Жак-Ален Миллер, курс 1984-1985 гг.
1,2,3,4
2 сеанс, 14 ноября 1984

Жак-Ален Миллер, курс 1984-1985 гг.
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2 сеанс, 14 ноября 1984
II Cours du 14 novembre 1984

J'ai indiqué, la dernière fois, que j'allais prendre pour thème l'opératoire. L'opératoire n'est pas communément pris pour thème, puisqu'il permet, au contraire, de traiter le ou les thèmes. C'est pourquoi, ayant ce projet de traiter l'opératoire, on se trouve amené à se poser la question d'un métalangage.

S'agissant de l'enseignement de Lacan, le cas est pourtant différent, puisque Lacan a lui-même pris continuellement pour thème l'opératoire dont il fait son instrument. A cet égard, nous ne pouvons pas nous vanter de le dépasser ou de le surclasser. Ce que nous pouvons faire, c'est sélectionner dans cet enseignement et donner une consistance à ce qui concerne précisément l'opératoire, à ce qui concerne l'instrument pour penser la psychanalyse. Il se trouve seulement que cet instrument structure aussi bien la pratique analytique et que cette dernière n'est pas indifférente à l'instrument avec lequel on la pense. On en est, au contraire, tout à fait dépendant. C'est aussi, cette année, ce qu'il s'agit de faire apparaître.

Ce qui est aussi en question, c'est le rapport entre la pensée dans la psychanalyse et la pensée scientifique. Je n'en ferai pas mon thème d'emblée, puisque, pour y venir, j'attends d'avoir devant vous élaboré suffisamment. Mais puisque l'actualité, la mienne, m'y amène, je peux évoquer l'écho qu'a eu tel article du magazine freudien L'Ane. C'est un article de jeunes philosophes d'avenir dans l'establishment de la philosophie. On doit être attentif à ce qui chemine là.

Ces deux jeunes philosophes d'avenir académique n'ont rien trouvé de mieux que d'interpeller le psychanalyste en cela qu'il aurait à répondre au diagnostic porté sur la psychanalyse par Karl Popper, qui, définissant les disciplines scientifiques par la réfutabilité, dénie cette propriété à la psychanalyse et également au marxisme. Et voilà donc nos deux compères qui sollicitent les psychanalystes de répondre à cette mise en cause.

Je remarque d'abord que cet argument n'est pas nouveau. Je n'ai pas vérifié la date de l'article que Popper a consacré à la question. Ca doit dater des années 60 ou peut-être du début des années 70. Ces deux philosophes ont mis du temps à s'apercevoir que Popper existait. D'ailleurs, ils ne sont pas les seuls. L'ensemble de l'establishment philosophique français a mis beaucoup de temps pour s'apercevoir qu'on fait de la philosophie outre Manche et outre Atlantique.

Cette cécité n'a jamais été - il faut quand même le remarquer - celle de Lacan. Il a évoqué Frege à un moment où ce nom était presque inconnu en France, alors qu'il était au fondement du mouvement de la philosophie anglo-saxonne. Lacan a évoqué aussi Popper et son argument contre la psychanalyse. Il l'a évoqué il y a à peu près dix ans. Ces philosophes, apparemment, ne sont pas au courant. Il l'a évoqué, il faut le dire, comme une plaisanterie, en disant que, c'est vrai, la psychanalyse est irréfutable. Il concédait cela à Popper en y ajoutant que c'était là la faiblesse de la psychanalyse.

On pourrait peut-être se demander pourquoi Lacan a traité ça à la rigolade, puisqu'il ne s'est pas étendu sur ce sujet. Cet argument de Popper - toute révérence due à son travail d'épistémologue qui d'ailleurs, sur certains points, consonne avec ce que nous pouvons élaborer, à savoir, par exemple, le lieu de l'Autre - l'argument de Popper disais-je, n'est pas sérieux.

Quelle est au fond la nature de cet argument? Ca ne porte pas sur la réfutation prise au sens commun. Cet argument nous donne, comme critère de la scientificité, le fait que ce discours serait capable de formuler lui-même sa procédure de réfutation, c'est-à-dire de définir les conditions telles que si elles ne sont pas respectées, le discours concède alors qu'il est faux. Ca répond au statut de ce qu'on appelait naguère l'expérience cruciale: définir une hypothèse et définir aussi à quelles conditions de l'expérience, et plus précisément de l'expérimentation, cette hypothèse serait reconnue pour fausse. Ca déplace donc la scientificité. Ce qui fait alors une discipline scientifique, c'est de définir les expériences qui l'infirment. Il y a là une sorte d'inversion qui apparaît séduisante et nouvelle à l'esprit.

