Жак-Ален Миллер, курс 1984-1985 гг.
1,2,3,4
7 сеанс, 9 января 1985

Жак-Ален Миллер, курс 1984-1985 гг.
1,2,3,4
7 сеанс, 9 января 1985
Cours du 9 janvier 1985

Je vous souhaite une bonne année, année que, pour ma part, j'ai commencé ailleurs, de l'autre côté de la Manche, dans un endroit qui est le Trinity College de Cambridge. C'est un lieu que je connaissais comme touriste et que j'ai eu le plaisir de connaître comme invité. J'ai été invité - d'après ce qu'on m'a dit, c'est une chose incroyable - à la première conférence qui ce soit tenu à Cambridge sur la psychanalyse. Début 85!

C'est tout à fait saisissant si on songe, par exemple, à l'écho qu'a en ces lieux rencontré le marxisme dans les années 30. Ca a laissé des traces jusqu'à maintenant. Il faut dire que les cambrigemen ont pris une place tout à fait importante dans les annales de l'espionnage au service de l'URSS. Ca a commencé par cet enthousiasme cambridgien pour le marxisme. C'est de ce lieu que l'Intelligence Service a été tout à fait prise de l'intérieur par le marxisme. Visiblement, ça n'a pas été de même pour la psychanalyse.

C'était donc une première, mais comme j'ai été parler à Londres au mois de juin, on a le sentiment que ça se dégèle progressivement. Il y avait d'ailleurs les signes avant-coureurs d'un mouvement, puisqu'il y avait là présent, en train de vendre des publications, un barbu gauchiste anglais. Il vendait une nouvelle revue qui s'appelle Free Associations, et qui est destinée à établir la connexion - faite ici il y a longtemps - entre une certaine subversion et la psychanalyse. Ces barbus ne sont pas encore très bien orientés, puisque la première chose qu'ils ont trouvé à faire, c'est de traduire Jacqueline Chasseguet-Smirgel. Enfin, avec un peu de temps, on peut penser...

Je ne vous parlerai pas de cette conférence qui a été marquée par un grand éclectisme. Il y a une parole qui a récemment marqué la vie politique anglaise. C'est une parole d'un nommé Harold Mac Millan. Il a dit, sous les applaudissements de la Chambre des Lords: "Quand vous avez une doctrine quelconque, de toute façon, vous êtes perdu." Ca, c'est une sagesse, et ça rend évidemment difficile de colloquer à partir de ce qui est pour nous notre petit univers de langage. Mais enfin, Trinity College, c'est tout de même l'endroit où Newton a écrit ses Principia. On voit l'emplacement, sans plaque... si c'était en France... C'est aussi le lieu où, quelques siècles plus tard, Bertrand Russell a écrit ses principes mathématiques à lui. C'est donc un lieu où l'esprit souffle.

On s'aperçoit maintenant qu'un certain nombre de personnes s'y mettent du côté de la psychanalyse en consignant l'enseignement de Lacan. Les gens commencent à y mettre leur enjeu personnel. J'ai donc eu à réfléchir sur ce que j'allais leur amener pour commencer, puisque ça ne va pas très loin au-delà de ce point, même si quelqu'un d'autre avait déjà mis au tableau les quatres discours de Lacan dans les détails. Je me suis dit que ce qui était à la fois le plus simple et le plus difficile, c'était de leur amener le terme de sujet. C'est une condition pour avoir l'idée de ce que Lacan a apporté.

Ce terme de sujet est, bien entendu, ce que l'expérience analytique concerne, et il est à distinguer tout à fait de l'ego et du self. Le self est une notion que l'on garde dans la langue anglaise. Elle est née essentiellement de Winnicott. Ces trois termes de sujet, d'ego et de self, tout en étant différenciés, forment bien une série. Ils ont tout de même quelque chose de commun, à partir de quoi on peut justement faire valoir des différences.

J'ai donc, dans mon intervention, rappelé ce qu'était l'ego pour l'egopsychology, puis ce qu'était le self - mais celui-là ce n'était presque pas la peine de l'expliquer - et puis enfin ce qu'était le sujet. Ces trois termes ont ceci de commun qu'apparemment ils servent à désigner ce qu'on peut appeler le point d'application de l'expérience analytique. Il est en effet sensiblement distinct, dans une analyse, c'est-à-dire dans l'interprétation analytique, de viser à obtenir des effets sur l'ego, à en obtenir sur le self, et à en obtenir sur le sujet. Le sujet au sens de Lacan ne s'attrape en effet que par la logique. Il ne s'attrape pas par la linguistique. Ce que j'ai dit là-bas ne s'écartait donc pas de ce qui fait ici mon abord cette année, à savoir ce thème du 1,2,3,4, puisqu'il s'agit là des structures quaternaires en tant que logiques et en tant que Lacan les a formulées comme exigibles dans toute construction qui se fait à partir de l'inconscient. Il a même dit plus en disant que "l'inconscient freudien relève du logique pur". L'inconscient freudien relève du signifiant.

