Жак-Ален Миллер, курс 1984-1985 гг.
1,2,3,4
5 сеанс, 12 декабря 1984

Жак-Ален Миллер, курс 1984-1985 гг.
1,2,3,4
5 сеанс, 12 декабря 1984
Cours du 12 décembre 1984

Nous nous occupons donc cette année des constructions de Lacan. Ca nous fait rencontrer des structures cliniques qui pourtant ne sont pas notre objet cette année. Notre objet de cette année est un objet qui n'est pas du tout freudien.

Les schémas de Freud sont peu nombreux. Celui qui a atteint une certaine célébrité, et qui figure dans le Moi et le ça, est, aux yeux de Lacan, un schéma regrettable. C'est un schéma qui encourage la conception erronée du statut du moi. Il est purement et simplement une figuration. Le dernier séminaire de Lacan, prononcé à Caracas, est précisément une critique détaillée de cette figuration de Freud qui est à l'opposé de ce que Lacan a pu élaborer comme schéma. Il n'y a pas de point autre où Lacan est le moins sous l'influence de Freud. Il y a évidemment des schémas d'une autre nature chez Freud, qui sont effectivement beaucoup plus près de ce que pourrait être un schématisme du signifiant, mais nous pouvons dire que notre projet cette année est vraiment non freudien. Par contre, il est certainement lacanien.

La question - je ne la considère pas comme tranchée - c'est de savoir en quelle mesure il s'agit là, avec les graphes, d'une idiosyncrasie de Lacan, ou dans quelle mesure, au contraire, c'est pour nous une indication sur le style des constructions appropriées à l'expérience analytique. Je ne considère pas la question comme tranchée mais je suis obligé de faire à Lacan le crédit qu'il s'agit là d'un style de construction adéquat à l'expérience analytique. Je suis contraint, en même temps, de ne pas considérer la question comme réglée, et ceci par le fait que Lacan n'a laissé aucune méthodologie explicite de ses constructions. Cette absence dans la masse de son oeuvre est quand même absolument saisissante. De plus, il n'est pas sûr qu'il y ait une méthodologie consistante de ces constructions.

Il faut voir aussi que son goût apparaît là prévalent. Il y a là, chez Lacan, une pente, une préférence, dont on doit singulièrement remarquer qu'elle n'a pas fait école. Les schémas que Lacan a laissés sont parcourus et piétinés depuis une vingtaine d'années. Pourtant, il n'y en a pas eu d'autres. Ces schémas n'ont pas conduit à une floraison de constructions. Tant mieux si c'était pour faire semblant. En tout cas, Lacan n'a pas été sur ce point imité. Il a été imité pour ces tournures stylistiques. La voie de son influence est passée par ses tournures stylistiques mais pas par son style de construction dans l'analyse. C'est cela que nous mettons en question cette année.

Dans le parcours non chronologique que je fais de quelques constructions de Lacan, je suis arrivé à son schéma du fantasme sadien. C'est un schéma unique dans l'oeuvre de Lacan. Il n'est pas donné comme un schéma omnivalent. Avec son Graphe, on pense qu'on tient une structure qui peut être investie pour mettre en ordre des données extrêmement variables de l'expérience. C'est ainsi que Lacan lui-même l'entendait. Il l'entendait comme donnant "la structure la plus largement pratique des données de l'expérience analytique". Si on connaît ce Graphe surtout comme Graphe du désir, c'est parce qu'il figure dans un écrit qui présente justement le désir. Mais il y a la remarque que sa généralité dépasse son usage spécial présenté dans cet écrit. Le schéma du fantasme sadien apparaît, lui, du moins au premier abord, comme spécialisé. C'est ce qu'il faudrait peut-être mettre en question et c'est ce que je vais essayé de faire aujourd'hui.

J'ai déjà introduit le schématisme de l'aliénation et de la séparation, et j'ai pu dire, la dernière fois, que ce fantasme sadien nous présente ce qu'il n'est pas abusif de désigner comme une aliénation inversée. La manoeuvre de Sade, telle que lui-même l'a vécue dans son oeuvre, c'est la tentative d'imposer, disons à rebours, la structure de l'inconscient. Ca fait penser que la perversion a, à cet égard, un statut spécial. Sade tente d'imposer l'aliénation. Il tente de faire souffrir au sujet - c'est bien le terme - l'aliénation subjective. C'est une manoeuvre que Sade accomplit à partir de l'objet a. Il se met en mesure de simuler l'objet.