Il y aurait donc une faiblesse de la psychanalyse: elle ne peut trouver que des confirmations et jamais définir à quelles conditions elle reconnaîtrait qu'elle est une hypothèse fausse. Popper dit d'ailleurs la même chose pour le marxisme, qui peut résorber toute réfutation en la voyant animée par l'intérêt de classe qui disqualifie toute réfutation.

Eh bien, monsieur Popper n'est pas sérieux quand il dit ça. En fait, c'est un plaisantin. C'est un plaisantin car où a-t-on vu que la physique mathématique comme telle puisse définir ses conditions de réfutation? Il peut y avoir, bien sûr, à l'intérieur de la physique mathématique, des théories hypothétiques qui se trouvent infirmées ou surclassées et remplacées par d'autres plus puissantes, mais la physique mathématique en tant que telle, comme discipline, comme discipline qui reste fondée sur la sentence de Galilée - à savoir que la nature est écrite en langage mathématique, c'est-à-dire sur un certain appareillage du réel à partir de la mathématique - comment donc pourrait-elle définir les conditions de sa réfutation en tant que discipline? Il faudrait déjà se demander à quelles conditions on réfute en mathématique. Les mathématiques en tant que telles ne définissent nullement leur falsifiabilité. C'est à cet égard que ces disciplines peuvent être qualifiées de dit-mensions du discours, c'est- à-dire des demeures, des lieux du dit. Eh bien, en tant que lieu du dit, on n'est pas réfutable. On peut abandonner dans l'histoire ces dit- mensions - on a vu ça - mais il est purement et simplement faux que ce soit à partir de conditions de falsifiabilité prescrites de façon interne.

La psychanalyse - il faut peut-être le rappeler à ces philosophes -, telle que Lacan l'a développée à partir de Freud, prétend à ce statut de dit-mension, et, à ce titre, elle n'est pas plus ni moins réfutable que la physique mathématique.

On voit bien ce que suppose l'argument de Popper. En fait, il prend la psychanalyse dans un ensemble qu'il forge et qui serait, par exemple, les disciplines de la psyché, où il y aurait la psychologie d'Untel et d'Untel et puis la psychanalyse de Freud. Et c'est par rapport à cette construction qu'il voudrait qu'on évacue alors la falsifiabilité de chacune de ces hypothèses faites sur le fonctionnement mental.

C'est là qu'est toute la question. Pour nous, en effet, la psychanalyse ne fait pas du tout partie d'un ensemble où elle voisinerait avec les théories de psychiatrie ou de psychologie. Nous prétendons, pour la psychanalyse, au même statut que la physique mathématique ou les mathématiques. Nous ne croyons pas que l'hypothèse de l'inconscient soit plus vérifiable que ne l'est l'hypothèse que la nature soit écrite en langage mathématique et qu'on puisse opérer sur le réel physique à partir de la mathématique.

Il est vrai que la physique se confirme comme dit-mension sans que ça vaille pour des disciplines qui n'ont pas le même statut. Eh bien, il en va de même pour la psychanalyse. Il en va de même, avec en plus ce fait que notre hypothèse de l'inconscient s'accommode très bien qu'on dise qu'il n'existe pas. Ca ne nous dérange pas du tout. C'est même ce que Lacan formule quand il met l'accent sur ceci, que l'inconscient n'est pas substance et que, s'il faut le répartir entre être et non-être, il est plutôt du côté du non-être. Son être est tout en puissance. Mais là nous sortons de la chaîne singulièrement étroite où Popper essaie de nous inserrer. Ses arguments ne tiennent pas compte de ce dont il s'agit dans la psychanalyse.

Au fond, l'idéal de Lacan, c'était d'élever la psychanalyse au rang d'une dit-mension qui puisse se comparer avec les dit-mensions que nous connaissons de la science. C'est cette trace que nous essayons de suivre cette année. J'évoquerai encore ce terme de dit-mension plus tard, à propos de ce que je crois être une référence de Lacan, à savoir un texte de Heidegger qui s'appelle B‚tir, habiter, penser. Mais je veux maintenant tout de suite revenir à l'émergence du quatre lacanien, et cela sous la forme du quatuor.

Ca demande qu'on affine la conception de ce que Lacan entend par la dialectique dans l'expérience analytique. J'ai déjà eu l'occasion d'en parler les années précédentes. C'est un concept de la dialectique qui, paradoxalement, inclut le formalisme. Il s'agirait, avec Lacan, d'un formalisme qui serait compatible avec la dialectique. Si nous essayons de cerner ce qui est opératoire dans son enseignement, opératoire pour pratiquer la psychanalyse, il me semble que nous ne pouvons pas évacuer cette conception mais qu'il nous faut, au contraire, la poser d'emblée.

