de querelles de la Cause freudienne, que j'ai baptisée, quand j'ai contribué à la chronologie qui est parue dans le numéro 1 de L'Ane, la poloche. De me rappeler que j'avais appelé ça la poloche, ça m'a fait réfléchir. La poloche est un mot d'argot qui veut dire bataille de polochons. J'ai appelé ça la poloche au mois de février de cette année, au moment où c'était au plus vif, et je me rassure en me disant que j'avais assez de distance avec cette infection pour m'amuser encore à la baptiser d'un nom pareil.

Le plus drôle dans cette histoire, c'est que finalement tous ces braves m'ont en fait pris pour leur boussole. Pas moi, je ne me prends tout de même pas pour cela. Mais eux, ils m'ont pris pour leur boussole et ils continuent. Je m'aperçois, quand je lis leurs productions actuelles, qu'il suffit que quelque part je dise noir, pour qu'eux ils disent aussitôt blanc. C'est ce que les Chinois, à la belle époque de la révolution culturelle, appelait le professeur par la négative. Il y a, comme ça, toute une bande, et même plusieurs bandes, d'anciens élèves de Lacan, que je me trouve nourrir de mes épluchures. Ca fait que je suis assuré, moi, d'un auditoire attentif, spécialement malveillant, et qui dépasse de beaucoup celui qui est rassemblé ici. Mais enfin, je ne me base pas simplement sur ce critère de sympathie, puisque, de toute façon, il y en a suffisamment ici pour que ce que je m'amuse à dire aujourd'hui soit rapporté comme il convient. Certains d'entre vous se trouvent encore attachés. Ce ne sont pas des liens qui se rompent facilement.

Evidemment, il n'y a pas de réciprocité là-dedans, c'est-à-dire que moi, je ne me prends pas du tout pour une boussole. Je suis cependant forcé de constater qu'ils me lisent - le peu de textes que je fais paraître ici et là - avec une loupe. Ce qu'ils disent, au fond, ça m'est égal. Ca m'est égal sans faire semblant. Vraiment, je ne suis pas poussé à les lire et à les étudier. Je ne crois pas que ça m'enseignerait quoi que ce soit, même par la négative, au sujet de l'enseignement de Lacan. Je dirai qu'après tout, cet auditoire, cet auditoire malveillant et invisible, a finalement une valeur de contrôle. Je pourrais les remercier de faire tous ces efforts, de porter encore maintenant cette attention sur moi.

Ces événements sont contemporains du fait - il faut quand même, sans le commenter, que je le mentionne par souci de précision - que j'ai cessé d'orienter ailleurs ceux qui pouvaient adresser auprès de moi, d'une façon explicite ou non, une demande d'analyse. Il a certainement fallu qu'on m'y pousse, mais je ne peux plus maintenant prétendre, comme au cours des sept années de Vincennes, parler de l'extérieur de la pratique analytique. Je ne compte pas m'étendre plus sur ce point ici, et j'en reviens à l'enseignement de Lacan proprement dit.

Le rapport que beaucoup ont eu avec l'enseignement de Lacan ces dernières années, c'est un rapport de pillage. Il a nourri, dans tous les sens du terme, une population tout à fait considérable, et ce pillage s'est évidemment accompagné de la méconnaissance de la consistance de cet enseignement. J'ai quand même réussi à répandre qu'il y avait une évolution de cet enseignement, ceci afin de détromper sur le fait que Lacan aurait déjà su depuis toujours ce qu'il formulait. Un des effets que j'ai quand même obtenu, c'est que l'on s'applique maintenant plus qu'avant à resituer les énoncés de Lacan dans le mouvement de son énonciation. Je dirai même que le souci de faire attention à ces moments de l'enseignement de Lacan pour le lire, est presque une sorte de marque de fabrique du département de psychanalyse.