Aujourd'hui, je compte que nous nous mettions à parcourir une structure quaternaire qui fait évidemment partie du passé de ces structures. C'est la grande structure quaternaire composant ce qu'on appelle familièrement le carré logique.

Ca, ce n'est pas de Lacan. Ca remonte à la nuit des temps. Il semble bien que c'est un nommé Apulée qui a mis en forme ce carré logique à propos d'Aristote. C'est une structure quaternaire qui a été considérée pendant des siècles. Elle est exigible pour toute construction logique à partir de propositions, et cela même si Aristote ne disposait pas de notre concept de proposition.

Notre carré à nous, évidemment, il est baroque. Notre carré le plus usuel comporte le sujet, le S1, le S2, et l'objet a. Ce carré est composé de termes baroques qui ne sont pas du tout adjointés et qui ont des origines bien différentes. Dans ce carré, le signifiant comme terme est prélevé sur le couple saussurien du signifiant et du signifié. C'est déjà baroque, puisque du binaire de Saussure, on ne prend que la moitié. Mais est-ce que là Saussure est si important? C'est ce qu'il faut relativiser - Lacan le fait - en rappelant que les stoïciens déjà en avaient eu une conception, une approche. Elle était, à proprement parler, non linguistique mais éthique. Lacan relève ça: l'éthique du signifiant et du signifié.

On a retrouvé, chez les stoïciens, un binaire complété en ternaire qui nous paraît, à nous, tout à fait moderne. Vous avez le signe, puis le signifié, et enfin le référent, puisque ça qualifie l'objet extérieur à quoi le signe renvoie. Le signe et le référent, chez les stoïciens, c'est le matériel. Il n'y a pas de difficulté à comprendre que le référent le soit, mais le signe l'est aussi. Pour ce qui est la parole, vous avez en effet les phonèmes.

C'est le second terme qui est remarquable. Il se désigne chez les stoïciens comme le lekton. Ce lekton, ce n'est pas un corps. Ce n'est pas matériel au sens où le signe, le signifiant et le référent le sont. Le lekton, est-ce que ça existe? Au fond, lorsqu'on lit les stoïciens, on s'aperçoit qu'ils étaient plutôt embarrassés quant au statut existentiel de ce lekton que l'on traduit d'habitude comme l'anticipation du signifié. Lacan, à ce propos, note quelque part que la traduction de ce lekton comme signifié n'est pas très correcte. Il s'agit plutôt du cela qu'on veut dire. La traduction que Lacan donne tient compte de ce qu'on pense. Lekton: tenir cela qu'on veut dire. Ca se distingue déjà du signifié par le caractère discret, découpé, décomposé des lekta.

Lacan propose d'identifier le lekton, non pas au signifié, mais au point de capiton. Vous savez que le point de capiton trouve à se situer sur ces deux vecteurs croisés.

Le point de capiton est "ce par quoi le signifiant arrête le glissement autrement indéfini de la signification". C'est la définition même de Lacan. Le lekton stoïcien n'est pas, en effet, tout à fait homogène au glissement de la signification. Il s'agit de l'unité de signification qu'on s'imagine être dans la pensée. C'est justement la question que pose le sujet au sens de Lacan. Il y a - pourquoi ne pas le dire - une dévalorisation de la pensée qui est impliquée dans l'expérience analytique. Ca ne s'est pas vu tout de suite, parce qu'on s'est accroché à cette idée que dans l'inconscient il y a des pensées. Cependant, dès 1966, Lacan formule que l'inconscient relève du logique pur, et cela est déjà le témoignage qu'il renonce à définir l'inconscient par des pensées.

Je n'ai pas développé ce point pour les Anglais. J'aurais pu le faire, puisqu'ils ont un certain nombre de philosophes qui, après tout, penchent dans ce sens. J'aurais pu leur parler des derniers articles de Gilbert R. qui tournent autour de cette question. Comme il lui faut un objet concret qui soit bien là pour y réfléchir, il essaie d'aborder la question de la pensée à partir du Penseur de Rodin. Il pose alors la question: "What is le Penseur doing?" Que fait donc le Penseur? Puis il tire un certain nombre de conséquences.

Mais, derrière ça, je dirai qu'il faut sévèrement distinguer ce qui concerne la pensée et la logique. C'est la condition pour donner sa valeur à la phrase de Lacan que j'ai citée tout à l'heure, à savoir que l'inconscient relève du logique pur. Ca veut dire qu'on ne se contente pas de relever qu'il y a des pensées dans l'inconscient. Ca oblige à changer le concept de la pensée. Un logicien qui s'appelle Blukazicwicz, et à qui on doit une première approche sérieuse de logique formelle concernant la syllogistique d'Aristote, dit que la logique n'a rien à voir avec les lois de la pensée. Il dit ça sans embarras, puisqu'on peut en effet considérer que la question est maintenant réglée, même si elle agite encore les foules à la fin du siècle dernier et au début du XXe. La logique, tout comme les mathématiques, n'a rien à voir avec les lois de la pensée. Tout ce qui ramène la considération de la pensée à propos de la logique doit être taxé de psychologique. Ca a valu, pour Frege, en son temps, un certain isolement, celui à mettre au chapitre de sa nouvelle définition de la pensée. Il a consacré à cela un article qui est resté célèbre.