Ce n'est pas ce qui apparaît au premier abord dans sa position. Ce qui apparaît au premier abord, c'est au contraire sa présentation comme le maître implacable au sens propre, c'est-à-dire - et c'est ce qui fait le récit de Sade - le maître sourd aux supplications. En effet, ce que montrent à plaisir ces personnages, c'est l'exclusion en eux de la pitié. C'est à cela qu'ils se mesurent. C'est en cela qu'ils se reconnaissent comme sociétaires du crime. C'est un enjeu pour le personnage de Sade: savoir jusqu'à quel point il se fait étranger à la pitié supposée être une valeur éthique éminente.

La pitié est de nos jours l'objet de publicité. On fait de la publicité pour la pitié. Avec la faim des autres, on fait pitié aux civilisations supposées repues. La pitié est une valeur qui repose sur une identification à la victime. Elle repose sur l'axe a - a', c'est-à-dire sur l'axe imaginaire. Elle repose sur l'axe imaginaire parce qu'on est bien en peine, aujourd'hui, d'élever l'autre imaginaire au statut du prochain. Le prochain est une élévation de l'autre imaginaire au symbolique, mais cela dissimule, en fait, le statut réel d'objet a comme plus-de-jouir qui est le noyau horrible de la pitié.

Il y a donc, chez Sade, une exclusion de la pitié comme imaginaire. Il y a, à la place, le retour de l'objet perdu qui, lui, n'a pas de corrélats, pas de reflets. Il présentifie le noyau horrible de la pitié, à savoir la cruauté. Le personnage de Sade se met hors de cet axe imaginaire, pour s'identifier, non pas à la victime, mais à ce qui la fait jouir dans sa souffrance. C'est ce qui fait la différence de l'objet a dégagé par Lacan et de l'axe a - a'. Quand il s'agit du a comme imaginaire, il y a toujours un reflet. Quand il s'agit de l'objet a proprement dit, de l'objet a comme réel, il n'y a pas de reflet. La floraison des personnages sadiens ne multiplie aucunement cette unicité de l'objet a.

Donc: imposer une division subjective à l'Autre. C'est l'opération de Sade, que Lacan assimile à l'opération de Kant dans sa Critique de la raison pratique. Il nous découvre par là le nerf de toute éthique. Une éthique consiste toujours à imposer une division subjective à l'Autre. Une éthique est toujours corrélative d'un choix. Il n'y a pas d'éthique si on n'a pas le choix. C'est pourquoi, sur l'échelle des valeurs morales, l'obsessionnel n'est pas si mal situé que ça, dans la mesure où il vit précisément dans le choix, où il vit écartelé dans le choix. Le choix obsessionnel, dans sa statique, c'est ce qui a déjà été phénoménologiquement repéré comme le doute qui lui est propre. C'est un doute quant au sujet des valeurs. C'est un doute au sujet de la valeur de ses sens.

Ce qui fait le propre du choix pervers que Lacan articule à Sade, c'est que le choix est rejeté sur l'Autre. Ca laisse au pervers une position de certitude - la main qui ne tremble pas. Kant ne vise rien d'autre - et c'est ce que nous montre Lacan - que la division pratique du sujet. Et cela d'une façon très pure, puisque le choix constitutif de la raison pratique est un choix où sont mis en balance, d'un côté, l'amour de la vie, le bien-être, tout ce qui est de l'ordre du pathos, et, de l'autre côté, le bien moral comme opposé au bien-être, un bien moral qui avec les obligations qu'il comporte est la négation de tout pathos.