Le concept de la dialectique consiste grossièrement à poser une articulation de ce qui se passe chez l'un avec ce qui se passe chez l'autre. La dialectique implique certainement que l'on ne pense pas l'un tout seul, sinon dans sa relation, dans son articulation à un autre. Ne serait-ce que par cette définition grossière, on aperçoit en quoi l'expérience analytique pousse d'emblée à la dialectique, puisqu'elle est le témoignage empirique, phénoménologique, que l'un tout seul ne se suffit pas.

Il semble que l'on puisse réduire souvent le traitement de cette dialectique à des articulations de contradiction ou d'inversion, mais elles sont, en fait, tout à fait insuffisantes. Le concept pourrait indiquer une aspiration au synthétique comme troisième moment après la thèse et l'antithèse. Or, il est sensible que si dialectique il y a dans l'enseignement de Lacan, ça ne comporte nullement une synthèse. S'il y a un terme qui est constant dans cet enseignement, c'est bien celui d'un démenti, apporté à des niveaux très divers, à l'aspiration à la synthèse.

L'idéal d'un moi synthétique ou d'un sujet synthétique ou d'une fin d'analyse qui serait de synthèse est presque continuellement démenti par Lacan. Je dis presque puisque quand il se réfère à la dialectique dans le rapport de Rome, il semble conclure à ce qu'on pourrait appeler une synthèse réalisée entre le particulier et l'universel. J'ai déjà eu l'occasion de parler de ça. C'est quelque chose que le courant principal de son enseignement dément par la suite.

Donc, chez Lacan, cette dialectique manque de synthèse. Il faut ici accentuer le terme qui mérite de venir à la place de cette synthèse et qui nous fait apercevoir une connexion conceptuelle constante dans cet enseignement. La dernière fois, j'ai parlé un peu contre la chronologie lacanienne, en y voyant un des effets secondaires de ce que je fais ici, à savoir reprendre Lacan comme un frayage. Le résultat, c'est qu'on a souvent réduit cette approche à une chronologisation de cet enseignement. Je crois bon cette année, pour combattre ces effets, de mettre au contraire l'accent sur les constantes de cet enseignement. Ce sont des constantes qui ne sont d'ailleurs pas au niveau des thèmes. Elles sont au niveau opératoire, à un niveau formel.

Donc, c'est un fait, la dialectique, telle que Lacan la pratique et la construit, est strictement liée au quatuor. Le quatuor est d'abord à mettre en face du deux qui est le point de départ phénoménologique de la question. C'est le point de départ à partir du moment où nous croyons que c'est au simple niveau de la perception que la situation analytique se présente comme mettant en jeu le deux. On l'a très bien dit en anglais: two bodies, deux corps. Depuis Aristote, c'est au corps que nous reconnaissons l'individualité. A la place donc du duel, Lacan met le quatre. Les structures quadripartites, qui font notre objet cette année, sont à la place de ce qui fonctionne comme des structures duelles. C'est la quadripartie qui est à la place du duel, qui le corrige. On le sait, sans doute, mais il faudrait en tirer les conséquences, c'est-à-dire savoir opérer avec ça.

Il y a donc toute une phénoménologie du duel dans l'enseignement de Lacan qui n'a cessé d'être promue par ses disciples. Par exemple, le thème du rendez-vous, celui de la relation, voire du relationnel. En tronquant l'enseignement de Lacan, on a pu penser que tout ce qu'il enseignait était congruent avec toutes les théories faciles du relationnel. Eh bien, pas du tout, et c'est ce à quoi s'oppose le principe du quatre.

Le principe du quatre, on peut le trouver dans la distinction du moi et du sujet. Cette distinction ne renvoie pas du tout à une structure duelle. Elle la resitue apparemment dans une structure ternaire - structure ternaire certainement récurrente dans l'enseignement de Lacan. Si j'écris la relation duelle, vous voyez que la distinction du sujet nous donne tout de suite une structure ternaire. On pourrait penser qu'on a là la structure exigible depuis l'inconscient. Or, je voudrais amener ici l'émergence, à ras de la réflexion, de la structure quadripartite à partir du "Stade du miroir", dès lors qu'il est corrigé par la distinction du sujet. Vous voyez que je ne répugne pas à revenir encore une fois sur "Le stade du miroir". Je ne crois pas qu'on en ait fait le tour une fois pour toutes. On n'a pas fait le tour une fois pour toutes des grands thèmes de Lacan. Ce qui est d'ailleurs susceptible de les renouveler, c'est justement les progrès que l'on peut faire sur l'opérateur.