Ceci comporte de relever là le pas d'Aristote par rapport à Platon. Le pas d'Aristote, Lacan y a renvoyé très souvent, et précisément - je le suppose - à partir de cette très simple et très élémentaire présentation de Blukazicwicz admettant le formalisme de la logique d'Aristote. Ce formalisme tient à quoi? Certes, Aristote n'a pas mathématisé la logique, mais c'est néanmoins un formalisme parce que ses syllogismes ne comportent pas, en tant que tels, à la différence de ceux que vous trouvez chez Platon, de termes concrets, sinon à titre d'exemples. Le syllogisme aristotélicien est en tant que tel une règle pure établie avec des lettres. A ces lettres, on peut ensuite substituer des mots, des noms, des prédicats. Rien que le fait d'enlever le langage courant, d'enlever les termes de la langue pour les remplacer par des lettres et, ces lettres, de les articuler en règles, suffit à faire le pas du formalisme et à ouvrir ainsi au logique pur. C'est pourquoi Lacan, chaque fois qu'il évoque la logique d'Aristote, implique que l'inconscient y est en jeu.

Remplacer par des lettres suffit à introduire, ou au moins à impliquer, la notion de variable. Si nous n'avions pas cette notion de la variable, nous n'aurions pas notre notion du sujet. Et ici notion est encore trop dire: nous n'aurions pas notre lettre du sujet. La notion est encore trop dire mais - c'est un fait - nous avons ici notre notion du sujet. C'est à force d'en entendre parler que s'est créé précisément le lekton du sujet.

Chez Aristote, il y a des variables, et, en dehors des variables, il y a assez peu de constantes. Comme constantes, il y a ces connecteurs propositionnels, comme on les appelle depuis quelques temps, et que je vous ai présentés en début de cette année, à savoir le et, ou le si alors. Et puis il y a ce que jíai retranscrit sous la forme du schéma 1. Aristote lui-même n'a pas inventé ces quatre lettres-là comme constantes. On s'en est chargé pour lui, afin de mettre précisément en forme ce qui n'est pas de l'ordre des variables, mais des constantes qui permettent de répartir des énoncés dits catégoriques:

A : comme qualifiant ce qui appartient à tous E : pour ce qui appartient à aucun

I : pour ce qui appartient à quelque O : pour ce qui n'appartient pas à quelque

A est l'universelle affirmative. E est l'universelle négative. I est la particulière affirmative. O est la particulière négative.

C'est là la plus ancienne et la plus célèbre structure quaternaire dont on a fait usage en logique. Je ne pouvais pas, cette année, faire ce cours sur 1,2,3,4, sans l'évoquer en même temps que nos structures quaternaires à nous, qui prennent leur place de l'inconscient en tant qu'il relève du logique pur.

Le sujet, si j'en parle sans être obligé à tous moments de le redéfinir, c'est bien parce que le lekton lacanien a pris corps pour nous. Pour que se produise cet effet de cristallisation, cet effet de précipitation du signifié que Lacan appelle point de capiton, et qui donne une conjonction ponctuelle du signifiant au signifié, un transpercement du signifié par le signifiant, il faut effectivement de la répétition, et précisément de l'insistance. Lacan évoque d'abord la définition que le signifiant est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant. Et il ajoute: "je dis à qui veut l'entendre", soit: "Je martèle à qui veut l'entendre que le signifiant est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant. Je dis à qui veut l'entendre, car une telle articulation suppose un discours ayant déjà porté des effets, effets de lekton précisément, car c'est d'une pratique de l'enseignement où se démontre que l'insistance de ce qui est énoncé n'est pas à tenir pour seconde dans l'essence d'un discours, que prend corps mon terme de point de capiton."

C'est d'une pratique insistante de l'enseignement que prend corps le terme de point de capiton par quoi lekton se trouve à peu près traduit. Cette insistance, c'est aussi bien ce qui justifie la série dont je vous ai parlé - insistance nécessaire à ce que le signifié cristallise en lekton et qu'ainsi on puisse le prendre pour le référent. Lorsque je dis ça un peu vite, je fais trembloter la question qui se lève du passage de la signification à la référence, de Sinn à Bedeutung. C'est une question qui n'est pas en dehors de notre champ. Elle est en effet celle-là même de l'objet a. J'espère vous y amener. La question de l'objet a, je la situe aujourd'hui entre signification et référence.

Il y a quelqu'un qui a fort bien parlé de cette insistance signifiante nécessaire à produire le lekton, nécessaire à produire cela qu'on veut dire. Cela qu'on veut dire, ça ne se dit pas qu'une seule fois. Ca doit se répéter, y compris dans l'expérience analytique elle-même. Cela qu'on veut dire n'est pas là avant. Cela qu'on veut dire est un effet de ce qu'on dit. La question que je pose comme étant celle de l'objet a, c'est de savoir dans quelle mesure cet effet-là de discours est peut-être son produit. C'est là l'armature, chez Lacan, de la structure quaternaire du discours qui repose sur l'idée, d'une certaine façon invraisemblable, qu'on puisse, pour un discours, distinguer l'effet et le produit.

