Жак-Ален Миллер, курс 1984-1985 гг.
1,2,3,4
6 сеанс, 19 декабря 1984

Жак-Ален Миллер, курс 1984-1985 гг.
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6 сеанс, 19 декабря 1984
Cours du 19 décembre 1984

Je me suis arrêté, la dernière fois, sur le symbole que l'on peut dire élémentaire du vecteur. Je m'y suis arrêté car c'est un élément essentiel et inaperçu des constructions de Lacan. C'est le symbole même de l'orientation. C'est le support de la structure de l'expérience analytique. Ce vecteur est présent dans son Graphe, lequel, dans les Ecrits, prend la valeur de Graphe du désir. Tout ce Graphe orienté tient sur la vectorialisation.

En bouclant d'une façon h‚tive mon cours de la dernière fois, j'ai quand même pu vous faire distinguer ce vecteur, qui va de gauche à droite, de celui-ci qui le traverse et qui est en forme de crochet.

Je vous avais indiqué que le premier vecteur est un vecteur de succession. C'est un vecteur qui inscrit la succession linéaire constitutive de la chaîne signifiante. Le second vecteur comporte, lui, une valeur d'intentionnalité. Ca inscrit le vouloir-dire, l'intention de signification et, aussi bien, l'adresse à l'Autre qui trouve à s'inscrire au premier point de croisement de ces deux vecteurs. Je vous avais fait valoir que c'était un symbole non dépourvu d'ambiguïté, et je vais aujourd'hui examiner successivement ces deux valeurs, à savoir celle de la succession et celle de l'intentionnalité.

Ce mot d'intentionnalité est, bien sûr, un mot approché. C'est un mot préalable. En fait, c'est à partir de ce vecteur que trouvent à se placer ces termes où dans l'expérience analytique s'accomplit l'intentionnalité, à savoir la demande et le désir. C'est un binaire fameux de Lacan que cette demande et ce désir. Nous avons d'ailleurs mis ce binaire à l'ordre du jour dans une suite de conférences de la Section clinique, sous le titre: Phénomènes et structure de la demande et du désir. Ca se poursuit le mercredi soir, tous les quinze jours.

Je vais donc commencer par ce concept, au fond difficile, de la succession, concept qui est essentiel dans les constructions de Lacan. Il est essentiel pour des raisons qu'il s'agit de clarifier. C'est un concept qui est inclus dans l'idée même de l'ordonnance subjective. La succession, c'est une ordonnance. Ca dit ce qui vient d'abord et ce qui vient après. Ca introduit, par là-même, une dimension temporelle. Ca peut, en tout cas, l'introduire, même si c'est présenté sous forme de schéma. Ca introduit la dimension même à quoi tient le transfert. Si Lacan, à propos du transfert, se réfère à Hegel, c'est en raison de ce qu'il maintient, à travers même la structuration synchronique du transfert, son fondement de temps. Fondement de temps: c'est l'expression que Lacan utilise dès 1953.

Pour saisir en quoi l'idée de temps est si essentielle à la construction de l'ordonnance subjective, essayons de lui trouver un opposé. Si la succession est une ordonnance, opposons alors à la succession ce qui est en vrac. Opposons ce qui est en vrac et ce qui est de l'ordre. Ce qui est en vrac n'échappe pas à la comptabilité. Nous pouvons prendre ici ce que nous connaissons au niveau du nombre. D'un côté, nous avons le cardinal et, de l'autre côté, nous avons l'ordinal. Le nombre cardinal permet de compter ces choses qui sont en vrac. Avec l'ordinal s'introduit un élément supplémentaire qui est précisément celui de la succession. Il s'agit là de deux catégories sensiblement distinctes. Le problème de passer à l'ordinal quand on est avec une collection en vrac est un problème qui est au fondement même des mathématiques. Il peut, à partir de cette petite réflexion, déjà vous être sensible la différence qu'il y a à présenter les éléments à partir du vrac et à les présenter selon l'ordinal.

