Жак-Ален Миллер, курс 1984-1985 гг.
1,2,3,4
4 сеанс, 5 декабря 1984

Жак-Ален Миллер, курс 1984-1985 гг.
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4 сеанс, 5 декабря 1984
Cours du 5 décembre 1984

Interprétation et transfert: je crois n'avoir jamais fait valoir aussi clairement, aussi clairement que la dernière fois, cette connexion dans la structure de l'expérience analytique. Cela m'a obligé à reprendre, une fois de plus, les schémas que Lacan a proposés sous le nom d'aliénation et de séparation. il m'a fallu faire ce chemin avec vous. Le résultat, c'est que nous pouvons dire maintenant que nous avons compris pourquoi Lacan formule que dès qu'il y a sujet supposé savoir, il y a transfert. Cette phrase figure dans le Séminaire XI et est comme telle énigmatique. Elle est énigmatique au point que le texte "Position de l'inconscient", qui figure dans les Ecrits et où le sujet supposé savoir n'est nulle part nommé dans sa fonction éminente quant au transfert, pourrait paraître décalé. J'espère que vous vous êtes aperçu que désormais nous savons pourquoi.

J'ai été amené, ce week-end, à prendre la parole devant une assistance dont une bonne partie n'avait vraisemblablement jamais entendu ou lu Lacan. J'avais cependant le sentiment que cette assistance comprenait. Ca se passait en Bologne, en Italie, sur la place du Dôme. Pas tout de même en plein air, mais juste à côté du Dôme, dans le palais de la municipalité qui, parce qu'elle est communiste, se sent apparemment un devoir à l'endroit de la culture.

Ce qui m'a frappé, c'est que l'auditoire, fort attentif, tremblait un peu d'avoir compris. Il tremblait que ce ne soit pas lacanien du fait qu'il avait tout de même le sentiment qu'il pouvait suivre. Rien de plus d'abord, que suivre. On fait un pas, et le suivant. On fait une suite, une série. Eh bien, dans cette suite, cet auditoire n'était pas largué. Ca nous conduit à mettre en question - ça fait partie de notre investigation métalangagière - ce qu'on peut entendre par compréhension dans notre champ.

J'ai eu l'occasion de lire l'interview de Claude Lévi-Strauss qui est à paraître dans le prochain numéro de L'Ane. Il fait là ses confidences sur le seul séminaire de Lacan auquel il ait assisté. C'était la première leçon du Séminaire XI. Lévi-Strauss, en effet, était dans la salle. Le souvenir qu'il en a gardé est d'abord celui de sa propre position d'ethnologue dans cette assistance. Ca veut dire gentiment qu'il était au milieu d'une peuplade de sauvages. Il a donc d'abord gardé le souvenir de sa position. Deuxièmement, il a gardé le souvenir de ne pas avoir compris ce que racontait Lacan, et d'avoir eu donc quelques pensées sur ce concept de compréhension, se demandant si ce qu'il appelait, lui, comprendre, recouvrait ce que l'auditoire pouvait entendre par là. Lévi-Strauss est prêt à mettre ça sur le décalage des générations. Il fait évidemment partie de ces penseurs qui, assez tôt, se sentent vieux. Il y a là une différence d'avec Lacan qui se situait plutôt du côté de la compréhension de la jeunesse.

Le phénomène de la compréhension, en lui-même, mérite qu'on s'y attarde un instant. C'est un phénomène qui a beaucoup retenu quelqu'un comme Wittgenstein, dans ses Remarques sur la psychologie, qui sont tout à fait instructives par l'embarras que lui donne l'idée même de la compréhension. Nous, évidemment, nous pouvons mettre en cause ce que veut dire comprendre. Dans compréhension, il est certain qu'il y a préhension. Ca évoque une sorte de main mentale, gr‚ce à laquelle on fait main basse sur les objets pensés. La compréhension est certainement animée par un idéal de maîtrise. Mais ce que Lacan développe sur le schéma de l'aliénation et de la séparation est bien fait pour relativiser la valeur de compréhension. La compréhension suppose qu'il n'y ait pas d'écornage. Ce que comporte, au contraire, l'aliénation, c'est bien que tout champ de compréhension subit un écornage, comporte une éclipse qui est d'une autre portée dans l'espace des Lumières. Pour nous, l'effet de compréhension tient à ce que, d'une façon illusoire, cette éclipse soit voilée. Le schéma de la compréhension ne peut être que celui-là. Si on imagine cette ombre annulée, eh bien, c'est une illusion. C'est une illusion qui met en cause un phénomène de la jouissance. On s'imagine qu'on a compris quand ça chatouille cette place de la jouissance et que ça se met en résonance avec. Il est clair que pour Lévi-Strauss, ça ne chatouillait rien en lui. Ce que Lacan pouvait évoquer ne chatouillait rien en lui. Du coup, il le compare à un chaman, à un sorcier. C'est, bien sûr, une défaite de la raison.