J'ai dit que quelqu'un a fort bien, à sa façon, parlé de ça. Il s'agit de Bergson. Le passage, que je vous lirai volontiers, me paraît très bien montrer ce que c'est que d'inventer le sujet au sens de Lacan. Il dialectise, avec une subtilité indéniable, l'idéal même de la compréhension, voire de la clarté. Cette clarté est un de mes mérites. Je le dis souvent puisque ça fait ma croix aussi bien. Mais enfin, c'est un fait. Après avoir parlé à Trinity College, on m'a encore dit: Comme vous avez été clair! Le passage de Bergson est cependant fait pour qu'on relativise un peu cet effet de clarté. On s'aperçoit qu'elle est seconde, même secondaire, subalterne par rapport à une obscurité illuminante qui est précisément celle de Lacan.

Voilà ce que dit Bergson: "Une idée neuve peut être claire parce qu'elle présente simplement arrangées dans un nouvel ordre, des idées élémentaires que nous possédions avant. Notre intelligence ne trouve alors dans le nouveau que de l'ancien. Elle se trouve en pays de connaissance, elle est à son aise, elle comprend. Telle est la clarté que nous désirons, que nous cherchons. Il en est une autre que nous subissons et qui ne s'impose d'ailleurs qu'à la longue [cet à la langue de Bergson est analogue à ce que Lacan appelle l'insistance, parce que ça s'introduit comme une composante essentielle du discours et de ses effets. Ca introduit comme dimension essentielle du discours le il faut le temps, mais pas comme une dimension attentiste]. C'est celle de l'idée radicalement neuve et absolument simple qui capte plus ou moins une intuition. Comme nous pouvons la reconstituer avec des éléments préexistants, et comme, d'autre part, comprendre sans effort consiste à recomposer le nouveau avec de l'ancien, notre premier mouvement est de la dire incompréhensible [c'est ce qui s'est produit avec Lacan]. Mais acceptons-la provisoirement et promenons-nous avec elle dans les différents départements de notre connaissance. Nous la verrons, elle aussi, dissiper les obscurités. Par elle, des problèmes que nous jugeons insolubles vont se résoudre ou plutôt se dissoudre, soit pour disparaître définitivement, soit pour se poser autrement, de sorte que ce qu'elle aura fait pour ces problèmes, elle en bénéficiera alors à son tour. Chacun d'eux lui communiquera quelque chose de son intellectualité. Ainsi intellectualisée, elle pourra être braquée à nouveau sur les problèmes. Elle dissipera encore mieux l'obscurité qui les entourait et en deviendra elle-même plus claire. Il faut donc distinguer entre les idées qui gardent pour elles leur lumière, la faisant pénétrer tout de suite dans leurs moindres recoins, et celles dont le rayonnement est extérieur, illuminant toute une région de la pensée. Celles-ci peuvent commencer par être intérieurement obscures mais la lumière qu'elles projettent autour d'elles leur revient par réflexion, les pénètre de plus en plus profondément, et elles ont alors le double pouvoir d'éclairer le reste et de s'éclairer elles-mêmes. Encore faut-il leur en laisser le temps. Le philosophe n'a pas toujours cette patience."

C'est un beau passage. Je dirai que le sujet de Lacan est une de ces "idées" radicalement neuves qui s'est démontrée d'abord incompréhensible, mais qui, par la vertu des opérations qu'elle permet, s'avère aujourd'hui, pour nous, indispensable à structurer l'expérience analytique et aussi bien l'objet a. Sa vertu est opératoire et, à continuer d'animer là le sillon de Lacan, nous lui donnons sa place. Nous laissons passer à travers nous cette insistance du il faut le temps, qui est là indiquée par ce que font ces idées elles-mêmes.

Alors, le sujet? Eh bien, c'est là qu'il faut quand même corriger Bergson. Le sujet, il a tout de même des antécédents, et ces antécédents nous font précisément dériver sur ce dont il s'agit, à savoir sur ce que Lacan veut dire avec son lekton.

Il faut noter tout de suite que du seul fait que nous utilisons sa catégorie, il nous épargne les difficultés, voire les paradoxes et les impasses, de la différence de l'inconscient et du conscient, du passage de l'inconscient au conscient. Ca fait partie de ces problèmes que cette idée neuve dissipe.

C'est une catégorie, remarquez-le, qui est créée pour la psychanalyse et qui ne peut être posée et maniée qu'à partir de la logique. Elle est d'abord créée pour la psychanalyse, parce que le terme de patient ne convient pas à celui qui se prête à l'expérience. Le patient est celui qui subit son mal, qui subit aussi bien le traitement qu'on lui inflige, ce qui déjà implique le psychanalyste dans la position de celui qui aurait à le forger, à le mouler. C'est pourquoi Lacan, à la place de patient, a employé le terme d'analysant. Mais est-ce simplement pour impliquer que là nous aurions un terme actif? C'est bien ce qui est en question. Le sujet aurait-il seulement la vertu d'être un terme neutre qui ferait qu'on ne s'y engagerait pas au-delà? C'est ce qui pourrait sembler de prime abord. Il pourrait sembler que ce terme préserve une neutralité d'attribution et que ce soit seulement ensuite que viennent les prédicats de ce sujet.

