Жак-Ален Миллер, курс 1984-1985 гг.
1,2,3,4
1 сеанс, 14 ноября 1984

Жак-Ален Миллер, курс 1984-1985 гг.
1,2,3,4
1 сеанс, 14 ноября 1984
I Cours du 14 novembre 1984

Cet amphithéâtre me donne le sentiment d'être au pied d'une montagne. Ce n'est pas tant la montagne que constitue votre présence, que la montagne des propos que je vais devoir tenir cette année. Il y a bien là vingt-cinq ou trente gradins, comme il y a vingt- cinq ou trente mercredis.

J'ai réservé le titre de ce cours jusqu'à cette première séance et il faut bien maintenant que je vous le livre. Il ne s'écrit pas comme il se prononce. Ce titre, c'est: 1,2,3,4. Il y a donc là quatre petits chiffres alignés.

J'ai d'abord une première raison pour justifier ce titre, à savoir que le cours de cette année est le quatrième - le quatrième d'une série qui se trouve être la seconde d'un parcours que je fais sous le titre de L'orientation lacanienne et qui a commencé en 1972.

Orientation, ça veut dire direction, puisque l'orientation - au moins tel que nous employons maintenant ce mot - a un sens récent. Ce sens-là n'est pas même répertorié comme tel par Littré. Nous entendons, par ce mot, le fait de donner un mouvement, une direction déterminée, et aussi le fait d'avoir cette direction. On dit orientation en français seulement depuis 1834. C'est ce que confirment les dictionnaires. A cette date, on entend seulement par là le fait de reconnaître l'endroit où l'on est, en déterminant les points cardinaux. Quand j'ai baptisé cette série-là Orientation lacanienne, eh bien, j'entendais ça comme ça, comme exposant la direction que Lacan imprime à la psychanalyse et, indissolublement, à la pratique analytique.

Il y a là mouvement. C'est ce que comporte l'orientation. L'orientation, telle que je l'entendais, n'est pas une statique. Au contraire, une orientation se représente au mieux, dans son sens récent, par un vecteur, c'est-à-dire un segment muni d'une orientation.

Il y a plus dans une figure géométrique orientée que dans une figure géométrique qui ne l'est pas.

L'orientation est aussi un facteur de différentiation. Le symbole fléché suffit à faire naître une distinction. Une orientation, ce n'est pas rien. C'est inscriptible, et j'en profite pour signaler que dans les problèmes d'orientation, il y a, au premier rang, les problèmes de symétrie qui, au cours de cette année, pourront peut-être à l'occasion nous retenir. De toute façon, cette orientation est présente dans les schémas de Lacan. Elle est présente, par exemple, dans son Graphe qui est un graphe orienté.

Par orientation, j'entendais aussi le fait que ça ne m'intéresse pas de développer l'enseignement de Lacan comme une dogmatique. De plus, je crois que ce n'est pas possible. Ca ne peut être développé que comme une orientation, c'est-à-dire comme un chemin ou un frayage, et même comme un progrès, si on entend précisément par là que ça ne demeure pas immobile.

C'est ainsi que je m'efforce d'assumer, d'adopter ce que Lacan a pu formuler dans ses variations. C'est bien parce que j'ai le point de vue de l'orientation que je peux traiter ensemble des dits de Lacan qui, considérés du point de vue dogmatique, sont purement et simplement contradictoires. Ces dits ne trouvent leur fonction que du point de vue de l'orientation.

Seulement, dans l'orientation, il n'y a pas que le mouvement. Il y a les conditions des possibilités d'une orientation. Il n'y a orientation que s'il y a détermination des points cardinaux. Eh bien, cette année, il va s'agir de ces points cardinaux dans l'expérience analytique et dans l'enseignement de Lacan. C'est dans cette idée que j'ai écrit 1,2,3,4.

On m'a dit, il y a cinq minutes, que ce titre n'avait pas l'air d'en être un. Peut-être que si j'avais dit 4,3,2,1,0, ça aurait fait plus titre. Mais je ne répugne pas à ce qu'on le lise comme ça, à rebours. C'est même peut-être la meilleure lecture à faire, sauf qu'avec 1,2,3,4 je laisse ouvert la suite, et que comme le 4 est le chiffre du cours de cette année, il m'aurait paru de mauvais augure de dire 4,3,2,1,0. Donc, comme j'ai l'intention d'en faire un cinquième, je maintiens ce titre de 1,2,3,4.