Ceci dit, ça ne me paraît pas suffisant. Il faut bien que je le dise, puisque j'ai besoin de me resituer dans cet enseignement. En effet, je suis moi-même, et avec d'autres, impliqué dans la formation de cet enseignement. J'ai fait partie de l'Autre de l'adresse de Lacan, j'ai été de ceux à qui Lacan s'est adressé, et spécialement à un moment donné, en 1964, quand il est allé à la rencontre de ceux qu'il appelait, non sans une certaine ironie, ses chers petits normaliens. Je suis aussi, au-delà, impliqué dans cet enseignement par le fait - je ne peux pas faire comme si ce n'était pas le cas - que je rédige l'enseignement acroamatique de Lacan, et que je suis donc bien obligé de me poser la question, avant de foncer tête baissée là-dedans, de l'articulation de son oeuvre écrite et de son oeuvre orale, pour autant qu'il s'agisse d'une oeuvre.

Quelle est l'articulation de l'écrit et de l'oral en la matière? Lacan en a proposé une en formulant que les Ecrits ne faisaient que recueillir les rebuts de son enseignement oral, précisément comme témoins d'une difficulté spéciale de son auditoire à l'entendre. C'est comme cela qu'il a voulu rendre raison de ses Ecrits à partir du rapport de Rome, à savoir comme étant les dépôts, les déchets de son enseignement oral. Tout son enseignement se déploie évidemment sur le fond de ce séminaire hebdomadaire, invariable pendant des années, et par rapport à quoi on voit effectivement, de temps en temps, sortir des écrits qui ont là tout leur privilège d'être resserrés, comme Lacan peut se vanter de les avoir rédigés, même si par ailleurs il se distinguait beaucoup par le fait qu'il écrivait aussi en parlant.

Juste avant de venir ici, les éditions du Seuil ont été assez gentilles pour me faire porter enfin le tome III du Séminaire. C'est vraiment le tout premier exemplaire et je l'ai accueilli avec des sentiments mitigés. J'ai d'abord été bien content qu'on me l'apporte chez moi, comme ça, juste à midi. Mais ça s'est ensuite mélangé d'une certaine tristesse, puisque c'est cet exemplaire que Lacan aurait vu. Puis m'est venue une tristesse encore plus grande quand j'ai commencé à m'apercevoir des fautes d'impression. C'est pour cela que j'ai pris cette fois-ci la précaution, puisque je sais que l'on m'attend au tournant, au coin du bois, de mettre une petite note destinée à la fois aux bienveillants et aux malveillants: "La révision du texte du Séminaire fait l'objet d'un travail permanent. Les lecteurs désireux de communiquer remarques et suggestions écriront à Jacques-Alain Miller aux Editions du Seuil." J'espère ainsi pouvoir mettre même les malveillants au travail d'une façon utile.

Le Séminaire de Lacan, c'est l'entretien permanent d'un sujet, toutes les semaines, pour expliquer, argumenter, exposer ce que le plus souvent il avait forgé dans la semaine même. Il y a quelqu'un qui a répandu qu'il avait rédigé un Séminaire, jamais publié, sur Les Noms-du-Père. Il est tombé sur la tête! Lacan a toujours fait ses Séminaires à partir de notes jetées sur le papier, difficilement déchiffrables, et dont l'essentiel passait de semaine en semaine. Vous êtes un auditoire saugrenu pour parler de ça, j'en suis bien conscient. Vous êtes venus pour entendre la suite de mes considérations sur la clinique de Lacan, et je m'embarque bien ailleurs. Mais c'est ainsi. J'en ressens la nécessité, et je comprends même, là, sur le coup, pourquoi Lacan pouvait dire que de sa tribune il pouvait parler comme un analysant.