Ce qui supporte toute éthique, c'est la formule plutôt la mort que. L'éthique de Kant comporte ça: plutôt la mort que la vie avec x, plutôt la mort que la vie sans y. Il s'agit là d'une exigence qui l'emporte sur la valeur de vie. Faire des citoyens, c'est leur inculquer gentiment le plutôt la mort que. Plutôt la mort qu'une nation enchaînée. Je ne désapprouve pas forcément, mais je préfère qu'on en saisisse les ressorts de construction logique. Le ressort de la morale républicaine, c'est l'aliénation. C'est là que Kant et Sade se rejoignent. Ils mettent le sujet au pied du mur de cette division entre son pathos et ce qui peut être une valeur, à savoir l'exigence qui comporte sa mort. Le signifiant que Lacan a inscrit comme propre à Sade dans son fantasme vaut aussi bien pour Kant. C'est le symbole, le signifiant de la division du sujet comme tel. C'est le symbole de la division du sujet qui opère de faire ce choix. Le sujet est divisé d'être mis au pied de choisir entre son pathos et sa division - ce tour de phrase reposant sur une structure qui peut désigner ce qui peut être le symbole de l'ensemble et être aussi bien un élément de cet ensemble. Nous faisons là une déstratification logique. La division du sujet, c'est la division entre le sujet pathologique et le sujet divisé. Cette opération comme telle est commune à Kant et Sade et aux éthiques.

Sade pousse cette exigence éthique jusqu'au point qu'il faut pour que l'Autre aille jusqu'à choisir la mort. Ca s'illustre au mieux par un épisode de l'oeuvre de Sade que je crois vous avoir évoqué ici naguère. C'est celui où Juliette, ayant franchi depuis longtemps toutes les bornes de la crainte et de la pitié, est dans un souper assise aux côtés d'un horrible qui n'a pas de conscience. Il s'agit d'un souper délicieux, le soir, et arrive une fille de dix-huit ans, belle comme le jour, qui demande instamment à parler à l'horrible. On voit que c'est l'entrée propre du sujet pathologique. Cette jeune fille, de plus, arrive en pleurs. Elle tombe en larmes aux pieds du magistrat. Ce personnage sans conscience incarne, en effet, la fonction de la justice. C'est tout à fait approprié à ce qu'il va accomplir comme division du sujet.

Lacan, dans "Kant avec Sade", parle de l'héroïsme propre au pathologique. Eh bien, cette jeune fille, qui s'appelle Virginie, en est l'exemple. Elle vient se jeter dans cet antre au nom de toutes ses passions qui la poussent à cet héroïsme: "Oh Monseigneur! s'écria-t- elle, affligée. Il s'agit de la vie de mon père. Arrêté hier pour une prétendue conspiration dont il n'entra de ses jours, il va demain porter sa tête sur l'échafaud. Vous seul pouvez le sauver. Je vous conjure de m'accorder sa gr‚ce. S'il faut que le sang de l'un de nous coule, Monseigneur, prenez le mien mais sauvez celui de mon père. Aimable enfant, dit le magistrat, je connais votre affaire, et votre père, quoi que vous puissiez dire, est vraiment coupable."

Il se retire alors un moment pour comploter avec Juliette et ils décident de faire croire à cette jeune personne que son père va être sauvé. Le magistrat revient avec un écrit: Voilà, dit-il, lisez ce papier. Il s'agit de la gr‚ce de votre père. Lisez ce papier, et vous imaginez, j'espère, qu'une telle faveur ne se donne pas pour rien. - Oh Monseigneur! Toute notre fortune est à vous. Prenez et ordonnez. J'ai ordre de prendre tous les arrangements que vous voudrez. Il ne s'agit pas d'argent, dit le magistrat." Vous voyez que toute la valeur incarnée par la bourse est là à situer à un cran supplémentaire. "- Ce que j'exige est plus précieux. Ce sont vos charmes, Virginie, qu'il faut m'accorder. - Grand Dieu! Quel sacrifice! Faut-il donc qu'on ait la cruauté de me mettre dans l'infidélité ou l'infamie." Voilà, bien formulée, une des formules du choix: infamie ou infidélité.

Le choix est ensuite incarnée par Juliette et une de ses complices qui vont donner des conseils contradictoires à la belle Virginie. La torture du choix est vraiment là incarnée, palpable. Ca marque bien tout ce qui est la dramatique du choix, le rejet de la dramatique du choix sur l'Autre. Cette dramatique est complètement en dehors des autres personnages qui, tout en tenant des langages contradictoires, savent parfaitement ce qu'ils font. Le spectacle est présenté d'un sujet en prise à l'incertitude. L'incertitude est tout entière rejetée sur la victime: "Vous n'avez pas idée, mes amis, du bouleversement dans lequel nous tenions cette ‚me timorée par les propos de cette nature. Son esprit était si troublé que ses forces morales étaient prêtes à l'abandonner." Ca, ce n'est pas un supplément à l'opération sadienne. C'est là, au contraire, qu'elle est à son comble.