J'ai pensé d'ailleurs à dire Les quatre, mais c'est un titre qui a déjà été pris. Il a été pris par Martin Heidegger, pour une conférence. C'est une conférence qui a tout son prix pour nous, puisqu'il y est question de la Chose. C'est aussi un titre qui est utilisé pour un roman d'Agatha Christie, et je reste donc à ce 1,2,3,4. Le titre Les quatre, ça serait aussi bien le titre du Séminaire XI de Lacan: Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, amputé de la partie de la phrase qui fait sens.

En disant 1,2,3,4, j'attire aussi l'attention sur le chiffre en tant que tel - le chiffre qui peut être ici le nombre. De fait, ce que je vais déployer cette année a d'étroits rapports avec le mathème dont le nombre est ce que nous pouvons produire comme exemple le plus sûr.

1,2,3,4, c'est aussi une suite. C'est une suite de nombres. C'est un ensemble ordonné. C'est une ordonnance de termes dont la valeur dépend de leur rang. La suite, nous ne connaissons que ça dans la psychanalyse. On fonctionne avec un esprit de suite. Il y a les premiers entretiens, les premières séances, les dernières. Il y a la suite de ces séances. Le terme de suite dans l'expérience analytique ne surprendra personne.

De la suite, il ne faut qu'un pas pour passer à la série. La série - je prends ici la définition de Lacan - c'est la seule forme que nous ayons du sérieux dans la pensée de la psychanalyse. Lacan a toujours défini le sérieux par la série, pour des raisons fondamentales et qui ne viennent pas du tout de l'occasion du mot d'esprit qu'offrent série et sérieux. Ce mot d'esprit est fondé. La langue française est fondée dans ce rapprochement.

Pourquoi une série serait-elle la forme du sérieux? Je peux expliquer ça. Une série, c'est la somme des termes d'une suite. Ca donne une nouvelle série faite d'une succession de termes dont chacun est construit à partir des termes de la suite première. Ce qu'on peut, à proprement parler, appeler la série, c'est le couple de deux suites d'éléments. La série est ce couple de la première suite et de la deuxième formée par la somme des éléments de la première. A cet égard, la série est déterminée par la connaissance d'une des deux suites.

Evidemment, on peut parler de série quand il y a somme dans une suite finie, mais ce concept de série est surtout intéressant lorsqu'on est dans le cas de l'infini. En effet, dans ce cas-là, la question se pose de savoir si la série est convergente ou divergente. La série est convergente si elle a une limite. Elle est divergente dans le cas contraire. Si je fais, par exemple, une série de 1 et que je les associe de cette façon-là: 1-1+1-1+1..., nous avons une série qui n'est pas convergente mais divergente.

Eh bien, il est clair que l'enseignement de Lacan forme une série. Lacan, quand il identifie la série et le sérieux, il pense à son enseignement. Il pense à son orientation, c'est-à-dire à celle qui lui paraît propre à l'expérience analytique. La série est propre à nous figurer que dans l'expérience analytique il s'agit d'un serrage. Il s'agit d'un serrage de ce qui ne peut pas figurer comme tel dans la série. A cet égard, il faut mettre en série la série, le sérieux et le serrage.

Ce quelque chose qui ne peut pas figurer dans la série, c'est ce que Lacan a nommé du nom d'objet a. C'est ça qu'il est question de serrer, pour autant que cet objet comme tel n'est pas figurable, inscriptible dans la série, aussi loin que se poursuive l'expérience analytique. C'est bien parce qu'il s'agit, dans la psychanalyse, de ce que Lacan a simplifié en l'appelant l'objet a, qu'on ne peut aucunement mettre au terme de l'analyse, à sa fin propre, une inscription signifiante, un signifiant de plus. La suite signifiante que nous abrégeons par S1-S2 comporte en elle-même un principe d'infini. A défaut d'inscription, on essaye donc de saisir ce dont il s'agit quand on parle de chute, voire de traversée du fantasme en tant qu'il est un mixte, un composé de l'objet et du signifiant.

