Жак-Ален Миллер, курс 1984-1985 гг.
1,2,3,4
3 сеанс, 28 ноября 1984

Жак-Ален Миллер, курс 1984-1985 гг.
1,2,3,4
3 сеанс, 28 ноября 1984
Cours du 28 novembre 1984

J'ai terminé, la dernière fois, par une sorte d'envolée. Ce n'est pourtant pas mon style. Je ne cherche pas du tout à m'envoler. Je cherche, au contraire, à marcher sur la terre. Je cherche à gravir et non pas à m'envoler. Ce qui m'a amené à cela, c'était de me sentir pressé par le temps pour boucler le cours. J'avais donc ramassé ce qui peut être développé à propos des quatre de Heidegger. Au fond, j'ai une thèse sur ce texte de Heidegger, mais ce n'est pas le lieu ici de la développer. Je me fais, en effet, une certaine idée du public que vous êtes, et je me sens obligé de garder des liens assez proches et sensibles avec l'expérience et la théorie analytiques.

Le texte de Heidegger, intitulé B‚tir, habiter, penser, est selon moi la reprise et la reformulation de ce qui a été son point de départ dans son enseignement, à savoir son livre intitulé Etre et temps. Vous savez que ce volume est une thèse tout à fait volumineuse, alors que ce texte n'est qu'une petite conférence. Mais pourtant, il semble que dans cette petite conférence Heidegger équilibre son premier livre tout entier. On trouve chez Lacan le même rapport dissymétrique. Je l'ai déjà fait valoir en soulignant que son petit texte des Ecrits, qui s'appelle "Position de l'inconscient", balance son rapport de Rome qui, lui, est bien plus volumineux et est aussi bien le départ de son enseignement. Lacan avait lui-même souligné que ce petit texte de "Position de l'inconscient" était, à proprement parler, la suite de son rapport de Rome. Eh bien, je considère que les quatre termes du texte de Heidegger, à savoir la terre, le ciel, les divins et les mortels, sont pour lui la reprise et la reformulation de son Etre et temps, dont l'influence sur Lacan ne saurait être minorée. C'est une référence qui visiblement est pour lui tout à fait présente au début de son enseignement.

Ces quatre termes viennent à la place de ce que Heidegger a élaboré de l'être-dans-le-monde. Il faut peut-être dire un mot sur cet être- dans-le-monde. Il faut s'apercevoir que c'est une des formulations philosophiques les plus importantes du siècle. C'est vraiment le point de départ de l'existentialisme de ce siècle.

Par l'être-dans-le-monde, Heidegger entend un certain rapport de l'être et du monde qui n'est pas caractérisé par l'inhérence. C'est ce qui fait qu'on l'a traduit par l'être-au-monde. Heidegger y oppose effectivement ce qui est le rapport d'inhérence entre deux choses, par exemple l'eau dans le verre, l'auditoire dans la salle, le banc dans l'auditoire, l'auditoire dans le b‚timent universitaire, le b‚timent universitaire dans la ville, etc. C'est aussi bien un rapport qu'avec plus d'humour Molière fait valoir avec la pièce qui est dans le ch‚teau, le coffret qui est dans la pièce, la boite qui est dans le coffret, les diamants qui sont dans la boite, etc. Ca, c'est le rapport d'inhérence. Cet exemple de Molière a d'ailleurs toute sa valeur pour nous, puisque c'est un développé de ce qui est par excellence l'agalma.

L'agalma est par excellence ce qui est précieux et ce qui se trouve dedans, caché. Ce n'est pas ainsi que Heidegger entend son être-dans-le-monde. Pour le faire valoir, il passe à l'occasion par l'étymologie. Dans le in, il entend inheim: habiter, séjourner. Il entend ce dans au sens du séjour. Il dit même que le Ich bin, le je suis, à un rapport essentiel avec la proposition beim: chez, près de. Ca fait que la formulation même du Ich bin peut se traduire par j'habite, je séjourne au monde. A cet égard, Heidegger introduit à sa façon un mode d'être qui est ouvert, qui est en relation essentielle avec l'entour. La présence du Dasein est immédiatement in der Welt sein, c'est-à-dire: immédiatement être-dans-le-monde au sens de ce séjour.

Cela s'oppose d'emblée à un mode d'être du je suis qui se refermerait sur lui-même. Il y a là une ouverture du je suis qui lui est essentielle et qui est exactement une ek-sistence. C'est un terme de Heidegger que Lacan n'a fait que reprendre sous la forme de l'ex- sistence. C'est une subsistance au dehors. Ce dont il s'agit dans ces considérations, c'est d'un sujet dont le mode d'être est l'ek-sistence, et de savoir définir et cerner à quoi précisément il ek-siste.

Ce que Heidegger appelle le monde a une valeur propre, disons existentielle. Il ne désigne pas, par ce terme, le tout ce de ce qui existe à l'intérieur du monde. Il ne désigne pas non plus l'être des étants qui subsistent à l'intérieur de ce monde, ni non plus une région de ce monde. Ce qu'il appelle monde, c'est ce dans quoi vit un Dasein. A cet égard, le monde a une signification existentielle et pré- ontologique. C'est ce qu'il appellera, en le monnayant dans sa phénoménologie, le monde ambiant, avec le sens spatial que comporte ce monde ambiant, et qui a été traité par Descartes d'une façon radicale, puisqu'il lui purement et simplement donné la qualification de chose étendue.