Compréhension, pour nous, qu'est-ce que ça peut vouloir dire, si nous respectons ce schéma de l'aliénation? Eh bien, nous pourrions inverser et situer ce que nous appelons compréhension, non pas dans la zone de lumière, mais dans la zone d'ombre. Ce que nous, nous appelons la compréhension, c'est la réduction au non-sens, la réduction à ce que Lacan dénomme S1. Nous sommes satisfaits dans notre ambition de comprendre, lorsque nous arrivons à des éléments de non-sens. C'est d'ailleurs ce qui est conforme au déroulement même de l'expérience analytique en tant qu'elle produit des non- sens du côté du sujet. Nous nous sustentons de ça. Nous nous accommodons d'une compréhension en tant que réduction au non- sens. Le problème, évidemment, c'est le passage de ces non-sens, non pas au sens, mais au savoir, c'est-à-dire à une articulation de non-sens. C'est aussi bien ce qui motive l'attrait pour les mathématiques, l'attrait du mathématique, en tant qu'il s'agit là d'articulation d'éléments de non-sens.

Cette introduction sur la compréhension donnera par la suite d'autres développements, motivés d'ailleurs par le choix que j'ai fait cette année, par le sujet formel de cette année, qui vise la structure de l'expérience dans son non-sens. Je reviendrai donc sur ces développements.

J'ai dit en commençant: interprétation et transfert. C'est en effet là-dessus que je peux situer le point de capiton de ce que j'ai dit la dernière fois. Il vous est apparu que l'interprétation était un terme étonnamment apaisant. Cela, dit-on, prête à interprétation. Il y a là du rassurant. Ca pourrait vouloir dire que l'on peut en discuter les uns et les autres. On pourrait discuter de ce que ça veut dire. On pourrait même imaginer une démocratie de l'interprétation où on mettrait aux voix ce que ça peut vouloir dire. C'est en tout cas très commode et même essentiel pour la religion. Les symboles de la religion prêtent à interprétation pendant des siècles. Ca fait le tissu même de la théologie.

Cela a été aussi doctriné de notre temps, soi-disant en connexion avec la psychanalyse, sous le nom d'herméneutique. L'herméneutique, c'est l'interprétation à-tout-va sur des symboles qui sont censés pouvoir la nourrir à l'infini et être en eux-mêmes inépuisables. On sait avec quelle détermination Lacan s'est opposé à la conception herméneutique de la psychanalyse.

Il est vrai, cependant, que le signifiant prête à interprétation. Ca veut simplement dire qu'il peut avoir plusieurs sens, et que ce que veut dire un signifiant dépend du placement d'un autre signifiant, à partir duquel peut se recevoir un sens. C'est, disons-le, un principe de trompe-l'oeil que cette perspective du second signifiant à partir de laquelle le premier voudra dire des choses diverses. On peut ainsi multiplier les interprétations, y compris celles que l'on fait soi-même. Du seul fait que l'on continue de parler, on continue d'interpréter ce qu'on vient de dire.

La psychanalyse, avouons-le, prête à des conséquences qui n'ont nullement lieu dans d'autres expériences où on pratique l'interprétation. L'interprétation en elle-même n'est pas le privilège de la psychanalyse. Dans la psychanalyse, il se trouve que l'interprétation porte à conséquence pour l'être du sujet qui, au départ, n'est rien de plus que le supposé des énoncés. C'est bien cela qui donne déjà à l'interprétation une conséquence et une virulence dont on n'a nullement idée dans d'autres champs.

L'expérience analytique, c'est quoi? C'est une expérience de dépendance à l'endroit de l'autre signifiant. Dans l'expérience, ce qu'on dit prête à interprétation, et donc dépend de l'autre signifiant. C'est une expérience de dépendance sémantique. C'est même une constatation immédiate: tout peut faire sens. C'est même par là que l'expérience analytique est voisine de l'obscurantisme. C'est là aussi qu'on peut saisir ce qui conduit le sujet à rejeter l'épistémologique ou l'épistémique. La psychanalyse, par certains côtés, porte à ce rejet. Elle y porte tout naturellement si on stationne sur cette découverte de l'interprétation. Tout peut faire sens: il suffit d'amener un autre signifiant. Tout peut représenter le sujet pour un signifiant autre.