Il faut que je considère que j'ai le dépôt de ces Séminaires. La publication ne me tourne pas la tête. Lacan a fait beaucoup de choses pour dévaloriser le fait de publier, puisqu'il a créé le mot de poubellication. J'ai donc à poublier le Séminaire. Ca fait partie des soins qu'appelle une sépulture décente pour le docteur Lacan. Un journaliste, au moment où ça n'allait pas si bien pour moi dans le milieu analytique, et qui m'a assuré depuis qu'il avait dit ça sans la moindre intention malveillante, m'avait appelé le curateur du Séminaire. Cette expression a plu. Je l'ai trouvée, à l'époque, dans tous les journaux. En Italie: il curatore, etc... Ca plaisait à tout le monde par ce que ça pouvait comporter d'écho du curé et aussi de la curée - lieu où évidemment ces messieurs se croyaient.

Le mot de dépôt est lourd de sens. Lacan en parle très bien dans son "Kant avec Sade", en évoquant ce que Kant dit du dépôt. Vous savez que Lacan, là, commence par une position asymptotique: "Pas de dépôt sans les dépositaires à hauteur de sa charge." Recevoir un dépôt dans ces conditions, ça suppose d'être à la hauteur de la charge et un placement dans ce sens. Mais, après tout, j'ai au moins le bénéfice d'avoir pu faire cinq Séminaires à côté de lui, et le reste - je peux bien le dire - j'entends le faire avec certitude, quelles que soient les améliorations que l'on voudra bien me proposer ici et là.

Je crois que ce n'est pas par hasard si, à l'Unesco, Lacan avait parlé du maître et de l'élève à propos d'Aristote. Vous savez que toutes les oeuvres qu'a publiées Aristote lui-même, et qu'il appelait les oeuvres exotériques, sont perdues. Ces oeuvres étaient d'ailleurs, paraît-il, du simili Platon sous une forme dialoguée, et qui ne faisaient que commenter et reprendre l'enseignement de Platon. Tout ce que nous appelons l'enseignement d'Aristote, c'est son enseignement acroamatique. Tel que nous l'avons, c'est tout à fait autre chose que ce qu'on dit avoir été ses écrits. Ca ne développe plus du tout du simili Platon. C'est au point qu'on se demande s'il est vraiment possible que ce type ait eu un discours pour le public, et qu'en catimini, pour un certain nombre de personnes choisies, il ait dit exactement le contraire. Il n'est pas du tout sûr que ce soit possible mais la thèse en est courante. On dit aussi que ses écrits seraient les oeuvres de jeunesse, et qu'ensuite, à partir du moment où il aurait vraiment mis au point son enseignement, il n'aurait plus fait que parler - ce qui n'est d'ailleurs pas tellement plus vraisemblable. En tout cas, nous sommes devant ce fait que tout ce que nous avons sous le nom d'Aristote comme enseignement est passé par les mains de ses élèves.


Ca n'a pas empêché cet enseignement d'avoir un rôle tout à fait constitutif dans ce qui occupe tellement nos philosophes depuis longtemps, à savoir l'idée d'Occident. Il y a d'ailleurs, dès l'Antiquité, une fable sur les manuscrits d'Aristote qui explique qu'ils étaient passés à Théophraste qui y avait ajouté ses propres manuscrits, puis qu'ils étaient passés dans les mains d'un autre pas plus zélé que le premier, et qu'enfin ses héritiers s'étaient trouvés amenés à enterrer ses manuscrits quelque part. D'après cette fable, qui est dans Plutarque, ça ne se serait trouvé remis en circulation que trois siècles plus tard, c'est-à-dire vendu, suivant tout un circuit que l'on peut reconstituer, pour arriver finalement à Rome - tous les chemins des manuscrits mènent à Rome - où ça s'est trouvé racheté alors par le chef de l'école aristotélicienne, le chef du lycée, le nommé Andronicos de Rhodes, dont on ne sait à peu près rien.

En fait, tout ce que nous appelons l'oeuvre et l'enseignement d'Aristote, c'est la mise en forme qu'a pu en faire ledit Andronicos, au Ier siècle avant Jésus- Christ. C'est la première édition de l'enseignement d'Aristote. C'est lui qui en a donné le titre, c'est lui qui a groupé les oeuvres entre elles, qui a constitué laMétaphysique, c'est-à-dire le classement d'un certain nombre de recueils qui viennent après la Physique et qui sont faits de pièces et de morceaux.