Le monde ambiant chez Heidegger, c'est autre chose. Ce que l'on rencontre d'emblée dans ce monde, c'est ce que Heidegger appelle des outils, des choses dont on se sert, ou, plus précisément, ce à quoi on a affaire dans l'usage de la préoccupation. Heidegger se réfère là au terme de pragmata qui désigne des choses qui ont rapport à la praxis. A cet égard, le Dasein entretient dans son monde un rapport essentiel avec les pragmata, avec les outils. L'outil est essentiellement pris dans une relation, puisqu'il est utile et que ce qu'on rencontre avec lui dans ce monde, ce sont les signes. Les signes présentent immédiatement, eux aussi, une relation, et même, plus précisément, une structure de renvoi. A cet égard, Heidegger situe encore la signalisation comme une espèce de renvoi.

Eh bien, dans la définition que nous donnons au je suis dans la psychanalyse, nous rencontrons nous aussi des pragmata. Nous rencontrons des éléments qui ont cet effet de signalisation. Seulement, nous ne les prenons pas par le biais du signe mais par le biais du signifiant. Le monde ambiant, nous lui donnons une signification à nous dans l'expérience analytique. Que fait-on d'autre, après tout, dans ce qu'on appelle les entretiens préliminaires? Que fait-on d'autre sinon cerner cet être-dans-le-monde, cet être dans son monde ambiant. Il s'agit aussi chez nous de préoccupation. Ce sont les problèmes de praxis. Il n'y a rien de plus convaincant comme symptôme dans la psychanalyse que les problèmes de praxis. En particulier, les insuffisances où le sujet peut se trouver à l'endroit de sa praxis.

On peut dire, de plus, que l'appel fait à l'analyste est un appel fait à un pragma. C'est l'appel fait à un outil nouveau, et c'est, à proprement parler, comme instrument que l'analyste se rencontre dans l'expérience analytique. D'ailleurs, dans l'expérience analytique, il se recompose - c'est sensible - un nouveau commerce familier, pour employer là les termes de Heidegger. Il se recompose un nouveau commerce familier où est en jeu un pragma inédit qui est le psychanalyste. Ce qui modifie dans la psychanalyse la structure de l'être-dans-le-monde, c'est l'invention par Freud d'un outil qu'on ne connaissait pas jusqu'alors. C'est ce dont, cette année, il s'agit de prendre la mesure. Il est difficile que l'outil se mette à parler. C'est pourtant à ce titre que j'enseigne ici maintenant: en tant que l'outil qui parle.

J'ai déjà dit, la dernière fois, que les quatre de Lacan ne sont pas ceux de Heidegger, mais je voudrais vous faire apercevoir que Lacan aborde d'emblée la question du monde à partir d'une réduction, une réduction qui se prête à la formalisation.

On pourrait dire qu'il a commencé par l'être à l'imaginaire. "Le stade du miroir" c'est cela, puisqu'il comporte aussi bien un je suis ouvert, un je suis défini par un mode d'incomplétude qui fait qu'il séjourne et qu'il est spécialement familier avec l'image de l'autre. Il y a là un monde ambiant qui est essentiellement réduit à cette image de l'autre.

Lacan a ensuite défini un être au symbolique, en tant que le monde où le sujet est jeté est essentiellement un monde de langage. C'est, bien sûr, une réduction. C'est une réduction qui est fondée sur l'expérience analytique en tant qu'elle pratique cette réduction du monde ambiant. Elle met le sujet dans une position apragmatique, où l'ensemble du pragmatique est réduit à l'analyste même qui est là le seul objet en présence. On n'allonge pas le patient seulement pour le détendre, pour lui permettre de régresser, on opère sur le monde ambiant - c'est certain - et on n'en dégage que plus purement la position pragmatique de l'analyste.

La question devient aiguÎ lorsqu'on s'aperçoit que Lacan définit aussi bien un être au réel, ce qui veut dire que le sujet, dans la psychanalyse, a affaire avec une jouissance qui constitue un point d'inertie et qui est même le facteur essentiel de son orientation. Il faut savoir que l'expérience analytique dégage précisément la jouissance comme le facteur essentiel d'orientation subjective. C'est par là-même, aussi bien, le facteur d'orientation essentiel pour le psychanalyste, s'il veut fonctionner convenablement comme outil. Nous, nous ne disons pas l'Autre dans un autre sens que le monde. C'est là qu'il faut réveiller cette catégorie qui a été tellement rabotée qu'on n'en voit plus le saillant. Nous, dans l'expérience analytique, quand nous parlons de l'Autre, nous résumons au fond ce qui dans la phénoménologie existentielle paraît comme le soi-disant monde ambiant. Si j'avais à décalquer la formule de Heidegger pour ce qui nous concerne, je parlerais de l'être à l'Autre. C'est ainsi que je définirai, avec quelque ironie, le sujet de Lacan: l'être à l'Autre.

L'être à l'Autre, c'est d'abord l'autre imaginaire, banalisé dans les resucées que l'on donne du "Stade du miroir". C'est ensuite l'Autre symbolique qui s'introduit - prenons les termes de Lacan - dès que la parole se pose en vérité. C'est enfin, et plus complexe, l'Autre réel. L'Autre réel, au sens propre, c'est la jouissance. C'est là, bien que l'on puisse dire qu'il n'y a pas l'Autre de l'Autre, qu'il faut s'apercevoir que, en un autre sens, l'Autre de l'Autre c'est la jouissance. C'est la jouissance parce qu'elle ne se place pas. Elle ne se place pas seulement dans l'Autre au sens de l'inhérence, elle est dans un rapport d'exclusion interne à l'Autre.