Le magistrat entre et dit: Eh bien, qu'a-t-elle décidé? Non, non! s'écria cette pauvre fille en larmes. J'aime mieux la mort." Elle est là poussée à l'extrême de choisir la mort. En choisissant la mort, elle choisit l'infidélité à son père, elle sacrifie son père, et elle va avoir et la mort et le déshonneur. Il n'y a rien d'autre que ce j'aime mieux la mort qui montre mieux ce que Lacan indique comme une énigme dans son texte, celle de savoir quel est le vrai sens du Che vuoi? de Kant. Le que veux-tu de la morale kantienne culmine, en définitive, dans un je demande la mort ou un je préfère la mort. C'est même là que s'accomplit une séparation, une division d'avec le pathos, d'avec tout amour de la vie. Ca fait, à proprement parler, émerger $ comme tel. C'est ça qui fait la communauté de l'impératif sadien et de l'impératif kantien.

Ce n'est pas du tout identifiable - il faut y faire attention - au suicide de séparation. Le suicide de séparation, que Lacan évoque comme un acte, il est lié à ce qui pourrait faire un manque dans l'Autre, à ce qui pourrait laisser un trou dans l'Autre. Or, précisément, de toutes ces victimes qu'accumule l'oeuvre de Sade, il n'y en a aucune qui laisse un trou dans l'Autre. Au contraire, la mort est ici un évanouissement du sujet, c'est-à-dire qu'elle est strictement insignifiante. Ce qui le démontre, c'est que l'opération peut se répéter sans cesse. Ca ne vise aucun en particulier. A la limite, la seule chose que l'on peut arracher au monstre comme regret, c'est que cette mort ait lieu trop tôt par rapport à l'extrême de la souffrance où il comptait porter la victime. C'est donc tout à fait distinct de la mort de séparation.

Ca nous fait aussi bien situer qui jouit dans cette affaire. C'est par là que Lacan a innové dans l'analyse du sadisme à la vogue dans les années 50, avec un petit surgeon pour le grand public dans les années 60. C'est dans les années 50 qu'on s'est occupé de Sade. La seconde guerre mondiale n'est sans doute pas pour rien dans le traitement de cette question par l'intelligentsia.

La question donc, c'est: Qui jouit? C'est là, évidemment, que Lacan se singularise par rapport au truisme sur la jouissance perverse: Sade n'occupe pas, dans son fantasme, cette position de la jouissance. Lacan le crie à tue-tête, puisqu'il relève, précisément dans le personnage sadien, cette rigidité, ce caractère apparemment implacable qu'il identifie à l'instrument de la jouissance. Le personnage sadien est l'instrument de la jouissance. Dire qu'il est l'instrument de la jouissance, ce n'est pas dire qu'il jouit. C'est dire, au contraire, qu'il se voue à la jouissance de l'Autre, à cette jouissance qui ne peut émerger que de la division de cet Autre. La jouissance dont il s'agit est du côté de $, du côté de la division du sujet. S'il faut situer Sade, c'est en position d'objet. Il faut le situer en position d'objet instrument de la jouissance de l'Autre dans sa division subjective.

On peut même aller jusqu'à dire que c'est sa jouissance qui le divise. Il n'y a pas qu'une division par le signifiant, il y a une division par la jouissance. L'essentiel est de voir que ce qui est, à proprement parler, la jouissance au sens de Lacan, suppose la division d'avec le pathologique. En ce sens, elle est même le pathologique dernier de la division d'avec tout le pathologique. C'est en cela même qu'elle est un point impensable. La jouissance n'est concevable que de cette division. C'est pourquoi Lacan introduit ce terme, pour beaucoup difficile à saisir, de volonté de jouissance. La volonté de jouissance, nous pouvons l'écrire comme un indice, un index mis sur ce grand V de la division. C'est même ce qui y apporte le pervers, à savoir infiltrer de jouissance la division du sujet.

On ne saurait de façon simple situer la jouissance du côté du pathos. Il y a là, bien sûr, une difficulté présente dans ce texte de Lacan. Il y a une difficulté qui tient à ceci: de quoi pourrait-on dire qu'on jouit sinon d'un corps, alors qu'en même temps la jouissance dont il s'agit suppose une position hors corps. C'est ce qui conduira plus tard Lacan à isoler cette jouissance hors corps, c'est-à-dire la jouissance relative à la division du sujet comme plus-de-jouir. Au moment où Lacan parlera du plus-de-jouir, il renverra de la jouissance au pathologique. Mais, dans ce texte, il situe la jouissance comme propre à la division du sujet, comme ne pouvant être atteinte qu'à l'extrême de la division du sujet d'avec son pathos.