Nous disons terme, et nous disons ça vite. Il faudrait s'y arrêter. Terme est, à proprement parler, terminus. C'est ce qui fait justement qu'on s'y arrête, et terminus c'est précisément ce au-delà de quoi on ne peut aller. Il conviendrait de faire ici l'histoire du terme de sujet et de comment subjectum est venu à traduire l'upokaimenon des Grecs sans lui infliger, si on en croit Heidegger, une distorsion essentielle.

Subjectum, c'est ce qui serait le fond de ses propres qualités, de ses propres modifications et changements, et qui serait par là-même une constante substantielle par rapport aux qualités, aux modifications et aux accidents. Quand est-ce qu'a commencé la modification de subjectum et de substantia, la confusion du sujet et de la substance dont la langue même confirme la parenté? Cette confusion de subjectum et de upokaimenon a commencé dès la première page des catégories d'Aristote. D'emblée, on a pensé que ce qui est dit du sujet pouvait se confondre avec la subsistance de la référence. Les choses ont commencé par la confusion d'un terme qui devrait être laissé à la dimension de la signification - c'est le sujet - et d'un terme qui appartient à la dimension de la référence et qui est la substance.

Ne croyez pas que c'est là ma spécialité. Ca a été seulement un peu la mienne comme philosophe, mais, du philosophe, je suis maintenant, sinon éloigné, du moins transformé. Ne croyez pas pourtant que l'upokaimenon soit un terme dont nous n'ayons rien à faire. Si nous l'avions un peu en tête, peut-être que la connexion du $ et du petit a lacaniens paraîtrait plus claire, davantage enracinée dans une histoire plus longue. Il faut que vacille la connexion du sujet et de la substance. Cette vacillation est indispensable à l'élaboration du sujet non substantiel. La construction d'un sujet comme non substantiel relève du logique pur.

Pourquoi est-ce que l'expérience analytique impliquerait un sujet comme non substantiel? Ce qui l'impose, c'est l'interprétation et, au- delà, le fait de la fonction de la parole dans l'expérience analytique, à savoir que les effets en sont attendus de dits. Evidemment, ça ne conduit pas tout de suite au sujet. On peut penser qu'il faut faire station par le signifié et que c'est de la compréhension de ce qui est dit, spécialement par le psychanalyste, que se produisent les effets de transformation qui sont attendus dans l'expérience analytique. On dit ça très bien en anglais, puisqu'on parle de understanding. Understanding, c'est aussi ce qui git dessous. On dit aussi bien et très joliment: understandment. C'est peut-être comme ça qu'il faudrait amener les Anglais à la saisie de l'interprétation au sens de Lacan, à savoir que l'understadment c'est toujours l'interprétation. La question a été cependant bien posée par Strachey qui parle d'interprétation mutative. Au fond, toute interprétation vise une telle mutation. La question est de savoir de quoi? Est-ce de l'ego, du self ou du sujet?

Ce sujet, c'est d'abord une simplification par rapport à ce qu'on nous amène d'extérieur vis-à-vis de l'expérience analytique. Quand on nous amène l'ego comme une fonction d'adaptation, comme une fonction de synthèse, de coordination psychologique générale, on nous amène une entité et, disons-le, une substance que nous n'interrogeons et n'évaluons pas dans l'appareil même de l'expérience analytique. Pour évaluer ce qu'on appelle là ego, il faut autre chose. Il faut des tests. Il faut, par exemple, faire jongler le sujet pour savoir s'il est bien ou mal coordonné pour une telle opération. Si on dispose de cet appareil-là, on peut alors imaginer qu'on évalue un ego dans sa définition. Je vous renvoie ici à votre traité préféré de psychologie expérimentale.

Quand nous partons de là, nous finissons par nous demander où se trouvent exactement - dans quelle fonction égoïque ou para-égoïque - la compréhension des mots, l'allocution, l'intellection du langage, etc. A ce moment-là, on ferait objection à Lacan en disant que c'est dans le préconscient que seraient spécialement logés l'intellection et le sens des mots. Ce sont des raisonnements qui supposent l'entité psychologique dont nous n'avons - Lacan le souligne dès son premier Séminaire - rien à connaître dans l'expérience analytique stricto sensu.