On le voit, par exemple, de façon patente, dans un certain nombre de récits de cas qui sont faits par des psychanalystes sur ce mode que tout de ce qui surgit dans l'expérience apparaît significatif et n'est jamais apporté que comme preuve à l'appui de la consistance de ce dont il s'agit, cela sous la modalité de la compréhension intuitive ou sémantique. On voit par exemple se dérouler un type de récit où Untel a une soeur. Ca fait sens. Mais on regarde ses notes et on s'aperçoit qu'il s'agit de la cousine. Ca fait sens aussi. Ca ferait sens encore si c'était la grand-mère. On est là d'emblée dans l'atmosphère compréhensive. On peut désigner ça sous le terme d'expansion sémantique. On pourrait ainsi donner quelques injonctions: Mais faites donc un peu preuve d'expansion sémantique! On a là, effectivement, un sujet du sens qui se forme et qui est vraiment, bien qu'obscurantiste, un sujet des Lumières: il n'y a que sens, il n'y a que transparence. L'expérience analytique, il faut bien le dire, porte à ça.

Mais l'analyse ne se règle nullement sur l'expansion sémantique - expansion inévitable et qu'elle induit. Elle se règle, au contraire, sur ce qui, par rapport à ce sujet du sens, est non-sens. Le non-sens, c'est une négation. C'est quand le non-sens émerge que dans l'expérience se formule un tu y es. Ce n'est pas quand les effets de sens se multiplient. Seulement, du fait de la définition du sujet dans l'expérience, d'un sujet qui subit une réduction signifiante de sa définition, la négation de sens est une déperdition d'être. Non seulement le sujet dans son être est volatilisé par la pluralisation et la mobilité de l'interprétation, mais il y a encore, à proprement parler, une déperdition d'être. C'est ce que voile le vocable d'interprétation.

Evidemment, la modalité du tu es dans le non-sens est tout à fait problématique. Ca veut dire: tu y es sur le mode de ta déperdition d'être. En effet, on ne peut pas dire que S1 représente le sujet. A la limite, on peut dire qu'il le présente. Il le présente mais il ne le représente pas. C'est le trait même dont Lacan notait les formations de l'inconscient, à savoir leur fulguration. Ca se pose une fois mais pas deux. Ca s'efface aussitôt. A cet égard, le mode d'être du sujet n'est pas le présent absolu de l'infinitif que comporte le verbe être. C'est plutôt l'imparfait, dans ses deux valeurs repérées par le linguiste Guillaume: un peu plus ça allait y être, ou bien: ça y était, ça n'y est plus. Bref, dans le non-sens tu y étais.

Si ce S1 présente le sujet, disons qu'il le présente exactement comme un manque-à-être. C'est en quoi on parle ici du sujet de l'inconscient. C'est un voudrait bien être qui ne surgit qu'avorté, que dans l'achoppement. C'est seulement à partir de là que l'on peut saisir la division du sujet. C'est la division du sujet entre manque-à- être et non sens - j'écris ici le petit vel d'aliénation qui détermine ce rapport. L'interprétation, si on la saisit à sa racine, n'est pas une affaire de sens. Ca n'est une affaire de sens que dans la mesure où ça n'est qu'une affaire d'être, que dans la mesure où elle introduit le sujet à son manque d'être. L'analyste n'est pas un interprète, il est un interperte. C'est là ce qui revient au sujet, dans l'expérience analytique, du choix forcé qu'il fait.

Au fond, l'aliénation, elle repose sur une réunion. Elle repose sur une réunion du sujet et de l'Autre. De cette réunion, il peut sortir deux choix. Il y a deux choix qui apparaissent. Le premier choix, c'est celui qu'on écrit S1. C'est un signifiant et un seul. Le second, c'est le choix du sens.

Ce premier choix, d'une certaine façon, il est déjà décidé quand on entame une analyse. Il est déjà décidé qu'on ne prend pas cette voie, celle que Lacan appelle la pétrification. Ca supporte, au moins en partie, l'idée confuse de l'autisme. Ca nous est présentifié par le cas Robert de nos amis Lefort. C'est la pétrification par un signifiant de non-sens. Tous les efforts alors du thérapeute se résument à tenter d'obtenir une aliénation du sujet.