Ce ne sont pas là des envolées. Ce sont quelques énigmes que je m'emploierai à déplier. Bien que j'essaie de progresser pas à pas, il faut bien que je prenne parfois une prise un petit peu éloignée, pour ensuite m'en rapprocher.

C'est donc cela que je voudrais traiter aujourd'hui: le rapport du sujet et de l'Autre dans l'analyse et dans l'enseignement de Lacan. C'est un rapport qui ne se satisfait justement pas des chaînes de l'inhérence, et qui, en plus, si on s'en aperçoit, permet de sortir des difficultés et des impasses du rapport de l'individuel et du social. On a, en effet, à cet égard, une logique trop élémentaire pour en parler. La psychanalyse défait les sujets qui s'y prêtent. Pas question de l'individu et du social, ni de la résorption de l'un dans l'autre. Le rapport du sujet et de l'Autre ne décalque pas ce rapport-là. Il ne décalque pas non plus le rapport de l'un et du multiple. On peut dire, avec Freud, que l'expérience analytique est d'emblée sociale. Elle nous donne même le minimum de ce qu'on appelle le social.

Alors, comment se structure, d'une façon récurrente, le rapport du sujet et de l'Autre dans la psychanalyse? J'ai déjà formulé un de ces rapports la dernière fois, quand j'ai évoqué, au niveau imaginaire, la relation essentielle qui structure le rapport du sujet et de l'Autre comme étant une relation d'exclusion. J'avais déjà, par là, introduit cette considération constante chez Lacan, celle des bons connecteurs pour cette dialectique-là. Au fond, il est là déjà question de vérité. Il est question de vérité quand on parle de connecteurs logiques. Il est question de vérité et, plus précisément, des valeurs de vérité.

La valeur de vérité - il faut l'admettre - n'a pas de grands rapports avec la vérité. La valeur de vérité se réduit à la lettre, à la lettre comme non-sens, puisqu'elle se réduit, cette valeur de vérité, à ces deux lettres-là: V et F. On peut en mettre d'autres, ça n'y changerait rien. C'est une valeur purement littérale. De la même façon, ce qu'on appelle proposition dans la logique se réduit à ceci, que ce sont des termes, des ensembles de termes, qui admettent des valeurs de vérité. Une proposition, au sens proprement logique, ce n'est rien d'autre qu'une certaine classe de termes qui ont cette propriété d'être indexés vrais ou faux avec les lettres V et F:

C'est ça qui définit une proposition. C'est ce qui peut être indexé de V ou de F. C'est ce qui peut être affirmé ou nié. En effet, de là, on introduit au plus simple la négation. Il y a un symbole de négation qui porte sur un symbole de proposition. «a obéit à cette loi très simple que si p est indexé de V, non-p sera indexé de F.

«a suffit à faire comprendre comment fonctionne le symbole de la négation. On dira la seconde proposition contradictoire par rapport à la première. Si dans la première il y a blanc, dans la seconde il n'y aura pas noir mais non-blanc.

On fonctionne aussi sur deux autres symboles différents de celui de la négation, à savoir d'abord celui de la conjonction: on peut mettre deux lettres l'une à côté de l'autre, p et q, pour fonctionner ensuite avec le vel que j'ai évoqué la dernière fois: p ( q

Chacun de ces connecteurs se définit par un tableau qui est une pure séquence. C'est le B A BA de la logique symbolique. C'est par une séquence semblable que nous pouvons, nous, saisir ce que Lacan vise dans les rapports du sujet et de l'Autre au niveau imaginaire. Il vise quelque chose à quoi nous pouvons très bien donner la forme suivante.

Vous avez là les quatre possibilités générées à partir des deux symboles que nous avons, soit p et q. Ce que Lacan vise est alors un certain connecteur que nous pouvons appeler le vel d'exclusion, soit.

Ca met en forme, au niveau imaginaire, le toi ou moi. Et nous ne pouvons mettre alors le symbole V que pour les deux cas qui sont en caractères non gras.

Si la subsistance des deux en même temps est impossible, la disparition des deux l'est aussi. C'est ainsi que fonctionne le vel d'exclusion.

Ce vel n'est pas un symbole qui renverse la logique mathématique. Ne croyez pas ça. Les logiciens ont bien pensé qu'à partir de ces tableaux, ils pouvaient obtenir d'autres connecteurs que ceux-ci. Quand Lacan écrit que ce symbole manque encore à la logique contemporaine pour qu'elle soit dialectique, on peut évidemment sourire. On peut sourire puisque ce symbole revient à nier la conjonction des deux termes, et à nier également la conjonction de leur négation. Au fond, ce connecteur est simplement une certaine composition du symbole de la conjonction et de la négation.

Le vel classique, c'est-à-dire le vel non exclusif, peut s'écrire aussi par la conjonction et la négation. On a, entre ces termes, beaucoup de conversions possibles. Pour avoir un connecteur qui vous donne du toujours vrai, il suffit de conjoindre, si on respecte la négation, p et non-p. Et si on nie alors cette combinaison, on a une combinaison qui est toujours vraie, quelque soit la valeur de vérité de p. Nous en ferons peut-être usage plus tard. C'est pour écrire au plus simple que si on nie la conjonction de l'affirmation et de la négation d'une même proposition, on obtient toujours la même valeur de vérité V. De même, si on se contente de ceci:.