Il nous montre dans Sade cette manoeuvre faite pour faire émerger la jouissance chez l'Autre. Rien n'est dit sur la jouissance de Sade. Rien n'est dit sur ce qui dans son fantasme en tient la place. Il y a même là-dessus plutôt un échec dont ses personnages portent la trace. C'est un échec qui, de leur côté, tient à un c'est en fait trop tôt. Ce trop tôt, avec la cruauté horrible qu'il manifeste, est comme le stigmate qu'il y a encore pour eux un au-delà qu'ils n'atteignent pas. La question est de savoir si la victime, elle, n'y atteind pas par leur entremise.

Ce que nous apprend le fantasme sadien va bien au-delà de ce qu'il semble nous apprendre. Ca nous dégage d'abord comme signifiant la division du sujet, et, au-delà, ça nous enseigne ce qui peut soutenir ce symbole de la division du sujet, ce qui peut ou croit soutenir ce symbole et l'offrir ou l'imposer à un sujet pathologique. Eh bien, là, le schéma de Lacan donne une réponse. Ce qui soutient ce grand V de la division subjective ne peut être occupé par nul sujet. La condition pour pouvoir être en mesure de soutenir le symbole de la division du sujet, ce n'est pas de se présenter comme sujet. Ce grand V, ce vel, ce n'est qu'un relais par quoi le semblant d'objet atteind le sujet au plus vif de sa division.

Il faut dire quel est l'enseignement de ce schématisme. C'est un enseignement à propos de l'expérience analytique, de l'expérience analytique en tant qu'elle vise la division du sujet. Elle la vise par une opération de parole qui divise le sujet d'avec son pathos. A cet égard, l'analyste propose au sujet le symbole de sa division. Mais il ne peut pas le proposer en tant que sujet lui-même. Il ne peut le proposer que dans une certaine pétrification. Lacan évoque, dans Télévision, qu'on s'imagine que l'analyste jouit et il se moque de cette imagination. Eh bien, il faut mettre ça en parallèle avec cette opération sadienne. L'analyste, comme Sade, n'est qu'instrument. Je n'évoque cela qu'avec la plus grande prudence. C'est en effet indiscutable mais, en même temps, tout l'intérêt est de saisir en quoi cette division opérée par l'analyse est distincte de celle de Sade. On est forcé cependant de constater une homologie.

Ce que comporte le grand V de la division du sujet pour opérer ce choix, c'est toujours de comporter un comment forcer la barrière pathologique. Le pathologique, ce que peut ressentir le corps, constitue en soi-même une barrière sur la voie de la jouissance. La jouissance présente en elle-même ce paradoxe. Il n'est en effet de jouissance que de corps, mais, pour être à la mesure de la jouissance, il faut, de ce corps, en dépasser les limites. A cet égard, par rapport à la volonté de jouissance, le plaisir pathologique, c'est-à- dire le normal, est en tension. Il y a une tension propre entre la volonté de jouissance et le plaisir. "Le plaisir, dit Lacan, est d'abord rival qui stimule et ensuite complice défaillant." C'est dire que le plaisir semble avoir précédé, anticipé la volonté de jouissance. Seulement, la jouissance rencontre la barrière du plaisir en cela qu'il finit trop tôt. Les personnages de Sade en témoignent. Ca finit trop tôt par rapport à l'encore.

Evidemment, on essaie de franchir les limites de ce trop tôt, les limites physiologiques du plaisir. De ce côté-là, on fait évidemment confiance à la science pour franchir toutes les barrières. Il suffit de voir tel article de la presse anglo-saxonne. De ce côté-là, la dernière nouveauté c'est l'érection de trente heures! Il semble que certaines injections plus ou moins appropriées ou plus ou moins dangereuses seraient en mesure de produire un priapisme à volonté. C'est là effectivement la science au service du franchissement de la barrière du plaisir. Il n'est pourtant pas sûr que si l'instrument fonctionne ainsi, son porteur en obtienne plus de plaisir. On peut supposer qu'il serait sous l'effet de quelques effets de souffrance, voire de déglingage complet. Mais évidemment, on attend de la science les perfectionnements qui atténueront les effets du problème. Ca donne une idée de la forme que prend la recherche de l'au-delà du principe du plaisir aux mains du discours scientifique.