Il arrive aussi qu'on essaie de revenir à la pétrification. Ayant visité le champ de l'Autre et en ayant été dégoûté, on essaie en court- circuit de retrouver la pétrification. On fait, par exemple, le choix d'un signifiant maître à psalmodier. Il y a, vous le savez, des sagesses dont c'est l'issue, et qui essaient aujourd'hui de se proposer à l'homme moderne comme une solution par rapport à ce qui l'entraîne vers la catastrophe. On peut donc dire que ce choix est déjà forclos dans l'expérience analytique. Il est forclos bien qu'il puisse être tenté dans le cours de l'analyse.

Il y a donc choix forcé. Il y a choix forcé de se demander: Qui suis- je? Et cela à partir de la réponse qui est déjà le choix lui-même. Alors, effectivement, le choix qui est fait est celui du sens. C'est le choix de parler de façon à faire sens, et même à faire vérité, à vérifier ce qu'on est, à vérifier la donne de nature, la donne de culture, et les contingences. On peut même choisir de s'aveugler sur ce que ça comporte de choix de sens.

Ce que comporte le choix de sens, c'est l'émergence, qui devient alors sensible, de la part de non-sens. Ici, en S1, on est en dehors de cette dichotomie. Quand on se bloque et se fige sur S1, on est hors de la dichotomie du sens et du non-sens. Cette dichotomie ne vaut pas dans ce registre. Mais là, lorsqu'on fait choix de sens, le non-sens apparaît et prend ça part. On peut évidemment jouer à s'imaginer que ce non-sens disparaît en faisant sens de tout. Mais dans cette course haletante à faire sens de tout, on ne fait que mettre plus en valeur encore l'incidence de ce non-sens.

Ce qui lui en revient, à ce sujet qui a fait ce choix, c'est sa division. Il lui revient son statut de sujet barré. C'est ça qu'il a dans sa main de préhension. C'est de là que Lacan motive la séparation. Le fait que l'interprétation est une affaire d'être, ça motive la séparation. La séparation compense la première opération de l'aliénation. Elle en constitue le retour. C'est une compensation d'être. C'est là que se situe le ressort du transfert par rapport à l'interprétation. C'est par là que Lacan entend déduire - et c'est cela qu'il faut accentuer - le transfert. Il entend le déduire à partir du champ de l'Autre comme sens, c'est-à-dire aussi bien comme supposé savoir. C'est là qu'il y a progrès. Il y a progrès par rapport à son schéma à quatre termes où il situait le transfert comme un obstacle au rapport symbolique, à la relation signifiante du sujet et de l'Autre. Ce schéma épouse l'histoire même de la psychanalyse. La psychanalyse a commencé, bonne fille, comme une entreprise de déchiffrage et d'interprétation, et vous connaissez ensuite l'émergence du transfert comme une surprise pour Freud - comme une surprise et comme un obstacle au travail de déchiffrage. Ce schéma quaternaire de Lacan reproduit ce trajet historique.

Quelque chose vient interférer sur le travail de déchiffrage, et l'interférence que Lacan propose dans ce schéma est tout simplement l'imaginaire. Ca interfère du fait de la débilité imaginaire du sujet. Le point extrême de cette conception, vous l'avez à propos du cas Dora dans le texte "Intervention sur le transfert". Le transfert y est purement et simplement considéré comme un point mort du travail analytique.

Evidemment, Lacan n'en est pas resté là. Il a transformé cette définition du transfert en situant ensuite le transfert dans la dimension symbolique. Vous avez alors une nouvelle définition qui, d'un côté, dément la première, et qui, d'un autre côté, la complète.

Je passe, puisque j'ai eu l'occasion de développer ça les années précédentes, mais disons que ce qui est encore le plus proche, c'est la définition du transfert à partir de la répétition. En effet, le fait d'établir ce lien à l'Autre comme sujet supposé savoir, ça fait lever les figures qui dans l'histoire du sujet ont incarné le sujet supposé savoir. Lacan ne l'a jamais dit exactement comme ça. C'est pour les commodités de l'exposé que je rassemble ici plusieurs conceptions. Le transfert apparaît comme une conséquence de la relation symbolique à l'Autre.

C'est très pacifique cette relation, cette dimension symbolique à l'Autre, mais ça prend une tout autre valeur quand c'est ramené à sa racine d'aliénation, c'est-à-dire de perte d'être. On peut utiliser là le nom freudien de castration - la castration qu'implique cette opération symbolique de l'interprétation. A cet égard, le transfert apparaît moins comme un obstacle que comme une conséquence, c'est-à-dire le retour de l'opération de l'interprétation. Freud, en lançant, franc comme l'or, cette opération de déchiffrage, récolte le transfert.