Eh bien, on obtient toujours la même valeur de vérité F. C'est une pure réécriture.

On a pu aussi bien répondre à la question de savoir s'il suffisait, pour toutes ces opérations logiques, d'un seul connecteur. Vous avez déjà classiquement la négation, la conjonction, l'alternation. Vous voyez que c'est déjà intertraductible. On a donc cherché à savoir si on ne pouvait pas se contenter d'un seul connecteur pour toute cette logique des propositions. Eh bien, il y a un nommé Sheffer qui a défini un connecteur: Pas tous les deux en même temps mais, par contre, l'un ou l'autre ou aucun des deux. On peut, par là, obtenir tout ce qu'on souhaite de la logique des propositions, c'est-à-dire que l'on peut définir la négation, la conjonction et l'alternation. Sheffer, ce connecteur, il l'a appelé la barre. Ca nous pose la question de savoir si cette barre de Sheffer n'a pas d'étroits rapports avec ce que nous avons baptisé le vel d'exclusion. Elle comporte bien, en effet, la vérité dans le cas où c'est l'un ou l'autre. Elle comporte évidemment en plus le fait que ça reste vrai quand les deux disparaissent. Mais il faut quand même s'apercevoir que dans la logique de l'imaginaire, l'extinction des deux est une issue aussi bien repérée que l'extinction de l'autre de soi-même. Dans l'alternative toi ou moi, l'extinction de moi comporte par cela même l'extinction des deux. A cet égard, peut-être que ce connecteur de Sheffer serait là le véritable vel d'exclusion.

Il en a évidemment trouvé un autre qui est symétrique de celui-là. Il est aussi le connecteur universel de la logique des propositions: Ca n'est vrai que dans le cas où il n'y a ni l'un ni l'autre. Ce connecteur Sheffer l'écrit avec une flèche inversée. Ces petites astuces logiques, qui correspondent à peu près aux deux premiers chapitres du manuel de Quine, nous intéresse, parce que c'est notre abord, en tant que lacaniens, du rapport du sujet et de l'Autre, à savoir un abord logique, dont vous vous apercevez qu'il est un peu plus complexe que le rapport d'inhérence. Nous essayons - et Lacan l'a fait de façons multiples - de trouver entre le sujet et l'Autre les bons connecteurs, c'est-à-dire ceux qui correspondent à l'expérience analytique. C'est la façon dont Lacan a abordé les questions métapsychologiques chez Freud qui, lui, méconnaissait tout à fait ce qui s'élaborait en son temps de cette logique.

La dernière fois, j'ai fait la liaison avec le vel que Lacan appelle le vel d'aliénation: Va. Nous saisissons là une constante dans sa façon de faire. Cette constante, c'est la modification des connecteurs logiques traditionnels, et cela précisément pour articuler le rapport du sujet et de l'Autre. C'est ce que comporte l'histoire de la bourse ou la vie que Lacan introduit comme mise en scène dramatique de ce vel d'aliénation auquel il donne une valeur fondamentale.

Reprenons la bourse et la vie qui sont strictement équivalents à un p et à un q comme propositions. Nous avons les quatre possibilités suivantes. Ce que comporte expressément le vel d'aliénation tel que Lacan le produit, le promeut, l'invente, c'est qu'on ne puisse conserver les deux. C'est même ce que comporte le choix de la bourse ou la vie. C'est avant qu'on a les deux. Après, de toute façon, on n'a aucune chance de les conserver. Cette logique de l'aliénation comporte donc que le premier terme soit toujours destiné à être perdu. Par contre, le véritable choix se situe entre ces deux lignes sur le schéma, qui chacune sont vérifiables selon le connecteur. Ou bien on n'a que la vie, ou bien on perd les deux. La logique de l'aliénation est celle qui comporte cette seule issue, quelle que soit la façon dont on entend le vel exclusif - selon la première version ou en l'identifiant à la barre de Sheffer.

Pourquoi est-ce que Lacan donne à ce vel d'aliénation une place tout à fait essentielle dans le rapport du sujet et de l'Autre? Vous pouvez oublier tous ces symboles logiques, il reste cette relation essentielle entre le sujet et l'Autre. Entre le sujet et l'Autre, il en va, au sens de Lacan, non pas d'un toi ou moi qui vaut au niveau imaginaire, mais de cette relation qu'il s'agit d'expliciter.

Il faut d'abord constater que Lacan célèbre cette découverte. Il la célèbre et on peut regretter qu'elle soit plutôt absente du maniement courant des psychanalystes. Il le dit: "Ce vel nouveau à produire dans son originalité." C'est vraiment, là, mettre toute la gomme. Il le définit exactement comme un connecteur: "Par le fait qu'il impose un choix entre ses termes qu'à éliminer l'un d'entre eux, toujours le même, quel que soit ce choix. L'enjeu s'en limite donc apparemment à la conservation ou non de l'autre terme quand la réunion est binaire." C'est donc aussi une valeur globale. Si on essayait de combiner plusieurs symboles de propositions, ça jouerait toujours sur la perte, la disparition d'au moins un de ces termes-là, et toujours le même, pas au choix. Autrement dit, ça impose un positionnement, une considération du positionnement des termes.