Il est sensible qu'il n'y a pour Lacan de construction en analyse qu'à la condition que l'on présente un ensemble qui présente des séquences d'ordre. On peut relever là qu'en définitive les rapports de causalité sont susceptibles d'être représentés par une succession. Le rapport de la cause et des effets qui s'ensuivent est représentable par une succession. Je dirai même, en court-circuit, que c'est ça que Lacan appelle une ordonnance. Ce terme d'ordonnance subjective, il l'emploie précisément à propos de son schéma du fantasme de Sade où le point de départ est donné par l'objet a en tant que cause, en tant que cause du processus qui s'ensuit et que Lacan représente - je vous l'ai mis au tableau la dernière fois - par un vecteur deux fois coudé. L'ordonnance subjective, c'est une succession, mais une succession où se trouve impliquée une causalité. Pour aller plus vite encore, je dirai que c'est une succession qui inclut l'objet a. C'est l'objet a qui, dans une structure, contraint à l'orientation. L'objet a comme cause, dès lors qu'il est situé dans une structure, contraint cette structure à ne pouvoir être qu'orientée.

Il y a, dans l'enseignement de Lacan, un fragment qui vient à l'appui de cette approche et qui articule précisément le cardinal et l'ordinal. Il montre même, à partir de Freud, la nécessité d'avoir recours à cette distinction. Ce fragment, c'est le commentaire explicatif que Lacan propose des paradoxes de la structure du ça chez Freud. C'est un fragment qu'il m'est déjà arrivé, au moins une fois ici, de commenter. Il trouve aujourd'hui une fonction renouvelée, puisqu'il culmine sur une définition de la pulsion.

La pulsion, on ne peut nier qu'elle est spécialement présentable à partir d'un vecteur. Ca pousse. C'est là d'ailleurs que ce premier aspect de la succession se couple avec le second auquel je viendrai et qui est l'intentionnalité. J'ai dit demande et désir, mais il faut y ajouter un troisième terme, à savoir celui de pulsion. C'est avec la pulsion que se retrouve la succession causale et l'intentionnalité.

Les paradoxes de la structure du ça sont ceux que Lacan retrouve dans le texte même de Freud. Ces paradoxes tiennent à la conjonction de trois propositions. J'ai déjà naguère développé ce point. Je ne le rappelle ici que pour mémoire, afin de l'utiliser dans un cadre nouveau.

Premièrement, le ça, dit Freud, est inorganisé. Deuxièmement, il n'y a pas de contradictions entre les pulsions qui habitent le ça. Troisièmement, Freud évoque le silence que les pulsions de mort font régner dans le ça. Lacan trouve là l'occasion de démontrer que l'on ne peut pas saisir la cohérence de ce que Freud vise par ces trois propositions, sans avoir recours à une catégorie qui n'est pas du vocabulaire de Freud et qui est celle du signifiant. Lacan considère que ce que Freud vise ne trouve sa cohérence que d'un point qui est extérieur à l'explicite du texte freudien. On a dit à Lacan que Freud n'avait jamais dit que l'inconscient était structuré comme un langage et qu'il y avait même des passages qui semblaient le démentir. Ca n'a jamais arrêté Lacan sur son chemin de commentaire de Freud. On a là, comme en réduction, cette façon de faire de Lacan.

Pourquoi donc le signifiant permettrait-il d'ordonner ces trois propositions? Eh bien, pour la raison que le signifiant est le seul propre à articuler le cardinal et l'ordinal. Il est seul propre à rendre pensable la conjonction de l'inorganisé et de l'organisé. Tout le monde est à même de saisir la pertinence de l'exemple de Lacan lorsqu'il évoque le loto. C'est une façon, à la portée des enfants, d'approcher l'être du nombre. On distribue des petites cartes. Chacun des joueurs a des nombres qui y sont inscrits. Puis on tire au hasard des numéros que l'on puise dans une réserve. Quand le joueur a sa fiche remplie, il lève la main et il a gagné. En France, c'est un jeu qui est surtout joué par les enfants. On y joue par contre en Angleterre au niveau des adultes. Ceux-ci y jouent beaucoup d'argent. Vous avez, comme ça, des fêtes populaires où vous pouvez voir, réuni sous une b‚che, le populo anglais jouer au loto. Enfin, on a du mal à employer ce mot de populo au sujet des Anglais. C'est même peut- être par cette voie que l'on pourrait approcher ce populo tellement rétif à l'enseignement de Lacan.