Nous saisissons déjà pourquoi les deux opérations de l'aliénation et de la séparation se complètent chez Lacan. La seconde fait voir que l'on va précisément au-delà du sens. Pour la seconde opération, on laisse de côté toute l'opération de sens et de non-sens. Il s'agit, à proprement parler, de ce qui est être. Pour cette seconde opération, le sujet n'a en main que la part de lui-même qui lui revient. Et la seule part de lui-même qui lui revient du choix forcé qu'il a fait, c'est lui-même comme ensemble vide.

Evidemment, pour obtenir lui-même comme ensemble vide, il faut qu'il soit déjà passé par la négation, il faut déjà avoir fait le choix. Si on s'interroge sur le sujet au niveau de S1, c'est que le sujet, le sujet comme ensemble vide, n'est alors pas décollé du signifiant. L'aliénation, à proprement parler, c'est ce décollage du sujet comme ensemble vide. Quand on s'interroge sur le sujet de la psychose, on s'intérroge en fait sur l'absence de l'opération de l'aliénation, qui a au moins cet avantage de nous délivrer le sujet sous le mode du manque-à-être. A ce moment-là, on ne doute plus qu'il y a sujet. Ce manque-à-être du sujet reste le témoignage qu'il y a du sujet. Mais là, en S1, on ne voit pas l'ensemble vide: il est bouché par l'élément qu'il comporte.

La seconde opération commence par la confrontation du sujet comme ensemble vide avec l'Autre du sens où se poursuit et s'inscrit toujours une chaîne, même si un élément y fait défaut. A la limite, d'ailleurs, vous pouvez abréger toute la chaîne en inscrivant simplement S2. Comment se fait ici la confrontation du sujet et de l'Autre? Comment le sujet opère-t-il cette récupération d'être que Lacan appelle la séparation? Ca repose sur un trait que Lacan reprend de la théorie des ensembles, à savoir que tout ensemble comporte, non à pas à titre d'élément mais à titre de partie, l'ensemble vide. L'ensemble vide est inclus dans l'ensemble A. Je peux écrire. Cet ensemble A, il a S1 et S2 comme éléments, mais il n'a pas l'ensemble vide comme élément. Par contre au niveau des parties, je peux écrire. A inclut l'ensemble {S1 S2} et l'ensemble {0}. C'est là-dessus que Lacan b‚tit son intersection. Il construit une intersection du sujet et de l'Autre - une intersection que l'on peut dire vide, puisque ce sujet et l'Autre n'ont aucun élément commun. Cette intersection, c'est l'ensemble vide: $ ( A = {(} Evidemment, c'est une partie commune d'un type un peu spécial, puisque c'est une partie commune entre le sujet barré et l'Autre qui est faite de ce qui n'est élément ni de l'un ni de l'autre. La partie commune, qui est l'ensemble vide, surgit de ce qui n'est élément ni de l'un ni de l'autre. L'intersection est composée de tous les éléments communs, et c'est ce qu'on baptise l'ensemble vide. C'est une distinction élémentaire qui a toute sa portée. Cette distinction entre l'élément et la partie est fondamentale. A défaut d'en avoir le concept, on ne peut même pas saisir ce qu'est l'objet a et ce qu'il ouvre dans la pratique analytique - l'objet a en tant que c'est à partir de lui que nous pensons pouvoir manipuler la jouissance dans l'expérience analytique sans pour cela aller tripoter le sujet. Nous pensons pouvoir manipuler la jouissance sans techniques actives, sans attaquer l'armure musculaire comme Reich voulait le faire, sans relaxation. Si nous avons cette idée, c'est parce que nous faisons la différence entre l'élément et la partie.

L'objet a, on ne peut pas dire qu'il est un élément de l'Autre. il faut barrer le signe d'appartenance: a ( A L'objet a n'est pas un élément de A, mais on peut écrire pourtant qu'il est une partie de la structure: a ( A

C'est l'écart de la partie pleine et de la partie vide de l'ensemble A qui fait que le terme d'extimité ou d'exclusion interne est maniable et mathématisable. Il est sûr que si vous faites l'énumération des éléments de l'ensemble, vous ne rencontrez pas ce petit a à titre d'élément. Pourtant, il y est. Il y est sur un mode qui n'est pas celui de l'élément signifiant.

C'est là aussi qu'il est important de saisir la communauté de structure de l'objet a et de l'ensemble vide, puisque c'est aussi bien la communauté de structure de l'objet a et du sujet barré. La possibilité même qui est réalisée par le fantasme, c'est-à-dire l'adjointement du sujet barré et de l'objet a, a aussi bien ce support logique.