Le stade du miroir est apparemment seulement une relation à l'image du corps propre. On peut évidemment l'introduire comme ça, à partir de l'expérience infantile. Mais si on ne le prend que par ce biais, on ne le saisit que comme le modèle d'une identification à moi- même. C'est ce que Lacan nomme l'union sacrée de la droite et de la gauche. Ca a tout son prix pour nous, puisqu'il s'agit ici d'orientation. Entendez l'union sacrée de la droite et de la gauche dans le stade du miroir. Cette union sacrée, elle est au prix - et c'est l'incarnation de la méconnaissance du savoir - d'une interversion des deux côtés.

On peut dire que nous portons avec nous - c'est une donnée de nature - un certain plan de symétrie, qui se trouve d'ailleurs marqué de quelques différences d'un côté et de l'autre. Dans le stade du miroir, on s'identifie à soi-même dans une certaine orientation. Ca fait que lorsque vous êtes en rapport avec des miroirs disposés selon un certain angle, vous pouvez avoir la surprise de ne pas vous reconnaître. La raie qui partage vos cheveux, vous la voyez, par exemple, de l'autre côté. Pour éviter ça, on pourrait évidemment décider de porter les cheveux complètement en arrière.

Pourtant cette identification à soi-même n'est pas du tout ce que comporte "Le stade du miroir", qui est au contraire fait pour mettre en évidence que l'identification se fait à soi-même comme à un autre. Le processus en jeu dans l'identification concerne une identification altérée, et qui communique de la même manière avec une identification à l'autre.

Il y a un style humoristique de Lacan dans le passage que je vise et qui a fait négliger ce que ça comporte de tout à fait précis: "De cette union, quel plus beau modèle que l'image humaine de l'autre?" A cet égard, l'identification dont il s'agit dans "Le stade du miroir" mérite d'être exactement appelée une aliénation. Une identification, c'est ce qui est supposée, après tout, nous délivrer le même, produire de la mêmeté. Dire que cette identification est une aliénation, c'est dire qu'elle délivre au contraire une altérité au sein même de cette supposée mêmeté.

Lacan tire une conséquence tout à fait massive de ce fait pour structurer la relation duelle. Comment se structure la relation duelle, la relation à deux corps? On pourrait dire déjà qu'elle se structure sur ce modèle qui a l'avantage de ne pas être à trois mais à six. Ca veut dire que la vraie structure de la relation duelle devrait être sextuple. "Le stade du miroir" nous fait constater que le sujet est pourvu de deux objets qui sont le moi et l'autre. Ca vous montre que le sujet n'est pas un terme simple, et cela même avant que Lacan ne l'écrive avec une barre. Le sujet n'est pas un terme simple, même quand Lacan l'écrit avec une majuscule sans barre. Il comporte déjà un attelage imaginaire.

Le quatuor de Lacan émerge d'une considération qui porte sur ce sextuple. En effet, il n'y a pas, contrairement à ce qu'on pourrait espérer, de répartition complémentaire entre l'un et l'autre. On pourrait rêver que ces deux ternaires se conjoignent et qu'ils permettent une répartition complémentaire des rôles. Ce qui fait obstacle, c'est qu'il y ait dans le sujet identification du moi à l'autre. Par là, il n'y a aucune harmonie de répartition qui tienne. C'est ce que Lacan implique quand il écrit ceci: "La signification décisive pour nous [de l'aliénation constituante du moi] apparaît dans la relation d'exclusion qui structure dans le sujet la relation duelle de moi à moi."

Ce qui est décisif dans "Le stade du miroir" apparaît dans la relation d'exclusion. C'est ce qui, dans la dialectique de Lacan, vient à la place de la synthèse. L'exclusion est le terme décisif. Cette relation d'exclusion, Lacan l'image à l'occasion dans la paranoïa, avec la formule du toi ou moi. C'est là l'essence de la relation duelle. Ce n'est pas toi avec moi, ce n'est pas la pastorale, c'est l'exclusion. La mort y est présente. Elle est présente dans le stade du miroir, elle est déjà présente à partir de cette relation d'exclusion.

Cette relation d'exclusion est une conséquence de la relation d'aliénation, c'est-à-dire du moi c'est toi. On peut dire aussi toi c'est moi. Le résultat, et le seul, c'est qu'il y en a un en trop. Il y en a un en trop déjà au niveau du stade du miroir. A cet égard, il n'y a pas à s'arrêter, comme le font les psychologues, sur la jubilation du moi c'est toi que comporte le stade du miroir. Il faut voir que ce moi c'est toi se retourne en toi c'est moi.

A cet égard, Lacan énumère les styles que peut prendre cette communication. Ca mériterait d'être commenté et illustré pas à pas, mais comme je me tiens là à un niveau un peu formel, j'en fais pour l'instant l'économie. Je fais aussi l'économie de la clinique que ce texte du "Stade du miroir" comporte, à savoir les issues que Lacan formule à cette relation en impasse du toi ou moi. Il y a trois issues cliniques qui mériteraient d'être commentées dans la série qu'elles forment: l'acting-out, l'hypomanie transitoire par éjection de l'objet, et la somatisation qu'est l'hypocondrie a minima.