L'enjeu apparaît clairement à partir du texte du "Stade du miroir", à savoir qu'au niveau de l'imaginaire la logique ne tient pas, comme on le dit le plus souvent, à l'identification, à l'identité. On s'imagine que la logique de l'imaginaire se réduit au je est un autre, au je suis un autre. Au sens de Lacan, la logique de l'imaginaire est fondée sur le vel d'exclusion. Ce n'est pas le je suis un autre mais le toi ou moi. Cette simple remarque est de nature à faire bouger un petit peu le ronron sur ce thème.

Ensuite, ce dont il s'agit ici, c'est d'une logique du symbolique, et là le vel d'aliénation a déjà toute sa valeur de limiter tout ce que peut comporter l'idéal de la réalisation subjective qui tiendrait à la résorption du particulier dans l'universel. C'est pourtant encore ainsi que dans son rapport de Rome Lacan définit la terminaison de l'analyse. Il n'implique pas dans cette terminaison, à ce moment-là, le vel d'aliénation. Pour pouvoir écrire ce qu'il écrit page 321 des Ecrits: "La question de la terminaison de l'analyse est celle du moment où la satisfaction du sujet trouve à se réaliser dans la satisfaction de chacun", il faut ne pas disposer encore de ce vel d'aliénation, il faut être encore pris dans l'opposition de l'individuel et du social en formulant que la dialectique en jeu dans l'analyse ne saurait être individuelle. Ca implique évidemment qu'elle est transindividuelle et qu'elle ne se résout qu'au niveau où il y a du tous. Mais le vel d'aliénation est là d'emblée pour limiter les ambitions du tous et du tout. C'est d'ailleurs pourquoi Lacan peut dire - bien que ça n'apparaisse à personne - que son texte de "Position de l'inconscient" est la suite de son rapport de Rome. Il en est la suite et la correction, puisque c'est précisément dans ce texte que Lacan introduit ce vel d'aliénation qui est si essentiel et qui nous éloigne de toute dialectique d'intégration.

La dialectique de l'intégration, c'est quoi? On a le particulier et l'universel, et puis on a l'idée que le particulier va finir pas se loger à sa place dans l'universel. Eh bien, le schéma de Lacan - et qui vaut pour bien d'autres choses - c'est celui-ci. Ca introduit logiquement une dialectique qui n'est pas d'intégration mais d'empiétement et d'écornage. Ce sont des termes qui se retrouvent chaque fois que nous structurons convenablement les choses à partir de l'inconscient. Il s'agit, là, de dégager des schèmes qui sont toujours exigibles à partir de l'inconscient au sens de Lacan. Nous avons là un schème qui répond à cette exigence, et qui déjà, en lui-même, implique que le sujet ne peut être inclus.

C'est une dialectique qui fonctionne avec deux termes. Qu'est-ce que c'est que ce minimum de deux termes? C'est d'abord le minimum que comporte l'exigence du sujet lui-même si nous la prenons au sérieux. Quand on dit l'être et son monde, on a affaire à l'être et à son monde, au Dasein et à son monde, même si ce n'est pas dans un rapport d'inhérence. A cet égard, pour nous, le deux est déjà impliqué par l'être à l'Autre.

Il est aussi bien impliqué par le fait que notre point de départ est le langage en tant que nous le considérons à partir de la chaîne signifiante. Vous savez que deux est le minimum du signifiant. Le signifiant est différentiel, il ne se pose que dans sa différence avec un autre, et nous pouvons réduire l'écriture de toute chaîne signifiante à S1-S2. Cette définition du S1-S2 est conforme à Saussure. Ce dont il s'agit d'abord dans cette dialectique d'empiétement et d'écornage, c'est de cette réunion binaire de S1 et de S2. Seulement, c'est apparemment qu'il y a ces deux termes. Ces deux termes, comme pour la bourse ou la vie, on peut les écrire ainsi.

Il y a un troisième terme qu'on ne voit pas. Le troisième terme qu'on ne voit pas, c'est celui qui correspond à l'ensemble vide de ce schéma. C'est avec ça que vous vous retrouvez quand vous refusez de donner votre bourse.

Ce qu'il est important de relever, c'est que cette logique du symbolique fonctionne là avec trois termes. L'aliénation, au sens de Lacan, se définit déjà très suffisamment avec ces trois termes. Mais il lui faut une autre opération pour y ajouter un autre seul terme, et qui vient après. Ce fonctionnement élémentaire, nous pouvons lui donner en effet une orientation temporelle et comprendre pourquoi il s'agit là d'orientation, car ce n'est rien de moins que la position du sujet de l'inconscient que Lacan entend ici intégralement logiciser. Ca peut paraître une ambition excessive. Elle est d'ailleurs tellement excessive qu'elle est passée inaperçue dans cette valeur. On s'est attaché aux entours plutôt qu'au coeur de ce dont il s'agit.

Il y a là trois temps qui se distinguent si on admet d'abord le sujet comme dépendant du signifiant, du signifiant qui vient de l'Autre. A cet égard, le premier temps est incomptable. Un sujet, ce n'est rien. Il faut écrire rien et non pas série, puisque nous ne disposons même pas encore de ce symbole. Au temps suivant, ce sujet qui n'est rien, il devient quelque chose à partir de l'Autre, de l'Autre qui l'appelle ou qui l'interprète. Tout ça mériterait d'être développé, mais comme je l'ai déjà fait, je ne garde que la carcasse.