Ce que Lacan nomme sujet n'est rien que ce que l'on peut supposer être transformé par l'interprétation, voire par le dit en général. Il désigne par sujet le point d'application supposé où la fonction de la parole peut être conçue comme ayant des effets. A cet égard, c'est une définition imparable, c'est-à-dire absolument minimale et conforme à l'expérience même, si on veut bien admettre que la fonction de la parole y est essentielle et que c'est de cette fonction qu'on attend des effets. Des effets sur quoi? Sur quel sujet? Sur le sujet en tant qu'il n'est rien de plus que le sujet comme signifié. C'est là, si nous reprenons l'écriture saussurienne modifiée par Lacan, qu'il nous faut d'abord reconnaître le sujet. Le premier symbole du sujet, c'est le s minuscule du signifié. C'est le sujet en tant que signifié:

S ---- s

Ca suppose que l'on admette que le signifiant a des effets sur le signifié. Ca ne va pas tout seul d'admettre ça, puisqu'on peut s'imaginer que le signifiant exprime le signifié. Mais si on admet que le signifiant est ce qui a des effets sur le signifié, y compris l'effet majeur de le créer, alors le premier symbole du sujet c'est le sujet en tant que le signifié. C'est donc ici, en ce point: s(A), que le sujet est d'abord à situer. Dans le Graphe de Lacan, à l'écrire d'une façon plus complexe, c'est alors en ce point-là qu'il s'inscrit: $, c'est-à-dire à la suite du vecteur qui est celui du signifié.

Mais il faut ici aller lentement pour saisir ce qui est là minimal. En effet, le sujet au sens de Lacan, le sujet minimal - et la logique pointe déjà là son nez - c'est une variable du signifiant. Une certaine concaténation signifiante effectue le sujet en tant qu'effet de signification. J'insiste: une variable est tout à fait autre chose qu'une substance. D'ailleurs, sur les substances, on n'insiste pas. On n'y insiste pas parce que justement elles subsistent. Et c'est parce qu'elles subsistent qu'on les montre, qu'on les désigne, qu'on s'imagine pouvoir le faire. Par contre, dans l'ordre du sujet et de l'objet a en tant qu'il lui est corrélatif, on insiste. A cet égard, on pourrait dire que le sujet est une insistance. Il est existence et insistance. Il n'est pas, en tout cas, une substance.

C'est à partir de cette considération qui fait du sujet une variable - considération à laquelle nous avons du mal à nous habituer - que le logique pur est nécessaire à le situer. La variable - j'ai déjà eu naguère l'occasion d'en parler - c'est ce qui commence quand on fait des trous dans le langage, quand on fait des trous dans les phrases, qu'à la place de certains termes qui y figurent, on laisse un vide.

C'est pourquoi nous parlons de la place du sujet. Chaque fois que nous disons la place du sujet, son caractère non substantiel est déjà impliqué. A cet égard, si je voulais vous donner un second signifiant du sujet chez Lacan, je vous donnerai ce que j'ai inscrit là, c'est-à-dire une simple parenthèse, une parenthèse par rapport à une chaîne signifiante où viennent s'écrire, s'inscrire des effets de signification.

La difficulté de cette place, c'est que c'est une place invisible. A la différence dont elle s'introduit dans la logique, c'est une place qui est là invisible. C'est une place cachée, foncièrement cachée. Il n'y a que Freud qui s'est aperçu qu'en certains points elle pouvait devenir perceptible dans la chaîne signifiante elle-même. C'est ce que Lacan a appelé les formations de l'inconscient. Ca nous permet - il faut y faire attention - de mieux situer une proposition que l'on répète comme des perroquets, à savoir que l'inconscient est structuré comme un langage. L'inconscient est structuré comme un langage au niveau supérieur de l'écriture du schéma précédent.

Mais il s'agit aussi bien de saisir l'inconscient au niveau inférieur, au niveau s, au niveau inférieur ou au niveau du sujet. En effet, vous trouvez chez Lacan la proposition que l'inconscient est sujet. Il ne s'agit pas d'un être. Ca tombe bien que Lacan ait pour les Anglais traduit manque-à-être par want to be, puisque ça peut, dans cette langue, à la fois vouloir dire manque-à-être et désir d'être. C'est au niveau du sujet entendu comme variable que se situe, à proprement parler, le want anglais. Mais c'est aussi bien saisir en quoi le désir - qui est également compris dans le want to be - est la métonymie du manque-à-être se déplaçant avec les effets du signifié engendrés incessamment par le déroulement de la chaîne signifiante. A cet égard, la proposition que vous trouvez dans "La direction de la cure", à savoir que "le désir est la métonymie du manque-à-être", est fondée sur le statut de variable du sujet. Dire que le désir est la métonymie du manque-à-être revient alors à dire que le désir c'est son interprétation. Le désir est une fonction de l'interprétation, c'est- à-dire une fonction du signifiant.

C'est donc par le biais qui pose d'abord le sujet comme le signifié que Lacan en vient à formuler que le sujet est l'effet du signifiant. C'est déjà dans le grec: upokaimenon implique le fait d'énoncer. Lorsque j'avais eu à évoquer, il y a quelques années, la question du sujet dans un séminaire de IIIe cycle, j'avais fait référence au Séminaire de Thor. Il ne s'agit pas du tore de Lacan, il s'agit d'un séminaire donné par Heidegger en 1969 et où ce dernier distingue très précisément le phainomenon du upokaimenon. Le phainomenon, c'est, dit-il "ce qui se donne à voir de soi-même. C'est ce qui hante en présence de soi-même, ce qui de soi-même se présente". C'est là, dit Heidegger, le propre même des Grecs. Avec l'upokaimenon, il s'agit de ce dont nous parlons. Est donc impliqué là le fait d'énoncer. Ca conduit à distinguer la nomination de l'énonciation. Dans la nomination, il y a, bien sûr, énonciation, mais celui qui nomme s'efface lui-même. Tandis qu'en tant qu'upokaimenon, celui qui énonce sur le sujet, il intervient, dit Heidegger, en s'intercalant comme "celui qui surplombe l'étant pour parler sur lui". Ainsi est déjà évoqué que cette subsistance du sujet n'est rien d'autre que ce qui est lié à un dit qui parle sur.