Cette hypomanie transitoire, Lacan la réfère à Balint comme étant la description de la fin de l'analyse. On doit mesurer ce que la théorie de la passe chez Lacan doit à cette théorie de Balint. La fin de l'analyse selon Lacan comporte aussi, en effet, une éjection de l'objet. Je dirai même que Lacan en est venu, petit à petit, à adopter quasiment la description de Balint, c'est- à-dire à partir de certains effets d'enthousiasme dûs à l'allégement de l'objet.

Si je veux faire un court-circuit, je dirai que l'éjection d'objet est une forme de la relation d'exclusion. Ca correspond très précisément à un toi ou moi qui a réussi au bénéfice du sujet. La fin de l'analyse comporte et met en jeu - bien sûr sous une autre forme - cette relation d'exclusion qui est décisive dans la formalisation de l'expérience analytique. La relation d'exclusion réduit, dans la confrontation des deux sujets, le nombre des termes en jeu à quatre. Elle les réduit à quatre au lieu de six. Je dirai que le quatuor de Lacan, au départ, s'obtient par réduction du sextuple à partir de la mise en jeu de la relation d'exclusion dont vous avez l'image avec le toi ou moi.

Cette relation d'exclusion va rester constante dans l'enseignement de Lacan. Elle va rester constante même si, par la suite, ça sera d'autres termes qui seront en jeu dans ce quatuor. C'est là que l'on peut avoir le sentiment d'approcher des structures de pensée. On voit en effet Lacan répéter ces types de construction, même quand les termes en jeu sont foncièrement distincts à chaque fois.

C'est donc à partir de là que Lacan adoptera son schéma définitif. C'est là le quatuor de départ. La forme en Z ne doit pas nous faire oublier qu'il s'agit là d'un carré logique. Nous nous trouvons ainsi en communication avec une histoire multiséculaire de la logique formelle. Le carré comme structure logique remonte à la haute Antiquité. Lacan savait qu'il communiquait, du point de vue formel, avec cette Antiquité logique.

Quand Lacan dit dialectique, il entend qu'il y a au moins mise en jeu de la relation d'exclusion. La dialectique n'est pas seulement pour lui une affaire de contradiction, d'opposition, ou encore moins de synthèse. Il y a pour lui dialectique quand il y a mise en jeu entre les termes de la relation d'exclusion, c'est-à-dire d'un ou bien...ou bien. C'est un ou bien...ou bien qui est évidemment ici - et c'est ça qui est amusant - imaginaire. Il est sur le plan imaginaire et il a toute sa force expérimentale.

Ce qui est constitutif du moi, c'est que l'on comprend tout de suite le toi ou moi. Ca chatouille toujours chacun, ce toi ou moi. On pourrait même dire que c'est ce qu'on comprend le mieux. C'est ce que l'on comprend le mieux puisque c'est au niveau du moi. Ca fait aussi comprendre pourquoi Lacan a commencé par "Le stade du miroir": c'est ce qui se comprend le mieux. Le toi ou moi, la relation d'exclusion au niveau imaginaire, est ce qui se comprend le mieux.

Evidemment, le quatuor, ne serait-ce que par l'émergence de a et de a', c'est déjà l'inscription symbolique de l'imaginaire. Cette inscription permet à Lacan de resituer la résistance en tant qu'incidence symbolique de l'imaginaire. C'est cela qui fait déjà qu'il n'y a pas de relation simple à l'Autre. Il n'y a pas de relation simple à l'Autre parce qu'il y a, de toute façon, interposition.

C'est évidemment un schéma qui se distingue par l'hétérogénéité des termes en jeu. Le S et le A sont à partir du symbolique et le a et le a' sont à partir de l'imaginaire. C'est une spécificité des schémas de Lacan: les termes appartiennent à des dimensions hétérogènes.

On a déjà, à partir de là, un aperçu sur la façon dont Lacan définit et cadre la position de l'analyste. Dès que Lacan fait émerger cette relation d'exclusion, l'analyste est celui qui dans la relation sait manier la relation d'exclusion. Ce que Lacan a voulu dire, c'est que l'analyste fait passer l'exclusion du registre imaginaire au registre symbolique. Il fait passer le toi ou moi au registre de la présence et de l'absence. C'est ce qui s'incarne dans sa position par le fait qu'il prend la mort sur lui. Ca, c'est bien connu chez Lacan: l'analyste fait le mort, il cadavérise sa position. C'est même descriptivement très convaincant.