Le transfert, à cet égard, est un second mode du rapport à l'Autre. L'interprétation, c'est ainsi que nous appelons le rapport du sujet à l'Autre du savoir, et le transfert c'est la façon dont nous nommons le rapport du sujet à l'Autre du désir. Evidemment, à ce niveau-là, il n'est plus l'Autre complet. Il est l'Autre en tant qu'il est saisi par le fait qu'il inclut un vide. Nous pouvons l'écrire A barré.

Il est très important, dans la théorie et la technique, de situer le transfert à une place où il y a l'amour et où il y a aussi bien la pulsion. Le transfert est amour. Même l'objet a peut aussi être appelé amour. Il est amour dans la mesure de l'intersection qui ne vient que d'un recouvrement d'un manque et d'un autre.

Voilà ce que le sujet, n'ayant rien d'autre sous la main que son propre ensemble vide, peut faire pour se retrouver dans l'Autre. Il se retrouve dans l'Autre là où il y a manque dans l'Autre. Il y a là l'être qu'il se donne. Lacan insiste précisément sur cette dimension de volonté, dimension qui est aussi présente dans la pulsion.

Le sujet donc, se donne son être. Comment est-ce que nous pouvons le faire signifier? Eh bien, par un je suis ce qui te manque. Ca s'appelle l'amour quand ce petit a s'habille de l'image du i(a). Ca s'appelle amour quand ça arrive à tirer avec soi ce petit i. C'est la formule de l'amour à mort. En effet, cette place de l'amour est aussi bien la place de jouissance. C'est la place même où la pulsion est concevable. Il faut définir la pulsion comme une activité qui vise à restaurer dans le sujet sa perte d'être.

Evidemment, la pulsion, ce n'est pas très maniable. Lacan n'a pas réglé la pulsion mais il a essayé de faire en sorte qu'on puisse l'appréhender et la manier dans l'expérience. Eh bien, pour la manier, il faut partir du schéma de la séparation. Quand Freud parle du silence de la pulsion, on sait bien que celle-ci suppose une position de séparation d'avec l'Autre du sens, du signifiant du savoir, et même des bonnes moeurs. C'est une connexion avec le manque dans l'Autre. La séparation est une connexion avec l'Autre du désir, c'est-à-dire l'Autre qui comporte un manque. La disjonction, pour nous, c'est aussi un mode de conjonction. Cette séparation d'avec l'Autre du savoir est une connexion avec l'Autre du désir. Lacan le dit en toutes lettres: "Le sujet se réalise (...) par le manque qu'il produit dans l'Autre, suivant le tracé que Freud comme la pulsion la plus radicale et qu'il dénomme: pulsion de mort." C'est au deuxième paragraphe de la page 843 des Ecrits.

Ce schéma de la séparation revient donc à ce que Freud a appelé, d'une façon un peu pathétique, la pulsion de mort. L'amour comme la mort sont des façons de se faire ce qui manque à l'Autre. Ca ne fait pas peur à Lacan de faire ici un rapport entre l'amour et la pulsion de mort qui est quand même un des grands topoi de l'imbécillité universelle.

Mais on ne peut pas évoquer la pulsion, puisqu'il n'est pas encore question ici du corps. Ce n'est que quand le corps est vraiment inclus dans ce schématisme que l'on peut alors parler de pulsion où l'amour vire à la jouissance. En effet, tout cela serait vrai si nous n'étions pas des êtres vivants, si nous étions des ‚mes, des purs sujets de la parole. On peut décider de s'en tenir là et considérer l'amour en laissant de côté la jouissance. On peut la laisser de côté jusqu'à ce qu'elle vous rappelle à l'ordre, car il y a tout de même des êtres sexués et le fait que l'Autre, la première figure de l'Autre, c'est l'Autre sexe. Il y a toujours l'Autre comme l'Autre sexe. Même s'il n'est pas encore là question du corps, remarquons que le vivant est déjà impliqué dans cette petite histoire. Le vivant est impliqué puisqu'il est question de la mort. Il y a un terme tout à fait présent dans la bourse ou la vie et la liberté ou la mort, et c'est le terme de vie.