La réflexion de Lacan porte donc précisément sur cette réserve de petites fiches sur lesquelles on inscrit les chiffres que l'on va tirer au hasard. D'un côté, ces chiffres se trouvent mélangés dans la réserve. Ils sont donc co-présents les uns par rapport aux autres dans le désordre. C'est ce que Lacan appelle une coexistence constituée dans le désordre. Le terme de coexistence est celui que l'on reprend, d'une façon savante, comme la synchronie des éléments. C'est à distinguer, bien sûr, de ce qu'on opère lorsqu'on prélève ces éléments les uns après les autres pour les distribuer aux joueurs. Il y a là un élément de succession: dans quel ordre vont-il sortir de cette réserve? Cet élément de succession est tout à fait essentiel, puisque c'est ça qui fera les gagnants ou les perdants. Il faut avoir terminé avant les autres.

Ca illustre donc, d'un côté, une coexistence tout à fait inorganisée des éléments, et, de l'autre côté, l'émergence d'une diachronie qui démontre que dans ce désordre des éléments subsistait pourtant un ordre, un ordre que Lacan dit être le plus indestructible à se déployer: quand vous tirez le 5, il est immédiatement appelé à sa place exacte sur les cartes dont vous disposez. C'est une illustration excellente des possibilités du signifiant, puisque lorsqu'il est dans sa première étape, dans le sac, un signifiant est strictement interchangeable avec un autre et satisfait donc à la commutativité, et que dès qu'il sort du sac, il rentre dans une dimension d'associativité, c'est-à-dire se met à pouvoir faire chaîne avec les autres signifiants. C'est une associativité rigoureuse puisque l'élément vient prendre sa place exacte et prédéterminée dans une chaîne. Vous avez là les deux axes essentiels du signifiant.

N'oublions pas ce que ce texte signale en passant et dont j'ai fait une articulation essentielle naguère. Ce texte rend manifeste, de la façon la plus claire, comment le signifiant rend compatibles l'inorganisation et l'organisation. Ce texte indique aussi que tout dans l'expérience analytique n'est pas signifiant mais que tout est structure. C'est là le nerf de ce texte: il importe de ne pas confondre le signifiant - illustré au mieux par le jeu du loto - et ce qu'il faut entendre par structure. C'est là que Lacan réserve précisément la place d'un examen du statut énergétique de l'expérience analytique. Ce qui empêche de confondre le signifiant et la structure, eh bien, c'est l'objet a. Nous appelons objet a, ce qui nous oblige à distinguer le signifiant et la structure.

Qu'est-ce que c'est que cette énergie quand, pour la situer, on part du signifiant? Il faut bien dire que du point de vue scientifique, du point de vue de la physique mathématique, c'est, bien entendu, du signifiant que l'on part pour situer l'énergie. Dans la psychologie, on peut parler des gens énergiques. On peut, dans une poésie de l'univers, dans une philosophie de la nature, repérer les flux d'énergie qui agitent les êtres du haut en bas de la création. Mais du point de vue de la physique mathématique, on aborde l'énergie à partir du signifiant. A cet égard, l'énergie n'est rien d'autre qu'une constante. Ce n'est rien d'autre qu'une constante, à ceci près qu'on y tient compte précisément de transformations orientées où l'on peut à l'occasion repérer des déperditions.

Eh bien, le statut énergétique dans une structure qui n'est pas que signifiante mais qui inclut l'objet a, est aussi fait d'une constante et d'une orientation. Je prétends que c'est ce que Lacan s'efforce d'imiter quand il nous présente, comme une exigence portant sur toute ordonnance subjective, un nombre constant, 4, avec, en plus, une orientation. Il s'agit d'une structure quadripartite et orientée qui constitue pour nous ce qui est nécessaire à transcrire le statut énergétique de façon opératoire dans l'expérience.