La série a pour principe ce que Lacan nous signalait être son trait dès son entrée dans la clinique psychiatrique, à savoir un ce n'est pas tout à fait ça. C'est au nom du ce n'est pas tout à fait ça encore que la série se poursuit. Ca ne peut être qu'au nom d'un ce n'est pas tout à fait ça encore qu'on peut avoir le front de continuer de faire ce cours année après année. C'est le principe même du rapport du signifiant et de l'objet a. Du côté du signifiant, ce n'est jamais tout à fait ça. On fait comme si, transitoirement.

Evidemment, quand on se met à faire série, on espère que la série soit convergente, mais on est déçu. A l'occasion, Lacan a présenté la série Lacan comme oscillante. Il expliquait qu'il prenait chaque année un versant contraire, que c'était en quelque sorte un chemin en zigzag et non pas un chemin linéaire. Mais enfin, il espérait, bien entendu, que sa série était convergente. La série comporte un plus-un et un encore. C'est dire que la série est ce que comporte le pas- tout. Il y a, entre la série et le pas-tout, les rapports les plus étroits.

Ici, moi, je fais une suite associée. En tout cas, je la conçois comme telle. Je fais une suite associée à l'enseignement de Lacan. Il faudrait d'ailleurs, puisque j'en suis à une somme partielle, que j'indique ma position. Ca peut valoir pour vous, puisqu'il y a toute une partie de ce public qui vient de l'université et qui donc prend le train en marche. Je dois bien supposer que rien n'est connu. C'est la discipline que l'on doit s'imposer à chaque fois lorsqu'on enseigne. De plus, c'est une somme que j'ai intérêt à faire pour moi aussi bien, puisqu'ainsi je contrôle ma position et ses transformations, cela dans la mesure où j'ai enseigné avant que de psychanalyser.

J'ai eu d'abord une familiarité avec l'enseignement, puis je me suis retrouvé enseigner et psychanalyser. Je suis obligé de repérer chez moi un virage que j'effectue maintenant, même si ça ne me fait pas forcément plaisir. Je vire maintenant au statut du psychanalyste qui enseigne. Ca veut dire que par le fait de l'expérience analytique, je perds le naturel de l'enseignement. Je suis obligé de reprendre les choses à partir du fait de la psychanalyse. Du fait qu'une analyse tient sans enseignement, que ça tient sans concepts, sans transmission intégrale de mathèmes, je suis par là obligé de m'interroger d'une autre façon sur les concepts analytiques.

Il y a, en effet, une capture dans le concept. Comment, par le concept, parvient-on à capturer l'expérience analytique dans ce qu'elle a d'élusif, voire de sériel? Dans l'expérience, on ne s'étend pas communément sur ce concept de sériel. Je suis donc amené à mettre au niveau des questions l'appareil construit pour saisir le fait de l'expérience analytique. Je sais et j'enseigne que cet appareil a bien sûr précédé l'émergence au monde de la psychanalyse. Cette expérience est, bien entendu, encadrée d'enseignements et de transmissions. Je ne l'ignore pas. Il n'empêche que dans les limites de l'expérience même, dans les limites de sa phénoménologie, le concept, voire le mathème, apparait fait d'ailleurs.

Eh bien, c'est cette connexion que je voudrais cette année interroger au plus près, c'est-à-dire retrouver, pas à pas, la nécessité de notre appareil de concepts et de mathèmes. Je conçois cela, bien entendu, comme un commentaire. Comment taire Lacan? Je n'en ai pas l'intention mais c'est, vous le savez, mon style de vous le citer et de vous en donner les références chaque fois que je le peux. Je constate que Lacan a fait commentaire des textes de Freud et que ses écrits ont un style sériel. C'est un style sériel parce qu'il y a comme la réécriture du même texte dans tous ses écrits, et cela certainement comme un effet de sommation. Ca fait qu'un écrit d'ordre n suppose tous les écrits d'ordre inférieur à n. C'est au point que les textes se recouvrent. Ils se recouvrent par le biais de cette somme. Ce n'est pas vrai pour Freud. Chez Freud, il y a un style de rupture. Ses écrits sont plus individués que ceux de Lacan qui, eux, passent les uns dans les autres.