Je disais que ça n'avait pas gêné en quoi que ce soit la transmission de cet enseignement, même si Andronicos qui est mon prédécesseur dans cet exercice - vous voyez que je ne revendique pas là une place excessive - et qui n'a laissé comme seule trace dans l'histoire que celle d'un éditeur, a fait une publication hors chronologie, c'est-à-dire a regroupé tout cela comme si tous les écrits étaient contemporains les uns les autres. Ca a donné naissance à ce que monsieur Auban, qui est un bon spécialiste d'Aristote et dont j'ai suivi naguère les cours, dit lui-même être une sorte de corpus impersonnel, où il ne reste plus rien de l'énonciation de cet enseignement comme dialogué, comme dialectique. Nous avons, au contraire, un enseignement qui a toujours l'air d'être épouvantablement dogmatique. C'est là l'effet de l'éditeur.

Evidemment, avec l'enseignement de Lacan, nous n'en sommes pas là. Nous sommes dans une bien meilleure situation. D'abord parce que nous sommes à cette belle époque moderne qui nous vaut des tas de méthodes et d'instruments comme la sténographie et l'enregistrement. Les Séminaires ont été sténographiés, enregistrés, reproduits. Il y a des éditions dites pirates qui sont là pour nous soutenir dans notre travail, et puis il y a moi qui m'ajoute à ces sténographies, et ça n'attend pas trois siècles. Même si on trouve que je tarde, je n'ai pas encore battu ce record-là.

Evidemment, avec Lacan, il y a eu des excès du style Andronicos. Les premiers qui ont essayé de transcrire cet enseignement, ils l'ont fait en essayant de construire des petits morceaux tout à fait impersonnels, en laissant tomber comme périssable tout ce qui serait les effets de contexte, les répétitions, etc. Il y en a un qui a fait ça sur L'Identification et un autre qui l'a fait sur La Logique du fantasme. Tout cela a été publié dans Scilicet. Regardez ce qu'on pouvait appeler être un Séminaire de Lacan quand c'était passé par cette moulinette-là! Ils avaient exactement le même point de départ que moi, la sténographie, et il faut voir ce qu'ils en ont fait pendant des années: des petits morceaux ratatinés. Mais, après tout, il faut aussi leur rendre hommage. Ils ont fait ce qu'ils pouvaient, sans être spécialement aidés par Lacan en la matière.

Pour ma part, j'avais proposé à Lacan une formule qui était de garder tout comme ça, leçon après leçon - ce qui, après coup, est apparu évident. Je veux dire que ceux qui faisaient les universitaires, ce n'était quand même pas moi. Ce n'est pas moi qui m'était imaginé qu'il fallait élaguer le Séminaire parce que c'était la vérité révélée. La référence antique que je prends là en parlant d'Aristote, vaut d'autant plus que c'est la référence que Lacan prenait pour l'EFP. Dans l'annuaire de l'EFP, qui est paru en 1965, il examine le terme d'école et il dit: "Il est à prendre au sens où dans les temps antiques il voulait dire certains lieux de refuge, voire bases d'opérations contre ce qui déjà pouvait s'appeler malaise dans la civilisation." C'est aussi bien la référence à ces écoles dont Andronicos a été un moment le scolarque, qu'au nommé Porphyre qui a écrit une Vie de Plotin et qu'il a placée au début des Ennéades.

Porphyre, on n'a pas fait tellement attention à sa vie. Il n'y a pas eu de Vie de Porphyre, ou sinon celle écrite en 1913 par monsieur Bidez, professeur à l'université de Gand. Vous voyez que ce sympathique Porphyre a dû attendre longtemps. Je le dis sympathique parce qu'il a rencontré Plotin quand lui- même avait trente ans et Plotin le double, et qu'il n'a pas été convaincu tout de suite, qu'il a demandé des explications, qu'il a fait des argumentations contre, et que finalement il s'est rendu à une argumentation supérieure et s'est dévoué à Plotin.