Ce qui vient de l'Autre comme appel vers ce sujet qui n'est encore rien, nous pouvons nous le représenter par ce cernage même de l'ensemble vide qui dit qu'il y a là un sujet à surgir, et qui, de le dire, le fait surgir comme sujet du signifiant. C'est dire que ce terme, qui est lui-même quelque chose dans l'ordre du signifiant, peut lui-même être écrit. A cet égard, on le redouble de l'écriture S1 qui le fige. Le sujet se fige et par là devient un signifiant. Il se change en signifiant, comme on dit se change en pierre. C'est alors un autre signifiant qui lui donne sens. C'est ce qui répond à la formule de Lacan, à savoir que le sujet est représenté par un signifiant pour un autre signifiant. On n'est représenté par qu'à la condition d'être représenté pour. Ca veut dire que ce schéma lui-même comporte un temps où le sujet est purement et simplement éclipsé par le premier signifiant. C'est seulement au moment où s'introduit le second signifiant, le signifiant du sens, qu'alors, rétroactivement, le premier prend la valeur de le représenter. On pourrait là se passer tout à fait du terme de sujet. On engendre à partir de rien, et, par le premier cernage de ce rien, on engendre une dialectique de sens.

Ensuite, on opère avec ce schéma, c'est-à-dire avec un ensemble qui ne comporte que le S1 et un ensemble qui comporte le S1 et le S2. C'est un schéma élémentaire de l'engendrement du sujet. Au départ, nous ne prétendons pas qu'il existe, ce sujet de l'inconscient. Nous prétendons si peu qu'il existe que nous sommes tout à fait prêt à l'identifier à rien, et donc à l'engendrer, au sens propre, comme un effet de signifiant. C'est là que la formule de Lacan - le sujet est l'effet du signifiant - prend sa précision. Il est un effet du signifiant par le fait qu'il y a ce vel d'aliénation. Ce sujet du signifiant, nous ne l'aurons engendré que lorsque nous ferons fonctionner sur ce schéma le vel d'aliénation qui nous donnera alors le sujet comme manque. Il ne peut être manque à proprement parler. Il ne peut être manque que s'il a déjà une place.

Nous prenons donc le sujet intégralement comme effet du signifiant. Nous ne considérons aucune qualités et propriétés préalables de ce sujet avant l'intervention du signifiant. C'est un réductionnisme. C'est même - il faut aller jusqu'au bout - un annulationnisme. Si, dans l'expérience analytique, on veut se focaliser sur le sujet, c'est là le schéma qui reste essentiel. Ce sujet ne se saisira dans son manque-à-être qu'à la condition qu'on ne le repère jamais qu'à partir du signifiant qui l'effectue et à partir de rien d'autre - jusqu'à l'opération suivante, bien sûr.

Ce schématisme, Lacan le fait valoir comme la structure même des formations de l'inconscient freudien. D'abord parce que ce schéma comporte qu'il y a quelque chose qui cloche dans l'ensemble des signifiants, qu'il y a, de toute façon, un principe qui écorne cet ensemble de l'Autre d'où vient le signifiant. Cet ensemble est écorné. Il est écorné dans le choix. Puisque nous disons que c'est du S2 que vient le sens, il y a de toute façon un écornage de sens qui se produit du fait de ce vel d'aliénation. C'est un écornage de sens que l'on saisira au mieux par la négation. On l'appellera non-sens. A cet égard, l'inconscient freudien ne se définit que de l'émergence au champ de l'Autre - c'est-à-dire là où l'on s'emploie à faire sens - d'un non-sens qui systématiquement écorne ce champ de sens. Ca comporte que l'inconscient n'a de sens qu'au champ de l'Autre. Ca nous évite tout substantialisme de l'inconscient. Il n'a de sens qu'au champ de l'Autre et en tant que non-sens. Le non-sens suppose comme contradictoire le champ du sens.

Ca comporte aussi que l'inconscient n'a de sens qu'à condition que le sujet soit engagé dans une réalisation véridique, c'est-à-dire que sa parole s'affirme en vérité, c'est-à-dire qu'elle se place encore au champ de l'Autre. L'inconscient n'a de sens qu'à condition que le sujet soit engagé dans un processus de vérification, de faire-vrai. C'est de ça dont il s'agit dans les entretiens préliminaires. Il s'agit de s'assurer que le sujet soit capable d'une parole qui s'affirme en vérité. Il faut dire que ce n'est pas vrai de tous. C'est même ceux-là que Lacan appelait des canailles. Les canailles ne sont pas engagées dans une réalisation véridique. Ce qui les rend bêtes, c'est finalement de ne pas rencontrer l'inconscient, et cela précisément parce que l'inconscient n'a de sens qu'au champ de l'Autre. Ca les rend bêtes, c'est-à-dire: ça les rend uns. Ca les ferme, et à jamais, à la dimension de l'Autre, à l'être à l'Autre.

Il ne faut, bien sûr, pas confondre ce que j'appelais rapidement la capacité d'une parole vraie et l'inquiétude du sujet sur la vérité de sa parole. Au contraire, c'est le sujet inquiet de la véracité de sa propre parole qui se démontre justement l'affirmer en vérité. L'angoisse du faux, et même de la fausseté essentielle de l'être qui est présente dans l'hystérie, est au contraire le témoignage que le sujet est engagé jusqu'aux tréfonds de son être dans un processus de vérification. Dans cette vérification, il en va justement de son être, à l'hystérique.