Ce qu'il s'agit de voir, c'est que c'est supporté par la relation d'exclusion. L'analyste reporte sur soi-même l'exclusion en tant que symbolique. C'est ce qui prend, à l'occasion, la forme du silence. C'est ce qui, au niveau imaginaire, impose à l'analyste de ramener à zéro sa propre résistance. A cet égard, l'analyste est la vérité du stade du miroir. Il est la vérité du stade du miroir quand il fait le mort. En même temps, transposé dans le registre symbolique, ça conduit à la définition de l'Autre comme absolu, c'est-à-dire celui qui peut annuler le sujet, c'est-à-dire faire porter sur le sujet la relation d'exclusion.

Nous assistons là, dans le développement successif de l'enseignement de Lacan, à une transposition de la relation d'exclusion, située d'abord dans le registre imaginaire, au niveau symbolique: "L'analyste apporte lui-même dans le quatuor le signe primordial de l'exclusion connotant le ou bien...ou bien de la présence ou de l'absence qui dégage formellement [c'est-à-dire dans le formalisme] la mort incluse dans l'image narcissique."

Je pense que nous avons là un cadrage tout à fait précis de cette formule. Elle a moins frappé les esprits que celle de la cadavérisation de l'analyste parce qu'elle est moins imagée. C'est là une façon de faire comprendre. Mais nous essayons aussi de comprendre un peu moins et de formaliser un peu plus.

Lacan considère que cet ou bien...ou bien manque dans la logique symbolique et "démontre l'insuffisance dialectique qui la rend encore inapte à la formalisation des sciences humaines". Cette phrase me paraît, pour le coup, décisive. Sa visée est celle d'un formalisme qui pourrait satisfaire à la dialectique formaliste des sciences humaines, s'il comportait l'inclusion de ce symbole manquant du ou exclusif. Nous avons cette connexion faite par Lacan entre formalisme analytique et dialectique et exclusion. C'est à la condition de comporter le symbole de l'exclusion qu'un formalisme sera apte à la dialectique que comporte les sciences humaines et spécialement l'expérience analytique.

Il faut quand même que je vous indique le formalisme en question et ce à quoi Lacan pense. Quel est le signe du ou dans la logique moderne? Il y a bien un ou dans la logique moderne mais c'est précisément un ou qui est expressément défini comme non exclusif. C'est le v, le vel. C'est un ou expressément non exclusif. La conjonction de deux propositions par ce symbole v peut être fausse seulement dans un cas et vraie dans tous les autres. Le ou non exclusif, ça veut dire que la combinaison de deux termes est vraie si au moins un des composants est vrai. Le mot de vel en latin qualifie justement le ou non exclusif. Ce qui exige, pour Lacan, la formalisation de l'expérience analytique, c'est donc l'usage d'un vel exclusif.

Je dirai en passant que contrairement à ce que dit Lacan à cette époque, le ou exclusif a été inventé dans la logique symbolique. Ca a même été inventé comme un symbole absolument fondamental, mais dont on ne se sert pas. Ca reste à l'état de spéculation. Ce n'est pas utilisé par les logiciens de façon courante. Je reviendrai certainement sur ce vel exclusif.

Il y a, bien entendu, un autre terme qui est là impliqué et qui est celui de réunion. Nous sommes partis de deux schémas de trois. Nous les avons ensuite combinés de telle sorte que nous avons perdu en route deux éléments. En effet, partant d'une combinaison de deux schémas de trois, nous nous sommes retrouvés finalement avec quatre. C'est bien sûr ici que le terme de réunion a toute sa portée. "En raison, dit Lacan, des singularités d'une mathématique dialectique avec lesquelles il faudra se familiariser, leur réunion dans la paire des sujets S et A ne compte en tout que quatre termes, pour la raison que la relation d'exclusion réduit les deux couples ainsi notés à un seul dans la confrontation des sujets."

C'est là que je veux évidemment souligner le terme de réunion. Réunion, ce n'est pas addition. Il faut s'apercevoir que la mathématique dialectique que vise Lacan se distingue de l'arithmétique. La conjonction d'ensembles ne se fait pas à partir d'une addition, elle se fait régulièrement à partir de la réunion. C'est si vrai qu'à l'autre bout de l'enseignement de Lacan, là où il s'agit pour lui de structurer ce qu'il appelle l'aliénation, c'est encore la réunion qui est employée.