Les structures quaternaires de Lacan sont constituées d'un nombre constant qui est 4, et d'une orientation. C'est une orientation qui nous représente l'ordre en tant qu'indestructible. Il impose par là une régulation à la diachronie dans la psychanalyse. On a toujours l'idée que la psychanalyse est un processus orienté. Ce n'est pas Lacan qui a amené ça dans la psychanalyse. Il est même devenu classique de déterminer une séquence-type d'une analyse. Comment a-t-on appelé cette orientation fondamentale du processus? On l'a appelée une régression. La régression, c'était une façon, sommaire évidemment, de parler de l'orientation de l'expérience.

Avec son loto, Lacan donne au terme de réservoir des pulsions - terme qui a fait des difficultés - une incarnation qui se prête vraiment à l'illustration. Vous avez aussi la boite aux lettres, page 659 des Ecrits. Toutes les lettres y sont mélangées et ensuite chacune va vers son destinataire. C'est un effet que nous avons retrouvé au premier plan lors de la dissolution de l'Ecole freudienne.

"Pensons, dit Lacan, à la boite aux lettres, à la cavité intérieure de quelque idole baalique, pensons à la bocca di leone qui, de les combiner, recevait à Venise sa fonction redoutable." Vous connaissez ça. Ca peut se visiter. C'était une cavité où l'on pouvait placer des lettres de dénonciation afin de faire du bien à son prochain. Là aussi se combinent la diachronie et la synchronie. La bocca di leone nous présente bien la fonction de mort qui s'attache à cette combinatoire. En effet, la pulsion de mort vaut comme antithèse par rapport à ce champ de la parole. Elle vaut comme antithèse mais est pourtant incluse, dit Lacan dès 1960, dans le rapport du sujet et du signifiant. C'est d'ailleurs difficile de s'y retrouver, puisque lui-même t‚tonne à formuler cette antithèse, cette antithèse de la pulsion de mort et de la pulsion de la parole que Freud lui-même a aperçue avec son silence des pulsions.

Nous pouvons maintenant mettre exactement ça en place. Ce qui, en effet, s'évoque là, n'est rien d'autre que l'opération de séparation comme antithèse de l'aliénation. Tout ce commentaire de Lacan est basé sur l'opposition de l'inconscient et des pulsions. Il est basé sur cette opposition et sur son articulation. Cette opposition de l'inconscient et des pulsions, nous en avons la grille générale dans l'articulation de l'aliénation et de la séparation. Ce n'est pas par un automatisme de plume que Lacan conjoint ici structure et pulsion. Il le fait de façon absolument essentielle. Il n'y a structure dans l'expérience analytique qu'à la condition qu'elle inclût l'objet a, qu'elle inclût le statut énergétique en tant que constante et orientation.

Ca se retrouve un peu plus loin, lorsque par exemple Lacan se promet - ça peut paraître opaque - de démontrer l'articulation de la défense à la pulsion. C'est encore de la même chose qu'il s'agit. Le concept freudien de défense tient pour Lacan essentiellement à l'aliénation. Ce concept s'articule au concept de pulsion dont Lacan rend compte à partir de la séparation. La pulsion, c'est une affaire de reste. Ca n'a pas d'autre réalité qu'un reste. La défense, elle, porte sur le sujet.

"La défense, dit Lacan, nous fait voir la matrice de la dénégation en tant que mode originel du sujet, c'est-à-dire l'ablation signifiante." Quand Lacan dit ceci, il ne fait rien d'autre que de commenter par anticipation son schéma de l'aliénation, à savoir que ce qu'on appelle défense dans l'expérience tient à cette ablation signifiante où le sujet trouve sa place dans l'ensemble vide de signifiants par rapport à un signifiant qui est précisément celui de sa dénégation, celui sur lequel il porte.