En définitive, on ne peut choisir que l'Autre, et, quand on le choisit, il y a quelque chose qui choit. Ce qui choit est d'emblée cette part de non-sens qui circule et qui habite la parole. Mais ça reste prélevé, écorné sur le champ de l'Autre. Ca n'est pas hors de l'Autre. C'est même à la condition que l'Autre soit là. C'est à cette condition que l'inconscient prend un sens.

Ca implique, pour ce qu'est le sujet, une conséquence difficile. En effet, si on prend les choses du côté du sujet, eh bien, ce sujet est divisé. La division constituante du sujet est là. Ce sujet est constitué en deux parts qui sont le manque-à-être et le non-sens. Il est, d'un côté, non-sens dans la formation de l'inconscient, et, d'un autre côté, il est un sujet aléatoire qui dérive selon le vecteur du désir. Il est pris dans ce que Lacan appelle, dès le rapport de Rome, les jeux sériels de la parole. Un sujet donc, et dont il faut dire que l'aliénation comporte son manque-à-être.

C'est là que Lacan complète ce schème d'un schème contraire, à savoir le schème de l'Autre en tant que là le sujet trouve ce qu'il peut trouver d'être. Ce vel d'aliénation, ce vel d'empiétement et d'écornage, se complète d'un Autre symbole que l'on pourrait écrire du second symbole de Sheffer, un symbole qui comporte explicitement, dans les termes de Lacan, le ni à...ni à.

Ce que Lacan accomplit dans le schème logique de l'aliénation et de la séparation, il faut bien s'apercevoir ce que c'est. C'est le tour de force de faire se rejoindre la théorie freudienne des formations de l'inconscient et la théorie freudienne de l'objet perdu, c'est-à-dire de faire se rejoindre logiquement deux phases de l'oeuvre de Freud qui ne sont pas apparemment logiquement impliquées et qui correspondent aux deux découvertes freudiennes.

Il y a - je l'ai déjà dit - deux découvertes de Freud. La première découverte, c'est celle de l'inconscient et de ses formations. Elle correspond à ses trois premiers ouvrages: la Science des rêves, Psychopathologie de la vie quotidienne, le Mot d'esprit, que Lacan rappelle comme une trilogie. La seconde découverte de Freud, c'est celle qui est marquée par ses Trois essais sur la théorie de la sexualité. C'est celle de l'objet perdu et c'est celle qui se poursuivra ensuite dans la théorie des pulsions, pour finalement gagner peu à peu sur le déchiffrement de l'inconscient.

Avec aliénation et séparation, ce que Lacan s'emploie à faire - et il lui faut pour cela non seulement trois termes mais quatre - c'est de réunifier Freud logiquement. Ce que Lacan conjoint logiquement avec aliénation et séparation, c'est, disons-le, l'inconscient et le ça. Ce dont il s'agit pour Lacan, c'est comment l'objet surgit du non-sens - l'objet libidinal. Il n'est en effet pas question de libidinal dans cette construction, et ce dont il s'agit donc pour Lacan, c'est de voir comment l'objet libidinal se déduit du non-sens du signifiant. Il s'agit de voir comment l'objet libidinal surgit de l'opération subjective que le sujet conduit avec sa propre perte, c'est-à-dire avec son propre ensemble vide.

Même quand il était encore loin, à l'époque, de cette construction, déjà Lacan l'annonçait dans son rapport de Rome. Il concevait une nécessité à ce qu'il y ait un temps où le sujet dit non "au jeu de furet de l'intersubjectivité". C'est son expression même. Ce qu'il appelait le jeu de furet de l'intersubjectivité, c'était cette métonymie qui, indéfiniment, reconduit le sujet vers un autre signifiant: "Il soustrait [le sujet] sa vie précaire aux moutonnantes agrégations de l'Eros du symbole, pour l'affirmer enfin dans une malédiction sans paroles."

Cette nécessité qui est dite là avec un certain pathos, une certaine emphase, c'est celle que plus tard Lacan réduira strictement à ce schématisme, à savoir la nécessité du moment où le sujet place un non, un non à l'Autre du signifiant. Par là, dans la malédiction, il trouve aussi son être. Cette construction, c'est, disons, le second schème, chez Lacan, du rapport du sujet et de l'Autre.

On part, là, du sujet comme ensemble vide. La fois précédente, on partait de cet ensemble-là, de cet ensemble déjà significantisé. On part du sujet comme ensemble vide et, cette fois-ci, le partage se fait autrement avec l'ensemble de l'Autre. Il se fait ainsi.

Dans la zone d'intersection, il n'y a pas quelque chose. Il n'y a même pas ce signifiant de non-sens. Il y a du vide. C'est pour Lacan, à proprement parler, la place de l'objet. L'objet, au sens où il le recompose, est fait de manque. L'objet, il n'est pas quelque chose, il est fait de manque, et il surgit à la place où il y avait ce non-sens.