Pourquoi la réunion? C'est que, en elle-même, elle a déjà l'air de comporter l'exclusion. C'est même par là qu'elle est le contraire de l'addition. Dans l'addition, on s'imagine qu'on ne perd rien. L'addition, c'est ce qui vous garantit de la soustraction. La réunion, elle, est une fausse addition, puisqu'elle peut très bien se conclure par une soustraction. On a d'ailleurs assisté à ça: 3 + 3 = 4. C'est tout à fait admissible dans la réunion. Dans l'addition, vous avez deux fois trois termes, vous mettez votre petit connecteur, et puis vous avez 6. Quand vous êtes dans la réunion, c'est autrement. Si vous opérez à partir de la réunion, vous tenez compte de l'identité des éléments. Vous prenez, par exemple, deux ensembles de trois éléments.

Si vous opérez à partir de l'addition, vous avez 6, mais si vous opérez à partir de la réunion, vous avez 4. Par rapport à l'addition, ça a l'air d'être une soustraction. Il y a quelque chose qui dans l'opération vous manque par rapport à ce que vous aurait donné une addition.

Cette réunion est exactement ce que Lacan utilise pour structurer, à la fin des Ecrits, l'aliénation. A l'autre bout de son enseignement, mais cette fois-ci d'une façon moins imagée, nous retrouvons le vel du "Stade du miroir".

Dans la réunion, le vel n'est pas exclusif: à partir de l'ensemble A et de l'ensemble B, on forme, sous le nom de réunion, l'ensemble qui comporte tous les éléments appartenant à A ou à B. Il comporte les éléments de A ou de B ou des deux. Le vel de la réunion logique équivaut à un et. Mais ce qui définit pour Lacan l'essence de la dialectique, la signification décisive de la dialectique, c'est au contraire l'exclusion. Et il va effectivement s'employer, dans son opération de l'aliénation, à introduire l'exclusion à partir de la réunion. Lacan trouve là le stigmate de ce qu'il va faire fonctionner le vel dialectiquement.

Où est le stigmate? Il propose de partir de la réunion qu'il présente sous la forme d'un ou qui est celui de la bourse ou la vie. On ne saisit pas immédiatement qu'il s'agit d'une réunion. On s'imagine, en effet, qu'il s'agit d'une addition: la bourse + la vie. C'est, bien sûr, inexact. Quand on dit la bourse ou la vie, on vise une tout autre structure. Quel est le choix qui vous reste? C'est ou bien de conserver la vie, ou bien de mourir en gardant la bourse. Il y a là un terme qui, à tous les coups, se trouve être perdu. Ensuite, Lacan, sur la réunion ainsi formée, fait fonctionner un autre vel qui a comme conséquence de faire émerger premièrement une perte et deuxièmement un ensemble vide. Il faut en passer par là pour saisir comment Lacan peut mettre sur le même plan la liberté et la mort. D'une façon apparente, ce n'est pas en effet structuré d'une façon comparable. Il peut dire la liberté ou la mort que si nous, nous opérons avec ce schématisme. Quand il s'agit de la liberté ou la mort, c'est ou bien la vie sans la liberté, ou bien la mort. C'est là une illustration dramatique du vel d'aliénation qui est une modification du vel logique comme non exclusif. Il faut prendre garde que ce qui reste, dit Lacan, est de toute façon écorné: ce sera la vie sans la bourse et ce sera aussi, pour avoir refusé la mort, une vie un peu incommodée du prix de la liberté.

C'est à propos de cet écornage concernant la réunion que Lacan écrit alors que "c'est là le stigmate de ce que le vel fonctionne non dialectiquement et opère bien sur le vel de la réunion logique". C'est à partir de là qu'est reconstituable la dialectique de l'aliénation et de la séparation, et c'est ce que Lacan appelle la dialectique du sujet.

Qu'a-t-elle de dialectique cette dialectique du sujet? Elle n'est certes plus pensable à partir de Hegel. Il s'agit, en effet, d'une dialectique qui, dans une confrontation de l'un et de l'autre - et que nous pouvons appeler plus logiquement une réunion - met en jeu une exclusion, une perte, une annulation. Nous avons là une conjonction absolument inédite de ce terme de dialectique avec la réunion au sens logique. Nous avons une traversée de la dialectique platonicienne et hégélienne vers un fonctionnement qui a pour fondement théorique la théorie des ensembles. Nous avons une transition de cette dialectique à la théorie des ensembles modifiée de ceci - et c'est là son stigmate dialectique - que tous ses fonctionnements fonctionnent avec une perte, avec une exclusion. Par là, tous les termes n'y sont pas compatibles ni coprésents.

C'est nécessaire pour Lacan, vous le savez, à la juste position de l'objet a. Autrement dit, ce que comporte le quatuor de Lacan, c'est l'exclusion, et c'est aussi bien l'orientation. Je le développerai plus longuement la fois prochaine.