Il est certain que Lacan a voulu inscrire la dimension créée et mise au jour par Freud dans cette histoire, lui donner cette dignité - nouvelle guise de l'être. Et cela sans penser dépasser, transcender les limites de l'époque de la logique, puisque, dans cette élaboration du sujet, la logique formelle et mathématique est impliquée au départ par la parenthèse de la variable.

Evidemment, Lacan a insisté à dire que l'inconscient n'est pas un objet. Ce n'est pas un objet qui puisse être convoqué devant le sujet saisi comme le point ferme et inébranlable que Descartes a érigé comme le socle de la philosophie moderne. L'inconscient n'est pas un objet, et ce n'est que par antiphrase que l'objet a porte ce nom d'objet, puisque vous savez que Lacan, loin de le situer devant le sujet, va le qualifier de cause du désir et le mettre au contraire en arrière. L'inconscient freudien n'est pas un objet, même caché. Ce n'est pas un réservoir. Ce qu'implique l'inconscient au sens de Lacan, c'est qu'il est vide. Il est vide si on le saisit à l'étage du sujet, et c'est seulement de ce qu'il est vide, qu'il peut nous apparaître structuré comme un langage.

J'ai déjà dit que la thèse de l'inconscient est sujet conditionne celle de l'inconscient structuré comme un langage. Ca, il faut le retrouver dans Lacan, car que l'inconscient soit structuré comme un langage, n'importe quel honnête érudit n'a qu'a aujourd'hui traverser l'oeuvre de Freud pour s'en apercevoir, pour s'apercevoir que ce dernier parle partout de langage et de grammaire. C'est un Anglais de Trinity College qui a fait ce travail. Il s'est aperçu que c'était partout chez Freud et qu'on pouvait donc mettre ça en avant. Mais ça n'a valeur de désubstantialiser l'inconscient qu'à la condition qu'on se fonde sur ceci que l'inconscient est sujet.

Des signifiants du sujet, j'en ai déjà proposé deux. On peut aussi dans la parenthèse inscrire un x qui serait alors la lettre de la variable. Et je peux aussi inscrire la lettre a comme autre symbole signifiant du sujet. A ceci près que cette lettre a - je dis bien la lettre a qui, comme lettre, est un signifiant - n'est pas une variable mais une constante. Le propre des constantes, c'est qu'on peut en faire la liste.

Du point de vue du signifiant, comment pouvons-nous écrire le sujet en tant que variable, le sujet en tant que manque-à-être? Du point de vue signifiant, nous avons une seule solution: nous pouvons l'écrire comme un signifiant en moins. C'est de là que vient l'écriture de $. Lacan ne l'a pas d'emblée élaborée. On peut en trouver la trace dans les Ecrits, précisément dans la "Remarque sur le rapport de Daniel Lagache", où Lacan donne cette écriture comme le résultat d'un effort pour constituer le sujet à partir d'une ablation signifiante, d'une élision. Si on le saisit par un système signifiant, on ne peut mieux écrire le sujet comme manque-à-être qu'en barrant et qu'en enlevant un signifiant de ce système.

Il faudra dix ans à Lacan pour parcourir pas à pas la conséquence qui va du sujet comme signifié au sujet barré. C'est à partir de là, et toujours dans une même suite, que Lacan représentera à l'occasion le sujet comme un ensemble vide et opérera avec cette représentation. A cet égard, il se vantera même d'avoir réduit la psychanalyse à la théorie des ensembles. Nous approchons là de notre carré logique tel que je l'ai écrit tout à l'heure.

Au fond, ce sujet est déjà non cartésien par ce trait qu'il n'est pas l'ego auprès de qui tout se représente. Ca implique d'abord qu'il n'est jamais présenté. Il n'y a pas donation du sujet quand le sujet est défini comme variable. Il n'est jamais là au présent. Vous savez que Lacan a là-dessus utilisé les ressources que donnait le linguiste Guillaume sur l'imparfait qui, en français, peut se situer juste avant ou juste après. A cet égard, ce sujet est toujours représenté parce qu'il est toujours à l'imparfait et pas au présent. La représentation est assurée précisément au niveau de la chaîne signifiante.

C'est là, aussi bien, élaborer le terme freudien d'identification. L'identification ne trouve son équilibre et ne se justifie qu'à partir du sujet comme want to be. Ca conduira encore Lacan à écrire ce sujet auprès de sa fonction essentielle dans l'expérience analytique. Il l'écrira comme la fonction phallique, soit o(x). Ceci dans les années 70.

Je mets en série, vous le voyez, toutes les écritures du sujet depuis le début de l'enseignement de Lacan, et je vous montre en quoi les écritures des années 70 sont déterminées par les écritures précédentes.