C'est ça que Lacan formule comme le problème propre de la volonté de jouissance: la jouissance attachée à la division du sujet. Le pathologique, en effet, prend sa revanche, il impose sa loi. Le pathologique reprend ses droits en vous faisant ce qu'on s'imagine jouir, c'est-à-dire en vous procurant un plaisir qui vous arrête sur le chemin de ce que serait la jouissance. C'est pourquoi les sagesses chinoises avaient inventé un rapport avec cet au-delà du principe du plaisir, un rapport consistant à différer, côté homme, l'éjaculation le plus longtemps possible. C'est une façon d'attraper l'au-delà du principe du plaisir.

Alors, la solution sadienne de cette impuissance à franchir la barrière du plaisir, c'est quoi? Cette barrière du plaisir, elle peut se placer très tôt. On appelle ça l'éjaculation précoce. C'est une question, là, qui relève des règles propres au pathologique et de l'incidence de sa barrière. La solution moderne, c'est le fantasme. C'est le fantasme qui, au sens de Lacan, permet le saut de la barrière. Dans ce chemin vers la jouissance, il y a une barrière du plaisir, et c'est le fantasme, spécialement dans sa version sadienne, qui permet en quelque sorte de la sauter, d'aller juste après son interposition.

Lacan introduit là la douleur comme une transformation du plaisir, comme une modalité du pathologique qui peut prendre le relais du plaisir quand celui-ci est consommé. Une fois que le plaisir a défailli de s'être produit et manifesté, peut commencer le cycle de la douleur qui est plus long que celui du plaisir. Le fantasme permet de maintenir du plaisir dans cette zone d'outre-plaisir. C'est en cela que le fantasme est fantasme de Sade. D'un côté de cette ligne de division, il y a la douleur pour celui qui a à souffrir et qui est l'Autre, et, de l'autre côté, il y a le fantasme où le sujet, le sujet Sade, soutire du plaisir.

Son fantasme, parce qu'il est pervers, ne se définit pas par le fait qu'il se plaît à son fantasme. C'est une remarque dont je suis parti ici naguère, dans un cours sur le symptôme et le fantasme. Il se plaît au fantasme mais c'est en quelque sorte par là qu'il arrive à sauter la barrière du plaisir, ou, disons-le mieux, à traverser la barrière du plaisir.

Seulement, évidemment, le fantasme lui-même constitue une seconde barrière. Il constitue une seconde barrière et c'est là que se pose la question de sa traversée, la traversée de la barrière ou des bornes du fantasme. C'est le point où l'on peut saisir en quoi le fantasme soutient le désir au-delà du pathologique. Il soutient le désir mais c'est au prix de lui faire méconnaître le rapport que la division du sujet entretient avec la volonté de jouissance. La traversée du fantasme pose elle-même la question: qu'en est-il du désir au-delà de cette traversée?

C'est là que Lacan introduit la question du désir de l'analyste. Le désir de l'analyste n'est pas le nom que Lacan donne à l'opération professionnelle du psychanalyste. Il appelle désir de l'analyste le seul désir qui puisse tenir une fois accomplie la traversée du fantasme - désir, cette fois-ci, sans fantasme. La question se pose de ce qu'il peut vouloir obtenir. Lacan le dit en toutes lettres à la fin du Séminaire XI: "le désir d'obtenir la différence absolue, celle qui intervient quand, confronté au signifiant primordial, le sujet vient pour la première fois en position de s'y assujettir." C'est dire que c'est un désir qui vise ça de façon élective. C'est un désir qui vise le sujet comme divisé. Et, en l'obtenant comme divisé, il faut que puisse être obtenu comme résidu le signifiant de non-sens, le signifiant primordial qui est celui de l'aliénation. Quand Lacan termine son Séminaire XI, c'est pour présenter l'opération analytique comme portant essentiellement sur l'aliénation, et pour viser une certaine inversion de l'aliénation qui lie le sujet à un signifiant primordial. Il vise, par là, à le délier de ce signifiant.