Quand Lacan analyse la défense dans sa "Remarque sur le rapport de Daniel Lagache", ça doit se lire par anticipation avec l'articulation de l'aliénation et de la séparation qui sont les deux schèmes que Lacan propose pour réordonner et rendre lisible le désordre des concepts freudiens. C'est ça que, d'une façon générale, Lacan a apporté à Freud. Freud a inventé ses concepts au cours d'une longue investigation, mais il les a inventés dans le désordre. C'est un fouillis et c'est comme ça que Lacan le traite. Ce que Lacan a considéré être son apport propre à lui, c'est précisément l'introduction d'une orientation et d'une construction qui, prenant ce désordre conceptuel dans sa synchronie, sort dans le bon ordre les éléments qui s'y trouvent. C'est en quoi le mot d'orientation est si essentiel dans l'enseignement de Lacan. C'est ça qu'il a rajouté à Freud.

J'ai déjà souligné ce paradoxe de l'expérience analytique, à savoir que c'est l'analyste qui doit y opérer à partir de la séparation. Ca veut dire qu'il doit opérer à partir de la position du transfert. C'est alors le sujet qui se trouve rejeté en position d'aliénation quand il travaille. Les moments où il ne travaille pas sont des moments où il opère à partir de la séparation.

Il y a une difficulté avec le sujet hystérique, c'est-à-dire tout sujet en tant qu'il est au moins hystérisé dans l'expérience analytique. Ce sujet, quand nous disons qu'il est hystérique ou hystérisé, c'est pour dire qu'il manifeste, qu'il rend visible, qu'il affiche son aliénation, c'est-à-dire son accrochage signifiant qui vient de l'Autre. C'est ce qu'on traduit grossièrement par la suggestibilité ou l'hypersensibilité, voire la thé‚tralité, du patient. Ce sont là des termes de ravalement qui ne doivent avoir aucune place dans la théorie analytique. Ce sont des termes psychiatriques de ravalement où certains voudraient compromettre Lacan. On peut chercher dans tout son enseignement, on ne trouve rien qui soit de l'ordre du ravalement à l'égard du désir du sujet hystérique. On ne peut pas dire la même chose des analystes en général.

Cette position manifeste de l'aliénation, c'est elle qui justifie qu'on dise que le désir chez l'hystérique et chez le sujet est le désir de l'Autre. C'est même en quoi le désir est statutairement d'aliénation. Seulement, ce qu'écrit le mathème complet du sujet, c'est que cette position d'aliénation est fondée et établie sur la séparation.

Cette position d'aliénation est accrochée sur le peut-il me perdre, et le sujet, dans son désir, en subit la virulence. Il subit la virulence de cette question. Il la subit comme le désir de faire manque en tant que sujet dans l'Autre. C'est en quoi la vérité de sa position est donnée par l'objet a en tant que pas dans l'Autre. Il y a là une disjonction. Cette conjonction est soutenue par une disjonction. L'écriture de ce sujet-là, $, c'est l'écriture de son accrochage dans l'Autre, alors que cette écriture de $/a est faite de sa séparation d'avec les signifiants qui sont dans l'Autre. Ca ne veut pas dire pour autant que c'est hors de l'Autre comme structure. C'est hors des signifiants.

Le secret de la position hystérique, c'est que le sujet contient, dans sa position pure, l'objet a. Il l'enferme et il entend le garder. Le sujet se présente comme le trésor inestimable auquel il tient ferme, et cela même si ce trésor est invisible dans sa division de sujet. Il peut l'être plus ou moins selon la modalité de cet objet, mais il y tient. On peut même dire que le désir du sujet dans l'analyse, en tant qu'il est ce trésor inestimable qu'il renferme, c'est que l'Autre avoue son désir, c'est-à-dire ce que Lacan appelle, à propos d'Alcibiade, la merveille. Cette merveille, le sujet a, dans l'analyse, à la céder.

Ne pas céder sur son désir comporte cette cession. Si le ne pas céder sur son désir, cueilli à contre-temps dans l'enseignement de Lacan, a eu autant de succès, c'est parce que ça permet de méconnaître que dans l'expérience analytique il s'agit de cession. Il s'agit de cession de cette merveille. Cette merveille, elle n'est si précieuse que parce qu'elle inclut la castration, que parce qu'elle inclut un moins qui comporte qu'on n'aille pas y voir. Il ne faut pas aller voir dans les dessous. C'est même parce qu'il y a des dessous qu'on peut croire qu'il y a quelque chose là où il n'y a rien. C'est une opération qui a tout à fait sa place dans l'histoire universelle: Le ne pas céder sur son désir, ça peut très bien s'écrire $/a. Ca s'inscrit comme ça quand on méconnaît la portée de ce que Lacan en dit. Ca devient une statufication du moi et rien de plus. On confond alors la valeur propre du ne pas céder sur son désir avec le ne pas céder la merveille qu'on enferme.