Alors, au fond, moi qui vous parle, j'ai rencontré, et j'ai essayé de la traiter depuis longtemps, la difficulté qu'il y a à commenter Lacan.

Comment le commenter? Ce que j'ai vu pendant longtemps autour de moi, c'était de le répéter, de le répéter dans un contexte qui ôtait toute signification à l'émission. J'en suis donc venu à penser qu'il fallait intervenir. Il fallait intervenir dans cet enseignement, faute de quoi on obtenait un bouclage, un brouillage de cette série Lacan. J'y suis intervenu et j'y interviens par des ponctuations. C'est autre chose que de parler autour de thèmes.

La ponctuation, c'est un concept que Lacan fait valoir dans sa doctrine de l'interprétation. Je l'ai déjà évoqué l'année dernière. L'interprétation analytique, dit-il, est une réponse, mais, comme une vraie parole contient déjà sa réponse, l'interprétation n'est que la doublure de la parole du sujet. C'est une doublure qui donne sa ponctuation dialectique à la parole. C'est dire que la ponctuation, qui est une opération presque invisible, décide de si on entend ou pas. Elle est aussi invisible que de suspendre la séance analytique.

Lacan signale, dès son rapport de Rome, que la suspension de la séance analytique ne peut être éprouvée par le sujet que comme ponctuation dans son progrès. Et il donne à l'appui tout ce qui dans le déchiffrage des textes anciens se joue sur la ponctuation. L'accent, le point... où faut-il couper?... Eh bien, c'est ce que je pratique avec l'enseignement de Lacan. C'est, à vrai dire, non pas l'interpréter, lui, mais l'interpréter à vous et à moi-même, par le biais donc de la ponctuation.

La ponctuation, ce n'est pas seulement parler autour du thème. Il faut que cela soit clair! La ponctuation, c'est une intervention, une intervention où on prend ses risques - ses risques dans le tranchant. Il y a un adjectif que Lacan accole à ponctuation. Il dit qu'il faut que la ponctuation soit heureuse. Heureuse, ça ne veut pas dire qu'une fois qu'on a ponctué, on se sent bien. Ca veut dire qu'il faut qu'il y ait la rencontre là où il faut, là où il convient. Il y a là quelque chose qui est aussi bien de l'ordre du tact, de l'opportunité. C'est ce que les Grecs appelaient kairos. Il faut trouver le moment opportun. Il faut trouver le moment opportun pour pratiquer des ponctuations.

Пунктуация — это не только говорить по теме. Нужно, чтобы это было ясно! Пунктуация — это вмешательство, где мы берем на себя риски, риски, связанные с остротой лезвия. Есть прилагательное, которое Лакан приписывал пунктуации. Он говорил, что пунктуация должна быть счастливой. Счастливой не в том смысле, что когда мы ее сделали, то почувствовали себя хорошо. Это значит, что нужно, чтобы встреча произошла там, где вам подходит, где вам удобно. Здесь есть также что-то от порядка чувства меры, такта, удачного случая. Это то, что греки называли кайрос. Нужно найти удачный момент, чтобы сделать пунктуацию.

Mon effort est de repérer ce qu'on été mes ponctuations depuis ces trois dernières années de mon cours. La ponctuation importante, c'est de faire saisir Lacan comme progrès, Lacan comme frayage, alors que de son vivant on a toujours entendu Lacan comme proférant une doctrine immuable. C'est une aberration. Ca venait, à l'occasion, de la conviction qu'il mettait dans le moment présent. Pourtant, lui-même ne saisissait ce qu'il faisait que comme frayage.

Bien entendu, en faisant cette ponctuation, j'ai pris mes risques. Un des risques, c'était de faire prendre Lacan comme manuel, c'est-à- dire d'en tirer un manuel de psychanalyse. C'est une pensée qu'on pourrait avoir: mettre les élèves de Lacan sur la voie d'un manuel de référence. Je n'ai pas pris ce risque-là. Il me paraît infidèle et néfaste. A la place, j'ai ponctué Lacan comme progrès, avec le risque que ce soit dégradé comme une approche chronologique. Saisir Lacan comme progrès, c'est rappeler qu'à tel moment il a dit telle chose et qu'à un autre moment il a dit autre chose. Mais ce que j'entends, moi, dans la chronologie, c'est qu'il y a une logique. Il y a une logique de Chronos. Il y a une logique temporelle et il s'agit de la resaisir. S'il s'agit de la resaisir, c'est pour savoir comment poursuivre.