Comme il l'explique lui-même, c'est lui qui a mis en ordre les Ennéades, c'est lui qui a composé le recueil. Il en parle d'ailleurs très joliment et, comme nous ne sommes pas aujourd'hui dans la clinique de Lacan, je ne vois pas pourquoi je ne vous lirais pas un passage de la Vie de Plotin. Il termine l'histoire de cette vie et il dit: "Telle est l'histoire de la vie de Plotin. Comme il m'a prescrit lui-même de mettre en ordre et de corriger ses traités, je le lui ai promis de son vivant et j'ai fait part à d'autres de ce projet. Je n'ai pas voulu suivre l'ordre chronologique [il fait lui aussi la même chose qu'Andronicos]car ils avaient paru sans plan d'ensemble, mais j'ai fait comme Apollodore d'Athènes et Andronicos de Rhodes le péripatéticien: l'un a réuni en dix tomes les oeuvres du poète comique Epicharme, l'autre a divisé en traités les oeuvres d'Aristote et celles de Théophraste, en réunissant les sujets parents entre eux. Pour moi, j'avais les cinquante-quatre livres de Plotin et je les ai partagés en six Ennéades. J'eus la joie de trouver le produit du nombre parfait 6 par le nombre 9." Il explique ensuite comment il fait son beau classement et il termine sur ceci: "J'ai donc attribué en six domaines ces traités qui sont au nombre de cinquante-quatre. En quelques-uns, j'ai inséré des commentaires[ce que je n'ai pas fait], mais de manière irrégulière et sur la suggestion d'amis qui voulaient se faire éclaircir certains passages." Je n'avais pas du tout pensé à Porphyre en indiquant, à la fin du Séminaire I, que ce qui était à mon avis très important, c'était la ponctuation. Vous voyez que là je me retrouve tout à fait avec Porphyre dans ce travail d'établissement du texte.

Porphyre avait lui aussi un autre grand problème, à savoir que Plotin ne se relisait pas. Il dresse d'ailleurs un très joli portrait de Plotin qui vaut la peine d'être lu: "Dans ses cours, il avait la parole facile, il avait la faculté d'inventer et de penser ce qu'il fallait dire, mais il faisait quelques fautes en parlant et il commettait des incorrections qu'il répétait en écrivant. Quand il parlait, on voyait l'intelligence briller sur son visage et l'éclairer de sa lumière. D'un aspect toujours agréable, il devenait alors vraiment beau, un peu de sueur coulait sur son front, sa douceur transparaissait. Il était bienveillant envers ceux qui le questionnaient et il avait des paroles vigoureuses. Trois jours durant, je l'interrogeais sur la manière dont l'âme est unie au corps, et il ne s'arrêta pas de donner des démonstrations."

C'est sensationnel! On se demanderait, si Lacan n'avait pas très bien dit la chose, qu'est-ce qu'ils faisaient donc dans ces écoles. Quand on voit l'exemple que Porphyre donne là des trois jours de questions et de réponses sur l'union de l'âme et du corps, on se rend compte que ce n'est quand même pas la relation universitaire. C'est quand même un enseignement qui a une autre portée, précisément s'agissant du malaise dans la civilisation. Je dirai que Lacan l'a assumé dans son enseignement et que Plotin aussi.