J'ai là évoqué un peu rapidement des termes qui sont à déplier, mais je passe à un autre point à quoi nous introduit ce fantasme sadien, et qui est celui précisément de l'ordonnance subjective comme telle. Je considère que je vous ai présenté la plurivalence du fantasme sadien, c'est-à-dire le fait que sa structure est enseignante pour bien au-delà et bien autre chose que la perversion. Elle enseigne sur la division du sujet, parce que le coeur de ce fantasme est la division du sujet comme volonté de jouissance. Mais on peut maintenant introduire comme telle l'orientation du schéma.

Je l'ai dit en commençant: il nous faut maintenant thématiser comme telle l'orientation ou la flèche des schémas de Lacan. Pas seulement l'indiquer chaque fois qu'elle se présente dans des contenus spéciaux, mais la dégager comme procédé de construction. J'ai déjà indiqué ce passage de "Position de l'inconscient" où Lacan montre cette orientation répondant à ce qui est spécialement la dynamique de l'expérience analytique - c'est page 849 des Ecrits - mais je crois qu'il faut maintenant prendre là les choses d'un peu plus loin, et s'interroger sur ce que comporte pour nous notre postulat structuraliste.

Notre postulat structuraliste comporte qu'on aborde les choses avec un préjugé favorable pour la synchronie. La structure est synchronique. C'est, au plus simple, non pas le parcours de la maison, mais son plan. L'apparition des éléments, leurs manifestations phénoménales, peuvent donc apparaître comme aléatoires. Que ceux-ci apparaissent avant, cela relève alors d'une autre causalité. Le plan de la maison peut effectivement vous apprendre qu'il faudrait, quand on le parcourt dans la diachronie, commencer par entrer par la porte. On ne peut évidemment vous dire si cette maison a été construite. On peut vendre - c'est bien connu - des maisons sur plan et puis ne pas les construire. C'est une escroquerie qui repose, si vous voulez, sur le structuralisme. A partir du plan, et s'il y a un temps premier dans le parcours, on peut dire qu'on rentrera par la porte. C'est de toute façon discutable. On peut rentrer par la fenêtre. Il y a, comme ça, d'autres méfaits du structuralisme, comme les cambriolages. Le plan de la maison peut vous apprendre que si quelqu'un parcourt cette maison, il se cognera en un certain point contre un mur. Mais nous ne savons pas s'il se cognera effectivement ni dans quel ordre il se cognera. Autrement dit, il y a là une disjonction assez nette entre ce qui peut être le déroulement des événements - piétiner dans les gravats, tomber dans les fondations, entrer par la fenêtre ou par la cheminée - et le plan de la maison.

Evidemment, ça paraît un peu gris, la structure. Vous êtes là avec votre plan et c'est tout. C'est donc un tour de force d'aborder à partir de la structure l'expérience analytique où justement il se passe des tas de choses qui sont de l'ordre du déroulement des événements: on entre, on sort, on revient, on claque la porte, etc. Il semble que la théorie, une fois qu'on a écrit quatre termes au tableau, est bien grise par rapport à tout ce déroulement expérientiel.

Il faut d'abord s'apercevoir qu'il ne faut pas confondre la structure et la statique. Les schémas de Lacan veulent justement comporter une dynamique. L'élément par où la dynamique est présente dans la structure, c'est l'orientation. On peut évidemment le comprendre par le fait qu'il y ait des flèches dans les schémas de Lacan. Ce n'est pas pour faire joli. La vectorialisation est le mode de présence de la dynamique dans une conception structuraliste des choses.

La question à se poser serait ce que veut dire cette vectorialisation. Qu'est-ce que veut dire le vecteur orienté? Je constate d'abord que ça introduit des êtres plus nombreux. Si vous avez un point et que vous introduisez une flèche, vous avez deux points. Je dirai que le vecteur indique la détermination. Ca indique un rapport de cause et d'effet. C'est là une valeur très générale que l'on peut donner au vecteur: dénoter la causalité. Par exemple, petit a est dans le fantasme à la place de la cause. C'est ce qui pour le sujet Sade vient justement combler ce qui trébuche. C'est ce qui lui permet de figurer dans son fantasme comme sujet reconstitué de l'aliénation. Vous avez aussi les flèches du schéma L de Lacan, le schéma en Z. Vous avez la flèche transversale de l'axe a - a' qui comporte le sens d'une détermination, d'une causalité qui va de l'autre au moi. Le moi imaginaire est vectorialisé à partir de l'autre imaginaire. Ca comporte une idée de détermination causale.