L'idée d'une logique temporelle est celle de Lacan. A y introduire le sujet, on obtient une ordonnance du temps. On obtient une ordonnance qui n'est pas le simple vecteur du temps: cette représentation linéaire qui nous ferait ordonner le passé, le présent et le futur - représentation dont on s'est d'ailleurs aperçu avant Lacan qu'elle était fort hétérogène. Ces trois dimensions du temps sont hétérogènes entre elles. Peut-être aurons-nous, cette année, l'occasion de revenir sur cette hétérogénéité temporelle.

Vous savez que Lacan a formulé une logique temporelle inédite, qui, autour d'un temps pour comprendre, ordonne un instant de voir et un moment de conclure. On pourrait dire que Lacan part, lui aussi, d'un instant de voir. C'est un instant de voir qui est bien nommé, puisqu'il s'agit de son "Stade du miroir". "Le stade du miroir", c'est l'instant de voir dans la logique temporelle de l'enseignement de Lacan. Je vous fais remarquer que son avant-dernier Séminaire a été baptisé par lui Le moment de conclure. Peut-être pourrons-nous au moins essayer d'entre-apercevoir de quoi il pouvait être question dans ce qu'il a annoncé ensuite, et qui portait sur La topologie et le temps.

Alors, ma première ponctuation, c'est la ponctuation de Lacan comme progrès, c'est la ponctuation sur les conditions de possibilité de son enseignement. J'y ai déterminé trois scansions essentielles. La première scansion est celle qui lui fait reprendre la définition du moi à partir du narcissisme, et ce dès avant-guerre, à l'époque où, pour tous les analystes, ce moment de l'enseignement de Freud était réduit. Je ne vous ai pas amené ici - je le ferai peut-être plus tard - tel passage des oeuvres de Hartmann qui distingue très bien trois moments dans la théorie de Freud à propos du moi, et où il considère comme secondaire, et spécialement mal approprié, le temps où Freud définissait le moi à partir du narcissisme.

Qu'est-ce que Lacan a fait? Il a ponctué le texte de Freud. Il a ponctué un moment de l'enseignement freudien qui était gommé et évacué. Cette première scansion est celle qui lui a permis - je l'ai développé l'année dernière - de prendre dans une même parenthèse tous les phénomènes imaginaires, phénomènes que tous les analystes de cette époque prenaient comme l'essentiel, comme la substance même de l'expérience analytique. En scandant, dans l'oeuvre de Freud, la définition du moi à partir du narcissisme, Lacan a mis dans la parenthèse d'un rapport duel - de moi à moi, de moi à l'autre - tout ce qui faisait la matière même de l'élucubration analytique de l'époque. C'est pourquoi Lacan a pu dire que ce "Stade du miroir" avait fonctionné pour lui comme une balayette.

La seconde scansion - je l'ai isolée l'année dernière - c'est celle du sujet. C'est celle du sujet défini, non pas à partir de la structure, mais à partir de la dialectique. C'est le sujet comme fonction de reconnaissance, et qui est construit, il faut bien le dire, à partir de Hegel. C'est le point de vidage de la parenthèse narcissique. Le symbolique, chez Lacan, ne s'est pas introduit par le structuralisme mais par la dialectique. Par là-même s'est introduite la notion - je développerai ça - d'un rapport à l'Autre distinct du rapport du moi et de son autre. S'est introduite, là, l'idée du semblable symbolique comme distinct du semblable imaginaire. Précédant encore le commencement de son enseignement, qui est à dater du rapport de Rome en 1953, c'est là la valeur que Lacan a pu donner au sujet de la parole en tant que fonction de reconnaissance dans l'échange symbolique.