Quand nous suivons ce schème d'argumentations, nous avons de quoi saisir la définition lacanienne du désir comme métonymie du manque-à-être, c'est-à-dire métonymie du sujet, à cet égard aussi indestructible que la poursuite de la chaîne signifiante. Désir de rien, à entendre comme métonymie du rien. C'est assez pour saisir en quoi l'expérience analytique est une épreuve du manque-à-être en tant que tel. Elle introduit l'individu à son manque-à-être, à sa réduction à n'être qu'une variable comme effet de signification.

Seulement, il n'y a pas que ça. C'est la dérive philosophique de l'approche de l'enseignement de Lacan qui s'en est tenue là. La question est bien plutôt, dans l'expérience, de ce qui est, de ce qui arrive, de ce qui arrête, de ce qui bloque et qui met sur des rails cette épreuve du manque-à-être. C'est pourquoi ce qui surgit du dernier terme de l'expérience, c'est, à la place du sujet, ce que Lacan a appelé l'objet a - objet a comme le condensé de tout ce qui ici doit être qualifié de lest

Je peux maintenant écrire au tableau ce qui encadre ce développement du manque-à-être. Ce qui l'encadre, c'est ce qu'on peut appeler le carré imaginaire du Graphe de Lacan:

i(a) ------- a

m -----------

($ <> a)

Ces quatre termes écrits en italique dans le Graphe - convention typographique que Lacan utilise à l'époque pour qualifier l'imaginaire - sont déjà ceux qui freinent, encadrent, et limitent aussi bien, le manque-à-être. Ce sont des termes imaginaires d'abord empruntés au narcissisme. Vous savez - c'est même là-dessus que les Ecrits s'ouvrent - que c'est à l'imaginaire que Lacan, à cette époque, rapporte l'inertie qui doit être constatée dans l'épreuve du manque- à-être. Le tournant dans sa pensée est d'admettre cette inertie, non pas comme imaginaire, mais comme réel, c'est-à-dire d'admettre que la fin de l'analyse consiste dans le passage de ce qui est signification à ce qui est référence. Le paradoxe, c'est que le lekton, à force d'insister, puisse devenir référence, c'est-à-dire - et c'était mon sujet de l'année dernière - que l'effet de signification puisse valoir comme réponse du réel.

Si j'ai amené le carré logique, c'est pour vous saisissiez comment le fait de parler de rien n'est pas une objection en logique. C'est bien cela qui a toujours tenu les logiciens: l'écart entre l'effet de signification et la réponse du réel. C'est toujours dans ces trous que s'est ombiliquée la réflexion des logiciens, et cela avant même qu'ils soient mathématiciens. Ils ne se sont toujours occupés que de ça. Saint Anselme, il réfléchit sur le nihil me docuit volare. En français, c'est plus compliqué car il y a la petite négation qui se promène: rien (ne) m'a appris à voler. Il se demande pourquoi ça ne veut pas dire que j'ai appris à voler parce que rien me l'a appris. Il réfléchit beaucoup là-dessus.

Ca sera, après neuf siècles, le point de départ de la philosophie analytique anglaise, à Trinity College précisément, quand Russell écrira son article intitulé On the holding, et qu'il réfléchira sur la possibilité qu'on puisse dire le roi de France est chauve, alors qu'il n'y a pas de roi de France. C'est d'ailleurs un autre avantage par rapport à la reine d'Angleterre. Il n'a pas pris l'exemple d'une reine d'Angleterre qui est chauve, ce qui est certainement vraisemblable. Toute la philosophie analytique anglaise prend son départ de ce texte qui, comme théorie d'une description définie, est justement une réflexion sur le sujet comme effet de signification, quand on ne trouve pas de répondant dans le réel, pas de référent correspondant.

Ca nous parle aussi de ce qui était, du point de vue de l'élaboration signifiante, un problème central pour Lacan, à savoir l'écart de la grammaire et de la logique. Le respect des règles de la grammaire ne permet pas, en effet, de faire la différence entre les noms vides, c'est-à-dire les noms auxquels ne correspondent pas de références, et les noms qui réfèrent effectivement.

Ce qui donne son départ même à l'écriture de la logique mathématique, par quoi elle surclasse sans aucun doute la logique scolastique, c'est la volonté de construire une logique qui se déprend de la grammaire, et où, de façon immédiatement lisible dans la forme signifiante des propositions, est rendu sensible s'il s'agit de quelque chose qui existe ou pas. A cet égard, si on transcrit le nihil me docuit volare, ça se traduit par il n'existe pas de x tel que x m'a appris à voler.

Saint Anselme, il était déjà très près des choses. Il faisait la différence entre segundum formam loquendi et segundum rem, entre la signification selon la façon de parler et la signification selon la chose même. Ca peut signifier selon formam loquendi et non selon rem, selon la chose même. Le carré logique d'Apulée, et tout ce qui s'accroche à ce carré logique, est bien là pour démontrer que c'est au coeur même du logique pur que le statut du sujet est articulé et présent. A la semaine prochaine.

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