A cet égard, l'entrée du sujet dans le discours analytique comporte en soi-même un effet de cession. C'est d'abord un déplacement du savoir. Ce qui fonde la possibilité même de cette merveille du sujet, c'est qu'aucun savoir ne se montre suffisant à la réduire. Le savoir s'y démontre impuissant. C'est en quoi la démonstration de l'impuissance du savoir de l'Autre est si essentielle à l'hystérique. Le déplacement du savoir consiste, vous le savez, à ce que le savoir passe de l'autre côté, de cette place-ci à cette place-là.

On indique par là que ça devient un savoir muet. C'est par là qu'il devient merveille à la place où était précédemment la merveille du sujet. Et dans ce déplacement, il est viré au compte de l'analyste, toujours évidemment avec un moins. C'est parce qu'il ne s'explique pas. C'est parce qu'il ne se montre pas. C'est parce qu'à son tour il se voile. C'est cela qu'on appelle du doux nom d'interprétation. C'est un doux nom dont il faut dire qu'il aseptise ce dont il s'agit. Il n'est pas niable que tout soit interprétation dans l'analyse. Tout, du côté de l'analyste, est interprétation. Ce déplacement du savoir est la condition pour que ce déplace corrélativement le sujet. Il vient, par là, à travailler, c'est-à-dire à fournir de la matière à interpréter. Le déplacement du savoir est la condition du travail du sujet. L'interprétation dont le fondement est donné par ce savoir voilé - l'interprétation ne dévoile pas - a un effet de division du sujet, un effet immédiat.

Il s'agit de savoir si avec cet axe-là on a le tout de l'expérience analytique. Les places sont déjà réservées pour que l'on réponde non. On n'a pas là le tout de la structure analytique, puisqu'il faut faire sa place paradoxale à cet objet a.

J'ai insisté, dans un séminaire plus restreint que j'anime, sur la double valence de la position de l'analyste. Je ne veux pas parler de sa double position, puisqu'il y n'en a qu'une, mais cette position a une double valence. C'est ça qui est apparu à Freud comme la surprise du transfert, à savoir que dans un contexte où étaient essentiellement mis en place l'interprétation et le dit du sujet, c'est l'objet même qui surgit, cette fois-ci dans toute sa semblance, l'objet même produit de l'opération de séparation.

L'objet a, dans l'écriture de l'hystérie, est au compte du sujet. Il se trouve viré au compte de l'analyste et il faut appeler ça par son nom, à savoir que c'est une dépossession. Cette dépossession est dans l'expérience analytique une modalité qui, à l'occasion, est tout à fait apparente. C'est, si je puis dire, un ravissement. Qu'est-ce que ça comporte? Qu'est-ce que ça veut dire que ce soit ravi? On ne peut pas considérer que le fait de payer l'analyste constitue le ravissement. C'est là qu'il faut peut-être s'arrêter sur ce que comporte le fait de parler, le fait de la position de parler. Pour saisir comment cet objet vient à cette place, il faut peut-être partir de l'ordre où j'ai développé les choses, à savoir que le déplacement du savoir met le sujet en position de travailler et de parler. La condition du travail analytique, c'est de parler. Eh bien, disons que l'objet a émerge ici en retour du fait que le sujet parle.

L'expérience analytique comme telle réalise l'insertion de l'objet a dans la division du sujet, l'insertion de l'objet a comme effet de langage majeur. Le ce dont on parle, sans jamais que cette référence puisse être cernée au terme, est rétroconstitué par le seul fait de parler. Le seul fait de parler rétroconstitue cette référence.