La troisième scansion, celle à partir de laquelle il y a le bouclage que constitue le rapport de Rome, c'est celle de la structure. Cette scansion se conjoint d'une façon inouîe, dans la configuration théorique de notre temps, avec la dialectique. C'est même ce qui donne son style propre à l'enseignement de Lacan, sa bizarrerie dans les discours de l'époque. C'est ce mariage, cette conjonction, cette articulation de la dialectique et de la structure. Ca va jusqu'à la provocation. Je vous amènerai telle référence où Lacan évoque une mathématique dialectique, ce qui avait évidemment de quoi horrifier aussi bien les scientifiques que les analystes.

Sur la structure, le rapport de Rome ne s'est pas bouclé. Ca ne s'est bouclé que dans un écrit de Lacan qui s'appelle "L'instance de la lettre". C'est seulement avec ce texte qu'ont émergé les lois du langage comme distinctes des lois de la parole. Le bouclage du rapport de Rome, c'est-à-dire le bouclage de la théorie du moi à partir du narcissisme, suppose encore un second instant de voir. C'est un second instant de voir que Lacan nous a livré comme tel dans une conférence que je n'ai pas encore republiée. Elle précède juste le rapport de Rome et porte sur le réel, le symbolique et l'imaginaire. Au fond, les trois scansions se sont bouclées gr‚ce à cette tripartition.

A vrai dire, le réel, en ce temps-là, s'est trouvé entre parenthèses. Il s'est trouvé longtemps entre parenthèses dans l'enseignement de Lacan. Ce qu'il en disait, c'est que le réel, dans l'expérience analytique, on ne le connaît pas. Ce n'est que par un progrès de son enseignement que ce réel en est venu à prendre sa place avant le Séminaire de L'éthique.

Une fois construite cette plate-forme que constitue le rapport de Rome, l'enseignement de Lacan est une reformulation, ou, disons-le, une transformation de Freud. C'est ce que je pense avoir ici appris à l'auditoire. On le voit sur le concept freudien du désir. Au départ, Lacan rencontre le désir freudien à partir de l'imaginaire, à partir de l'accrochage du désir au narcissisme, et précisément à l'image du corps propre. Dans un second temps, il ne suffit plus qu'il rende compte du désir freudien à partir de l'imaginaire. Il faut une reformulation symbolique du désir, et la première reformulation que Lacan en donne est celle du désir comme désir de reconnaissance.

Ce n'est que dans un second temps qu'il a pu définir le désir comme une métonymie, c'est-à-dire comme une suite, c'est-à-dire le désir à partir des lois du langage et non pas à partir des supposées lois de la parole. Ca impliquait en particulier que le sujet du désir, entre désir de reconnaissance et désir métonymique, se trouvait barré. Tant que le désir est défini comme désir de reconnaissance, le sujet émerge. J'y reviendrai éventuellement. C'est une définition qu'il s'agit de compléter, et Lacan l'a complétée en concevant ce désir comme dérivé de la demande. C'est le couple célèbre du désir et de la demande, mais qui ne vient que scander un processus d'élaboration conceptuelle complexe où la phénoménologie n'est pas décisive.

Pour ce qui est du réel, comment Lacan en est-il venu à prendre cette position d'exclusion centrale dans l'expérience analytique? Je le dirai très simplement. A partir du moment où, d'emblée, ce réel est conçu comme extérieur, la question est posée - faites attention - de la symbolisation. La question est posée du processus symbolique qui opère à partir du réel, sur le réel, c'est-à-dire penser le réel comme symbolisable, comme pris dans un processus de symbolisation.

Le réel, quand il est symbolisé, il devient symbole. Du coup, on se trouve conduit à poser le réel proprement dit comme ce qui subsiste hors de la symbolisation, c'est-à-dire comme étant le non-symbolisé, voire - et tout est là - comme le non-symbolisable. C'est pourquoi le thème essentiel à traiter sur ce point est bien le désir et le réel. C'est là que se situe ce que Lacan lui-même a considéré comme son invention propre et essentielle, à savoir l'invention qui permet de manier l'insymbolisable, c'est-à-dire l'objet a. Avec ce petit a, Lacan a écrit le symbole de l'insymbolisable.