En effet, les vecteurs de Lacan n'ont de sens qu'orientés. C'est un élément que nous ne pouvons pas oublier. C'est même par là que Lacan répond aux objections concernant le fait qu'il négligerait la dynamique dans sa topologie. Il ne néglige pas la dynamique, il fait mieux: il l'oriente. C'est là donner une importance décisive aux flèches de Lacan dans ses schémas. Il s'agit d'une orientation qui en elle-même résulte, au niveau logique et topologique, de ce que Freud a approché comme dynamique.

En fait, c'est le facteur temporel, le facteur temps qui, dans la dialectique de Lacan, vient à la place d'une dynamique grossière. Ca pourrait nous faire comprendre pourquoi il a voulu faire un Séminaire s'appelant La topologie et le temps. Cette conjugaison est préparée dès la mise en place de la mathématique dialectique. "Une relation d'exclusion est toujours exigible dans la construction de toute ordonnance subjective." Nous ajouterons qu'une orientation est toujours exigible. C'est déjà ce que comporte le terme d'ordonnance subjective. L'ordonnance subjective, c'est un ordre, c'est-à-dire une succession. Dans la construction même de l'ordonnance subjective du fantasme sadien, il y a une succession déterminante de ce fantasme.

Je peux peut-être maintenant, pour conclure, évoquer Heidegger et son B‚tir, habiter, penser. Je ne peux pas vous découper ce texte de Heidegger. En effet, peu de textes de lui sont autant sur le registre de l'incantation. Il fait un chant au rapport de la condition humaine et de l'habitation. Il donne à cet habiter la pleine valeur de ce qu'il appelait avant l'être-dans-le-monde, qui, au départ, est d'abord jeté dans ce monde avant d'y être. Il donne donc à habiter la valeur d'être sur terre comme un mortel. Il marque aussi que ce sur terre n'est pas suffisant à situer le mortel. Il faut dire que ce langage un peu incantatoire a toute sa valeur de défaire et de déconstruire l'analyse phénoménologique de l'Inderweltsein, de l'être-dans-le-monde.

A cet habiter humain sur la terre, Heidegger ajoute trois autres termes: sous le ciel, devant les dieux, appartenant à la communauté des hommes. Ce qu'il appelait avant Dasein, l'être-là - où Lacan a reconnu une approche de son objet a -, Heidegger n'en parle plus ainsi dans ce texte. Il en parle comme ce qui est déterminé par ce sur la terre, sous le ciel, devant les dieux, appartenant à la communauté des hommes. C'est ça que Heidegger appelle les quatre. C'est ça qu'il thématise comme les quatre: la terre, le ciel, les divins et les mortels, formant comme un tout à partir d'une unité originaire. Il essaie de faire saisir la simplicité de ces quatre - il préfère ce terme de simplicité à celui d'unité - qui se tiennent toujours ensemble.

Ce que Heidegger a écrit au plus près de ça, c'est un texte qui sort du discours philosophique, qui s'appelle Le chemin de campagne, et qui est le noyau du Dasein heideggérien. C'est un texte où l'on pourrait avoir une idée de la jouissance de Heidegger.

Ces quatre, donc, il entend qu'ils se rassemblent dans la simplicité et il appelle ça aussi bien, à l'occasion, le quadripartite. C'est comme ça, en tout cas, qu'en français on a traduit das Geviert. Le traducteur lui-même note la fréquence du préfixe rassemblant, du préfixe Ge, dans les textes de Heidegger.

Qu'est-ce qui incarne la simplicité de ces quatre? Où est-ce qu'elle se monnaie, cette simplicité? Elle s'incarne dans un terme qui est aussi celui de Lacan et que vous connaissez bien, à savoir la Chose. "Le quadruple séjour dans le quadripartite, dit Heidegger, s'accomplit chaque fois en mode d'unité." Eh bien, je dirai que le terme de quadripartite - terme sur lequel nous tombons chez Lacan - a cette filiation heideggérienne. Nous savons que Lacan a pratiqué les Essais et conférences de Heidegger. Il y a emprunté le terme de la Chose. Ce texte où Heidegger parle de ces quatre est aussi bien un texte sur la Chose. C'est au fond à partir de ces quatre que Heidegger définit à sa façon ce qui est le monde, le monde de l'être-dans-le-monde, c'est-à-dire ce qui environne de façon indépassable ce qu'il appelait auparavant le Dasein.

Eh bien, je dirai que ce que Lacan, dans un tout autre registre, a essayé de situer par le quatuor, c'est quelque chose d'aussi fondamental et qui est inaperçu du philosophe, à savoir cette matrice de notre présence au monde. C'est ce qui l'a conduit à situer, au coeur de ce quatuor, un terme que la réflexion philosophique n'avait pas jusqu'alors délivré et qui est la jouissance.

Je m'arrêterai là. A la semaine prochaine.



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