C'est là que l'on peut parler de l'hystérie. L'hystérie, définissons-là au plus simple par l'épreuve, voire par le savoir, que l'objet a n'est pas un élément de l'Autre et qu'aucune énumération de signifiants ne présentera cet objet: a ( A A cet égard, l'hystérie consiste à s'identifier couramment à ce qui manque à l'Autre. Ce qui manque, à l'occasion, on le cherche, on le produit dans l'Autre. D'où, logiquement, l'attirance pour l'Autre qui manque. Ca demande un certain équilibre, puisqu'il faut quand même qu'il soit l'Autre. Mais on saisit cet Autre par sa carence. Il faut quand même qu'il soit l'Autre, c'est-à-dire qu'il se prenne pour l'Autre ou bien qu'on le prenne pour l'Autre. Ca dispose évidemment à une attirance spéciale pour certaines fonctions. On appelle hystérique un sujet qui ne peut se reconnaître et se mirer que dans le manque de l'Autre. Ca ne dispose évidemment pas ce sujet à l'interprétation comme travail. On peut même dire que c'est un sujet qui fuit l'aliénation comme la peste.

L'obsession, par contre, c'est l'effort fait pour rencontrer l'objet a dans l'Autre comme un élément. D'où une passion du comptage et de l'énumération qui se soutient de ce qu'on peut appeler une erreur dans la théorie des ensembles. Ca conduit grossièrement à parler de la séparation hystérique et de l'aliénation obsessionnelle.

La séparation hystérique, on en a tous les témoignages. Ce sujet est conduit à devoir se recouper dans un support corporel. Mais il faut faire une réserve, car ce n'est justement pas du corps. En effet, cette logique de la séparation s'applique précisément quand il s'agit du corps. Vous avez une partie, celle de gauche, qui est, à proprement parler, le corps. La partie hachurée, c'est l'organe hors corps dont Freud a découvert la fonction avec la castration. C'est par ce biais que Lacan peut dire que l'organisme est pris dans la dialectique du sujet. Nous ne déduisons pas l'organisme. C'est dommage. On aimerait être en mesure de pouvoir tout déduire. Contrairement à l'ambition qui pourrait être philosophique, nous ne pensons pas que nous déduisons tout. Nous prenons au contraire le vivant sexué comme une donnée.

A cet égard, nous pouvons faire se recouvrir le rapport du vivant et de l'Autre en mettant cette fois-ci à l'intersection une perte de vie cause de la sexuation. C'est ce que fait Lacan. Nous distinguons la fonction d'un organe par rapport au corps. C'est ce que fait lumineusement valoir Lacan à partir des deux objets freudiens: le sein et l'excrément. Le sein n'est pas une partie du corps de l'enfant. Il constitue plutôt un empiétement sur le corps de l'Autre. On a, dans cette relation de parasitisme, comme une animation de notre schématisme. Le sein ne fait pas partie du corps de l'enfant, moyennant quoi il est une partie de son organisme en tant que ce dernier permet à cet enfant de se sustenter. L'excrément, lui, apparaît dans son être en tant que hors corps. C'est ce qui permet à Lacan d'ajouter à cette liste la voix et le regard, comme étant par excellence, y compris dans leur caractère évanouissant, supports du manque dans l'Autre. Ils sont les incarnations de la substance évanouissante du manque dans l'Autre.

Dans l'hystérie, ce sont précisément les objets de son support du manque dans l'Autre qui prennent une valeur tout à fait prévalente au détriment du non-sens. Ca contraste avec l'horreur qu'a l'obsession du support corporel. Quand n'entende pas que l'obsession n'a pas de rapports avec la séparation. Simplement, les névroses se distinguent par là. Combien de temps encore continuera-t-on avec ces catégories cliniques? Est-ce que l'on rentrera dans le XXIe siècle encore avec ces catégories? Lacan a tout de même fait beaucoup pour les amincir, pour les logifier. Il faudrait évidemment savoir trancher, et nous n'y sommes pas. Mais enfin, les névroses se distinguent essentiellement par la séparation. C'est en tout cas comme ça que je construis la chose. Elles ne se distinguent pas par rapport à l'aliénation. L'aliénation, c'est même ce qui les fait névroses, ce qui les sustente comme névroses. Les névroses se distinguent par rapport à la séparation. Qu'est-ce qu'il y a de plus révélant que la phobie de la séparation d'avec l'Autre du désir? Se dresse un objet phobique pour redoubler la séparation d'avec l'Autre du savoir de la séparation d'avec l'Autre du désir. Cet objet phobique, on le sait, est essentiellement un signifiant. C'est la découverte de Freud à propos du petit Hans. Cet objet est avant tout un signifiant. Utilisant S1, soit un signifiant de non-sens, le phobique comble le manque dans l'Autre. Il utilise un signifiant d'aliénation pour combler le manque dans l'Autre.