Ce à quoi il faudra se former cette année, c'est aux puissances de la formalisation. L'insymbolisable peut être symbolisé comme tel. Il peut être symbolisé comme insymbolisable. L'aborder ainsi ne nous éloigne nullement de la clinique. Ca nous apprend à distinguer cet objet a, cet objet a comme symbole de l'insymbolisable, des symboles du phallus avec quoi on s'est imaginé pouvoir résumer la clinique de Lacan. C'est bien ce qui oblige à situer les symboles du phallus et le symbole petit a par rapport à la jouissance. Le symbole du phallus désigne ce qui de la jouissance est symbolisable, universellement symbolisable. L'objet a réserve la place de ce qui, de la jouissance, ne l'est pas. La question est de savoir comment manier cet insymbolisable. Pour se poser la question dans la clinique, il faut avoir commencé à donner sa place, dans le symbole, à cet insymbolisable.

Je ne vais pas m'étendre sur la somme de mes ponctuations. Ma ponctuation - on l'a remarqué avec mauvaise intention - est une ponctuation binaire. Binaire quand j'oppose les lois de la parole et les lois du langage. Binaire quand j'oppose le moi et le sujet. Binaire quand j'ai ponctué le couple aliénation et séparation. Binaire quand j'ai parlé du symptôme et du fantasme. Binaire quand j'ai parlé du désir et de la jouissance. Ces trois derniers binaires reprennent d'ailleurs le binaire du signifiant et de l'objet. Je considère effectivement qu'avec ces binaires j'ai fait un travail d'orientation.

Evidemment, la ponctuation comporte des risques. Le premier risque qu'elle comporte, c'est qu'une fois qu'on a bien entendu ce que je faisais ressurgir comme couple, on se précipite pour lier à toute force ce que j'ai opposé. On m'offre des bons offices de médiation pour arranger les choses dans ces binaires. On ne l'a pas tellement fait en France. On l'a fait du côté de l'Amérique latine. En juillet, à la Rencontre internationale du Champ freudien, on était déjà tout prêt à me servir des médiations pour mes binaires. On souhaitait colmater. Or je signale que ces oppositions sont des couplages et que disjonction va avec conjonction - disjonction conjonctive, si je puis dire. Il s'agit de binaires articulés où le discernement des termes est la condition pour leur articulation.

Donc, c'est vrai, j'ai procédé et je procède par binaire, et ceci parce que dans le fouillis résultant de la première écoute de l'enseignement de Lacan, j'y suis allé à la machette. L'an dernier, sous le titre Des réponses du réel, c'est encore un binaire que j'ai fait valoir. Seulement, comme cette année-là avait été traversée d'urgences, ça m'avait empêché d'avancer exactement jusqu'au point que je visais.

Les réponses du réel, telles que je les ai retrouvées et reconstruites dans l'enseignement de Lacan, se font au joint du symbolique et du réel. C'est ce qui était sensible d'emblée avec la question du hasard. Le binaire qui était en question l'an dernier, je n'ai pas eu le temps de l'articuler comme tel devant vous. Je l'ai fait à Buenos Aires. Ce binaire est celui de l'acte et de l'inconscient. J'ai même été jusqu'à formuler: acte ou inconscient. Il y a là polarité, et puisque je suis dans la sommation, il faut que j'évoque ce que comporte ce dernier binaire.

L'analyste est-il une formation de l'inconscient? Je dirai qu'il devient une formation de l'inconscient, c'est-à-dire une formation à interpréter, quand il se produit ce que Lacan appelle le lapsus de l'acte analytique. Quand le psychanalyste glisse de sa position, alors il est à interpréter. L'analyste, quand il y a le lapsus de l'acte, il se trouve interprété par son patient. Ce n'est pas que le patient s'occupe à interpréter mais que l'analyste entend alors tel dit de son patient comme une interprétation qui le vise à lui.

C'est tout à fait connecté avec ce qu'on appelle le contrôle. J'ai récusé les termes qu'un jeune analyste aille en voir un vieux. Ce n'est pas du tout par là qu'il faut prendre la chose. C'est seulement qu'un analyste aille en voir un autre, pour parler précisément de ses éventuels lapsus de l'acte analytique. Pour un analyste, être dans un contrôle, ça a pour résultat qu'il peut se sentir plus interprété que d'habitude, plus visé comme tel que d'habitude par les dits de son patient. Là, l'anecdote fournit une matière abondante.