Ce sont là des considérations qui me semblent utiles pour situer le silence dans l'expérience analytique quand il se produit du côté de l'analysant. Freud impliquait déjà que quand ce moment de silence se prolongeait, il y avait là des pensées présentes se rapportant à l'analyste. C'était déjà - Lacan le souligne - isoler le rapport entre le silence et la présence de l'analyste, sa présence au sens fort, c'est-à- dire sa présence comme objet a. Le silence, c'est aussi bien ce par quoi se traduit, à l'occasion, la volonté de conserver cet objet a, c'est-à-dire de rétablir une position où c'est au compte du sujet qu'est à inscrire cet objet a.

Il y a une demande que fait l'analyste étant donné ce qu'est la psychanalyse. C'est une demande qui est articulée à travers la règle fondamentale et son impératif. C'est livrer sa parole. Ca cache, en fait, de livrer sa division subjective et, au-delà, ce qui la cause. Cela ne se dit pas dans la règle fondamentale. Il suffit en effet qu'on la respecte pour que cet effet se produise immanquablement. Le silence du sujet - et non pas simplement l'installation permanente dans le silence qui pour un sujet peut se produire - fait déjà émerger l'analyste en position de demande. On s'adresse toujours à un Autre dont on suppose qu'il est plein. Il s'agit là de la demande implicite dans la présence même de l'analyste. Les analystes ont repéré ça depuis longtemps. Il est classique de relever que dans les états de silence de l'analysant, il y a souvent un problème dit d'analité. C'est une façon de traduire ce que comporte de rétention cette position du sujet. C'est cependant négliger que c'est à proprement parler de la castration que ce rien, ce rien qu'il s'agit de retenir, prend sa valeur. Foncièrement, en effet, c'est un rien. C'est retenir ce rien.

L'analyste, il a affaire à la demande, y compris la sienne, même si on peut préférer d'autres termes pour la qualifier. Les demandes formulées, du seul fait qu'elles se produisent à cette place, portent des effets de vérité constitutifs de l'interprétation. Lacan a introduit ce terme pour significantiser le désir lorsqu'il ne le définit plus seulement comme désir de reconnaissance mais comme métonymie de la chaîne signifiante. Il qualifie alors comme demande cette chaîne signifiante par rapport au désir. Du seul fait que le sujet parle, il demande. Le désir est en dérivation par rapport à la chaîne signifiante.

Lacan, par rapport à la demande du patient, formule que l'analyste n'y répond pas. Je remarque déjà que ça ne veut pas dire que, lui, ne demande pas. Ca veut plutôt dire qu'il ne donne pas. A cet égard, il faut opposer sévèrement la demande et le don. Ce qui manifeste de façon intangible qu'il ne donne pas, c'est qu'il fait payer. Il y a là une limite quasiment infranchissable à la constitution de l'expérience analytique: l'analyste ne donne pas, il fait payer. Ca peut se traduire par le fait qu'il demande de l'argent, et l'argent c'est du signifiant. C'est du signifiant même si ça se présente sous la forme de pièces d'or sonnantes et trébuchantes, même si ça se présente en nature sous forme de poulet ou de jambon. Ca reste néanmoins du signifiant. C'est inscrire le cycle de l'expérience analytique dans l'économie générale et la vie sociale, voire dans le discours universel. De plus, à l'occasion, ça touche à l'être. Ca touche à l'être puisque le peut-il me perdre peut se moduler en un peut-il me perdre pour de l'argent, pour de l'argent que je ne peux pas lui donner.

Si on s'accorde sur ce fait que l'analyste ne répond pas à la demande du patient, rien ne dit que lui, l'analyste, ne demande pas. Il y a en particulier quelque chose qu'il demande et que comporte sa position. Il demande la division du sujet. Il demande que le sujet - c'est la règle fondamentale - lui confie ses pensées, parle à b‚tons rompus, ne retienne rien, et s'expose donc à devoir démentir ce que lui-même formule: je dis ça mais je ne sais pas d'où ça me vient, je dis ça mais je ne suis pas d'accord avec cette idée. Il y a là sa division de sujet au plus simple.