L'hystérie donc, c'est le choix de la séparation comme mode électif du rapport à l'Autre. L'obsession, étant donné l'objet en cause dans la séparation, c'est préférer l'aliénation. Ca ne veut pas dire que le circuit ne va pas jusqu'à la séparation. Mais c'est préférer l'aliénation et le travail de l'aliénation, y compris avec la perte d'être qu'il comporte.

Je ne ferai pas maintenant la clinique des psychoses, mais je pourrais quand même y évoquer une aliénation inverse, qui situe le non-sens dans l'Autre et non pas comme sa propre part d'éclipse. Il y a une aliénation inverse qui situe le non-sens dans l'Autre. Quant à l'objet a, il comporte ceci: a ( A Ca fait que l'opération de séparation est un déchirement. Elle est un déchirement parce que l'objet a n'est pas hors corps.

Je ne continuerai pas à développer ce thème. Je voulais dire tout ça pour arriver à l'introduction de la clinique de la perversion. Je l'avais annoncé la dernière fois.

Pour ce qui est des perversions, notre repère de départ, c'est Sade. Sade, Lacan le structure à partir de son fantasme, donc à partir d'un repérage de la séparation, et, au départ, à partir de la formule simplifiée du fantasme qui est la statique du fantasme. C'est une formule de l'instant du fantasme: a <> $

Si cela est une formule de la statique du fantasme, ça implique, bien sûr, qu'il y a une dynamique et une orientation. La statique se complète d'une dynamique du fantasme où s'introduisent deux termes supplémentaires.

C'est un exemple de ce que Lacan appelle l'ordonnancement subjectif. C'est ce que nous essayons cette année de percer. Ce que nous essayons de percer, c'est moins l'interprétation que les constructions. A partir de quels schèmes conformes à l'expérience analytique peut-on légitimement théoriser la psychanalyse, c'est-à- dire s'y retrouver, se repérer dans la clinique?

Le fantasme de Sade a ceci de particulier qu'il introduit à une expérience. Sade a une expérience. C'est ce qui différencie le pervers et le névrosé. Il y a l'expérience sadienne, ce n'est pas seulement d'y penser. En effet, on ne s'y retrouve dans ce schéma qu'à la condition de s'apercevoir qu'il s'agit aussi bien d'un mode de connexion entre le sujet et l'Autre. C'est d'ailleurs ce qui est nécessaire dans toute construction psychanalytique. C'est de définir les formes de conjonction et de disjonction du sujet et de l'Autre. Là, avec ce schéma, Lacan ménage une surprise à ses lecteurs. Il y a toute une valeur de la surprise. Par exemple, celle de Freud avec le transfert qui lui apparaît comme un lapsus de son acte. Ca fonctionne comme un lapsus de l'acte, puisque Freud ne le repère pas au départ.

Donc, pour retrouver ici le sujet et l'Autre, il faut s'apercevoir qu'ici il y a un sujet Sade et que là il y a l'Autre. C'est à cette seule condition qu'on aperçoit l'opération propre du pervers. Le côté du sujet est reconstitution du sujet de l'aliénation. A cet égard, dans l'expérience sadienne, ce côté du sujet s'incarne dans ce que Lacan appelle la rigidité de l'objet. La jouissance s'y pétrifie, dit-il. Il emploie pétrification pour une position où il n'y a pas de manque-à-être. Le sujet, quand il se fait objet a, se met hors de l'Autre, y compris hors de la loi. C'est du moins ce qu'il tente. Sa division de sujet lui est alors renvoyée à partir de l'Autre.

Je ne vais pas me lancer dans le développement que ça demande, mais disons que cette volonté - que j'ai abrégée dans le schéma par un V qui est aussi bien le vel de l'aliénation - nous introduit à l'impératif sadien comme volonté de la mort de l'Autre comme sujet. Il s'agit là d'une aliénation inversée, c'est-à-dire imposée à l'Autre. C'est imposer à l'Autre l'aliénation subjective à partir de la séparation. C'est bien là qu'il y a un choix forcé chez Sade. Ce choix forcé est d'obtenir que l'Autre choisisse la mort, et même qu'il la demande. C'est susciter dans l'Autre la pulsion de mort qui est un je demande la mort, un je demande la mort pas du tout inédit dans l'histoire, puisqu'un Socrate, par exemple, l'a incarné.

Eh bien, je m'arrête là pour aujourd'hui. Je poursuivrai la fois prochaine.



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