Je vais vous donner, à ce propos, un exemple de l'effet qu'a pu produire Plotin sur le nommé Rogatianus: "Parmi les auditeurs de Plotin, il y avait maints sénateurs [...] qui travaillaient à la philosophie. Rogatianus était également sénateur. Il était arrivé à un tel détachement de la vie qu'il avait abandonné tous ses biens, renvoyé tous ses serviteurs et renoncé à ses titres. Etant préteur et sur le point de partir pour le tribunal, alors que les licteurs étaient déjà là, il ne voulut point y aller et il négligea ses fonctions. Il ne voulut même plus habiter sa propre maison. Il demeurait chez des amis ou des familiers, chez qui il dînait et couchait [voyez là le côté parasite, dès que le type a trouvé la vérité, il devient parasite]. Il ne mangeait qu'un jour sur deux. Ce renoncement et cette insouciance du régime, alors qu'il était si malade de la goutte qu'on le portait en chaire, le rétablit, et, tandis qu'il n'était même plus capable d'ouvrir la main, il acquit plus de facilité à s'en servir que n'importe quel artisan de métier manuel. Plotin l'aimait, il le louait par dessus tout et le proposait en exemple aux philosophes." Cela nous donne quand même l'idée de jusqu'où pouvait porter l'effort de cet enseignement. C'est quand même qu'ils étaient encombrés du lien social où ils nageaient et où ils aspiraient à un Autre. Rogatianus, par son asocialité évidente, il se met en infraction avec le lien social.

Je m'aperçois que je suis encore dans mon introduction. Je m'étais dit que si j'allais vite, j'arriverais à faire ça en vingt minutes. J'ai traîné et, du coup, je ne suis même pas entré dans le commencement du sujet. Je m'arrête au moment où j'ai noté sur mon papier le nom de Sardanapale. J'ai écrit ce nom parce que je voulais faire un petit développement sur la version sardanapalesque de la dissolution de l'EFP. Sardanapale, c'est aussi une figure antique. Vous connaissez peut-être ce qu'en a écrit Lamartine et qui s'intitule Odes sur la Révolution. Je pense que c'est comme cela qu'on a supposé que Lacan avait dissout l'EFP, à savoir pour que rien ne reste de lui-même, pour que ce monde s'abîme avec lui. C'est là la figure du Sardanapale de la Restauration, du Sardanapale de l'époque de Delacroix. Voilà ce qu'en dit Lamartine: "Mais ne ressemblons pas à ces rois d'Assyrie / Qui traînent au tombeau femmes, enfants, patrie / Et ne savaient pas mourir seul. / Ils jetaient au bûcher, avant que d'y descendre, / Famille, amis, coursiers, trésors réduits en cendres, / Et livrant leur empire et leurs dieux à la flamme / Auraient voulu qu'aussi l'univers n'eut qu'une âme / Pour que tout mourût avec eux." C'est là un beau commentaire du tableau de Delacroix. Le pouvoir fait disparaître avec lui les instruments de sa jouissance.

Eh bien, Lacan, on nous l'a présenté comme une sorte de Sardanapale. C'est vrai qu'il avait confié à son séminaire que l'idée pouvait lui venir de ce que ce serait que le monde disparaisse en même temps qu'il mourrait. Ca prenait évidemment la forme moderne de cette disparition qu'est la bombe atomique. C'est vrai que Lacan a fait un extraordinaire ravage sur son environnement, cet environnement qui s'appelait l'Ecole freudienne. A cet égard, on est vraiment rentré dans une nouvelle ère post-atomique, où il faut évidemment craindre les retombées radioactives, parce que quand il y a vraiment une bombe comme ça qui explose, on continue d'être contaminé pendant longtemps.

Je dirai, pour faire une fin, que ce qui s'oppose quand même à cette idée, c'est l'Ecole de la Cause freudienne, et puis que c'est ce Séminaire qu'il n'a pas livré aux flammes. A cet égard, ça nous met dans une position difficile, c'est-à- dire entre la fidélité nécessaire aux dépositaires – je ne sais pas si tout le monde viendra ici toutes les semaines mais, en tout cas, moi j'y serai – et le désir de ne pas tomber dans la redite. Il y a donc là une voie à inventer, et je crois qu'il est possible de l'inventer.

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