Je veux bien qu'on mette entre guillemets cette "demande de division du sujet". Je veux bien qu'on la mette entre guillemets mais qu'on n'oublie pas ce qu'il y a dans demande. Ce qu'il y a dans demande, c'est commandement. Il y a un vecteur qui est d'intentionnalité.

C'est une intentionnalité que l'on peut qualifier de volonté - volonté de division du sujet. Ca a toujours fait des difficultés à la psychologie. On a essayé, en effet, de fonder une doctrine de cette volonté. On a essayé de faire valoir un je veux avant le je suis. Il y a quelque chose d'irréductible - ça serait démontrable dans la psychologie même - dans le je veux. C'est quelque chose qui n'a rien à voir avec la liberté. Volonté n'a rien à voir avec liberté. C'est un terme à quoi certainement le désir appartient. D'ailleurs, dans l'exemple canonique et sempiternellement répété du Che vuoi? de Lacan, désir et volonté sont confondus. A cet égard, on pourrait mettre demande et désir sur le che vuoi de la volonté. Sauf que le désir - je l'ai déjà fait valoir - n'émerge que comme une question. Le sujet peut ne pas méconnaître que ce qu'il désire se présente à lui comme ce qu'il ne veut pas. C'est par là même qu'il y a une question. Il y a une question sur cette disjonction qui fait que le désir peut se présenter comme ce dont on ne veut pas.

La demande a, remarquons-le, comme avantage sur le désir qu'elle sait ce qu'elle veut. En tout cas, elle se présente comme le sachant. On s'imagine que la demande serait interrogative sous prétexte qu'elle s'adresse à l'Autre. La demande n'est pas du tout forcément interrogative. L'interrogation n'est qu'un des modes de la demande. Elle peut être évidemment supportée d'un est-ce que voulez bien me donner ceci? Seulement, dans la demande, ça ne se présente pas comme ce dont on ne veut pas. Ca se présente, au contraire, exactement comme ce qu'on veut. Ne serait-ce que par là, elle n'est pas sans rapport avec la pulsion, la pulsion qui n'est pas question mais réponse. Lacan le dit dans sa "Remarque à Daniel Lagache": elle est affirmative. A cet égard, on comprend pourquoi Lacan peut écrire la pulsion freudienne à partir de la demande, comme une confrontation du sujet à la demande: ($ <> D). La pulsion, c'est une demande inconsciente.

S'il faut que je vous laisse maintenant sur quelque chose qui a à voir avec les quatre, je vous laisserai sur cette ordonnance du quaternaire lacanien.

Je distingue d'abord l'axe qui va du sujet supposé fondateur de l'interprétation au sujet divisé dans la question de son désir. C'est l'axe de l'interrogation, de l'allusion. Puis je distingue l'autre axe, celui qui relie a et S1, c'est-à-dire l'objet a et le signifiant maître. Là, nous ne sommes pas sur l'axe de l'interrogation, nous sommes sur l'axe de l'affirmation. C'est là que se situe le signifiant qui ne se discute pas et où se situe aussi bien l'objet qui ne fait pas question. C'est pourquoi je dirai que la demande comme telle est à revaloriser. Il faut s'apercevoir que dans ce graphe même de Lacan, ce qui circule vraiment comme vecteur d'intentionnalité, c'est, à proprement parler, la demande. L'entrée dans l'analyse s'enracine aussi bien dans la demande. Et ce que nous situons dans la séparation même est encore demande.

J'ai dit, il y a un ou deux cours, que transfert et pulsion, qu'amour et pulsion occupaient en fait, dans ce schématisme, des places homologues. Eh bien, comment ne pas le voir quand il faut distinguer, dans les registres de la demande, la demande d'amour qui, comme telle, ouvre le registre du transfert qui n'est pas celui de l'interprétation? A cet égard, cette demande d'amour est à la même place de la demande que comporte la pulsion. C'est, dans les deux cas, rapport à l'être. Dans le cas de la demande d'amour comme dans le cas de la demande inconsciente qu'est la pulsion, c'est une demande d'être.

Eh bien, je m'en tiendrai là. Je vous donne rendez-vous le mercredi 9 janvier, de l'autre côté de la coupure de l'année.



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