De quoi s'agit-il ici? Il s'agit que le sujet - que nous avons produit comme sujet du signifiant et donc, comme tel, vide - se fasse manque à partir de ce vide, et qu'il puisse, de ce vide même, faire manque dans l'Autre. Il y a une nécessité à ce que le sujet vide de l'inconscient, c'est-à-dire le sujet qui n'est plus que le supposé du non-sens, du lapsus, de l'acte manqué, du rêve, se fasse manque pour être. Ca, ce n'est pas le manque-à-être, c'est l'être au manque.

Ce que Lacan amène de décisif, c'est cette disjonction de l'inconscient et du ça, et, l'ayant formulée, de la raccorder avec cette nécessité aussi simple, à savoir que le sujet obtenu comme vide se fasse manque dans l'Autre pour se faire être. C'est dans cette inscription qu'il peut offrir sa propre mort. Là, la question telle que Lacan la dramatise est formulée comme un peut-il me perdre? C'est ainsi qu'il incarne ce se faire manque dans l'Autre. Peut-il me perdre, ça pourrait se dire autrement encore. Ca pourrait se dire: m'aime-t-il? C'est-à-dire: me fait-il une place? Ou tout simplement: est-ce que j'existe pour lui? - ce qui veut dire: est-ce que je fais manque pour lui?

A cet égard, il faut voir que l'essentiel est cette connexion impliquée ici entre le fait de l'inconscient constitué dans l'expérience analytique et la nécessité que surgisse la question de l'amour. Le transfert est sur cette face-là, sur la face que Lacan appelle de séparation. Il est sur la face où, inéluctablement, la constitution d'un processus de vérification au champ de l'Autre implique l'amour, implique la mort - la mort dans la question: est-ce que je fais manque pour lui? C'est dans cette question que se conjoignent l'amour et la mort. C'est en jeu dans la moindre interruption d'analyse. L'interruption de l'analyse, ça s'interrompt sur la séparation, donc sur ce temps.

Alors, cet ensemble vide du sujet, comment et où intersecte-t-il l'Autre? Il intersecte l'Autre à un point très précis, c'est-à-dire là où l'ensemble de l'Autre comporte aussi bien l'ensemble vide. C'est, après tout, ce que la théorie des ensembles implique, à savoir que l'on puisse compter l'ensemble vide dans chaque ensemble. Eh bien, il y a un point qui n'empiète pas sur la chaîne signifiante à proprement parler, mais qui empiète, dit Lacan, sur l'intervalle entre les signifiants. Ca empiète sur l'ensemble vide inclus dans l'ensemble.

A côté des effets de sens qui s'établissent incessamment du côté de l'Autre, à côté des effets de sens qui s'y solidifient, se réserve toujours, dans toute parole, la place que ça veut dire autre chose. Et cette autre chose inassignable c'est, à proprement parler, ce que nous pouvons écrire comme l'ensemble vide d'un discours, ce qu'on peut appeler son énonciation, ou ce qu'on appellera au mieux son désir. A cet égard, ce que nous qualifions ici de l'ensemble vide inclus dans le champ de l'Autre, c'est, à proprement parler, le désir de l'analyste dans l'expérience analytique. Du seul fait qu'il interprète, il laisse la place en x de son désir.

Ce que Lacan construit comme opération d'intersection, c'est donc l'intersection qui se fait entre l'ensemble vide du sujet de l'inconscient et l'ensemble vide inclus dans le champ de l'Autre. Il y a là une intersection singulière puisqu'elle n'enferme rien, puisqu'elle n'enferme aucun élément signifiant.

Je vous ferai remarquer qu'avant même d'évoquer l'objet qui va occuper l'intersection du sujet et de l'Autre, Lacan nous donne cette opération subjective du sujet qui consiste, en tant que sujet de l'inconscient, à se faire manque dans l'Autre, et donc à poser la question de l'amour et de la mort comme le ressort vrai et dernier de ce qui constitue le transfert. Il faut remarquer qu'il écrit cela à un moment où il a déjà inventé le sujet supposé savoir comme principe du transfert, et que c'est bien ce qui nous oblige à trouver comment ça s'adjointe.

Quand on saisit le transfert à partir du sujet supposé savoir, on le saisit à partir de l'aliénation signifiante, c'est-à-dire à partir de l'opération précédente que j'ai évoquée et où cette dimension de vérité se trouve activée à l'occasion de quelqu'un, à l'occasion d'un quelconque. A cet égard, certes, c'est le pivot du transfert. c'est même l'entrée dans le transfert.

Mais distinguons ici le pivot et le ressort. Le ressort du transfert, c'est ce qui complémente la première opération. Le ressort du transfert, c'est précisément ce temps où est logiquement impliqué que le sujet se fera manque dans l'Autre, c'est-à-dire visera le manque dans l'Autre et tentera de se loger en lui. C'est là une contraction logique de deux temps, de deux moments de la construction freudienne. C'est une contraction logique qui nous marque jusqu'à l'articulation de la pulsion. La pulsion est la nécessité de l'inconscient. C'est, au sens complet, ce qu'on peut appeler la dialectique du sujet - terme que Lacan emploie dans "Position de l'inconscient". La dialectique du sujet est faite de cette aliénation et de cette séparation en tant qu'elle repose sur le quatuor S1, S2, $, plus le quatrième terme, le terme d'intersection entre le sujet et l'Autre, à savoir l'objet a.

J'ai été comme d'habitude plus long que je ne le pensais. Je vais donc interrompre là-dessus. La prochaine fois, je vous montrerai comment s'anime ce schématisme à propos du fantasme sadien



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