Si vous prenez le schéma développé de la page 53 des Ecrits, vous notez tout de suite que, par rapport à grand A, il n'y a pas de flèches afférentes, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de flèches qui vont vers grand A. Il n'y a qu'une flèche efférente, c'est-à-dire qui sort de A.

A cet égard, la valeur causale me paraît tout à fait déterminante. Grand A est déterminant et n'est pas déterminé. Vous avez, à partir de A, la détermination des trois autres éléments sur ce qui est, au fond, un même vecteur tordu. Ces trois éléments se trouvent déterminés à partir de A et dans un certain ordre. Ce schéma est fait de deux flèches dont l'une n'est pas réductible à la précédente. Nous avons là quelque chose qui est très constant chez Lacan et qui empêche de parler de structure seulement en termes de synchronie, à savoir un parcours causal. Il y a un certain nombre d'effets qui apparaissent dans cette suite par le seul fait qu'on introduit l'orientation. Dès qu'on introduit cette orientation sont possibles ces phénomènes qu'on peut appeler le sens interdit, le sens contraire, le sens réversible ou non réversible. Dans ce schéma, on ne peut pas, par exemple, dire que le lieu de l'Autre se trouve déterminé par le moi. On peut en avoir le désir mais cette orientation exclut justement toute une série d'autres relations et rapports.

Le sens interdit indique déjà la valeur de barrière. Dans le schéma du discours analytique de Lacan, la question se pose de la valeur à donner aux barres qui y figurent.

La question se pose puisque l'essentiel de la structure est donné par le double sens interdit qui y figure. Il y a là la figuration d'une barrière de structure, quelles que soient les extravagances que l'on peut donner à ce schématisme.

J'évoque donc le sens de causalité de l'orientation. Ca se retrouve dans les constructions de Lacan et c'est même ce qui fait l'architecture de son grand Graphe où on a quelques difficultés à identifier l'orientation à la causalité.

Comment se crée ce Graphe? Il se monte sûrement à partir d'un premier vecteur dont Lacan dit qu'il supporte la chaîne signifiante. C'est un vecteur où l'on retrouve seulement la linéarité orientée de la chaîne signifiante déjà notée par Saussure. Ce vecteur n'a pas tant valeur de causalité que de présentation d'une succession temporelle.

Il résume une diachronie. Il n'a pas, à proprement parler, un point d'origine.

Le second vecteur du Graphe, qu'est-ce qu'il connote? Pour le prendre au plus simple, je dirai qu'il connote un vouloir-dire. Lacan construit son grand Graphe du désir à partir de la dichotomie du signifiant et du signifié. De la même façon qu'il a orienté le signifiant, il oriente le signifié, c'est-à-dire ce qu'on a toujours admis comme la visée du sens, comme l'intention, voire l'intentionnalité, de la parole.

Eh bien, ça comporte aussi une vectorialisation. On peut s'imaginer qu'il faut penser une chose avant de l'écrire. A ce moment-là, le vecteur signifié serait le premier, pour être ensuite suivi du vecteur signifiant. Ca serait une façon de faire un schéma. C'est une recommandation pédagogique: penser les choses avant de les dire. Mais on peut parler avant de penser, et alors le schéma devient d'un autre ordre. Ca marque que la parole va plus vite que la pensée. Si l'expression signifiante va moins vite que la pensée, on a, par exemple, la réticence. On peut même imaginer la dissimulation. La dissimulation retorse, c'est que l'un des vecteurs va d'un côté et que l'autre va de l'autre côté.

Ce sont là des jeux de lecteur. Il faut voir, en effet, que la vectorialisation de Lacan est descriptive. On peut même s'imaginer des petits personnages. Mais cette vectorialisation descriptive, il la bouge au départ, puisqu'il invente de mettre la suite signifié d'une autre manière.

Voilà donc, au départ, une vectorialisation essentielle et qui n'est pas construite à partir de la causalité. Si on peut introduire une causalité de départ, elle est supposée. Mais je ne vais pas me lancer dans la comparaison de la cause à l'effet et de la vectorialisation quasiment phénoménologique. Pour bien rester à ce à quoi je vais penser, je vais m'arrêter là jusqu'à la semaine prochaine.



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