Je crois que l'on ne se retrouve pas dans l'enseignement de Lacan, lorsqu'il a doctriné sur l'acte, si on ne saisit pas que l'inconscient est le contraire de l'acte. C'est ce qu'on sait depuis toujours dans la psychanalyse, à savoir que l'inconscient s'aborde à partir de la remémoration et non à partir de l'agir. Il y a déjà cette opposition dans Freud lui-même: la psychanalyse est une invitation à se souvenir et non pas à agir.

Notre façon à nous de déchiffrer cette orientation de Freud est de formuler l'opposition de l'inconscient et de l'acte. C'est ce que montre - je l'ai souligné l'année dernière - la clinique de l'obsessionnel avec son doute comme inconscient, doute qui va bien au-delà de ce que le sujet peut en saisir, et qui, à l'occasion, a pour effet l'inhibition, le recul devant l'agir. C'est bien parce que l'inconscient est le contraire de l'acte que le processus analytique se développe comme un processus de vérification où il s'agit de s'assurer qu'il y a du signifiant qui garantit ce dont il s'agit. C'est le versant obsessionnel de la vérification dans la psychanalyse. C'est bien ce qui peut faire interminable l'analyse de l'obsessionnel.

Sur le versant hystérique, il s'agit aussi d'une vérification au sens de faire vrai, de faire le vrai. Je mets là l'accent sur le caractère de semblant du signifiant. Au contraire de l'obsessionnel, on a là un sujet qui se présente comme capable de tout. L'obsessionnel - ça se voit à l'occasion dans sa conduite - s'emploie à vérifier que c'est bien là. L'hystérique s'emploie à vérifier que ça n'y est pas.

C'est donc à la vérification qu'introduit l'inconscient, le travail inconscient, tandis que c'est la certitude que produit l'acte. J'ai déjà, l'année dernière, fait valoir cette connexion de l'acte et de la certitude. Lacan appelle acte ce dans quoi le sujet réalise sa certitude. C'est en quoi la certitude est au niveau de l'être. Après tout, c'est toujours comme ça qu'on a su quel était le coeur de l'acte, à savoir que c'est ce par quoi un sujet, pour être, se délivre des effets du signifiant où il n'est que manque-à-être.

Dans l'analyse où il s'agit du travail de l'inconscient, il est très difficile pour l'analysant de faire un acte. Ce n'est pas sa dimension. Ca conduisait même, dans les premiers temps de l'analyse, à décourager les patients de faire des actes - décourager, par exemple, le patient de s'engager dans la vie matrimoniale, c'est-à-dire de prendre des décisions fondamentales quant à son avenir. Evidemment, les analyses étaient brèves. On ne peut aujourd'hui recommander le célibat durant une psychanalyse, mais disons qu'il y avait là la bonne et naïve orientation faisant saisir l'antinomie de l'acte et de l'inconscient.

Pour qualifier précisément ces faux actes, ces mouvements par où un sujet tente de se délivrer des effets du signifiant, on a employé le terme d'acting-out. Mais, en fait, le sujet les renforce, car, dans la règle, c'est de l'acte manqué. Ce que nous appelons acte manqué, c'est ce par où l'acte s'articule avec l'inconscient. Il n'y a pas, au niveau de l'inconscient, d'autre présence de l'acte que l'acte manqué. L'acte comme tel n'est pas manqué. L'acte comme tel ne s'interprète pas. Ce qui s'interprète, c'est l'acte en tant que formation de l'inconscient. L'acte proprement dit est là où se résout ce que le sujet de l'inconscient comporte d'indétermination. C'est l'analyste qui supporte donc l'acte psychanalytique, et cela suppose et comporte que le psychanalyste dans la psychanalyse n'est pas un sujet.

J'ai développé et ponctué cette phrase de Lacan l'année dernière, et vous en voyez vraiment sa valeur si vous saisissez l'antinomie de l'acte et de l'inconscient. Le psychanalyste dans la psychanalyse n'est pas sujet, il est dans l'acte. L'erreur que comporte le contre- transfert consiste, sous le prétexte que l'inconscient est au lieu de l'Autre, à s'imaginer que l'analyste est sujet, sujet à l'inconscient dans son opération. Eh bien, pour qu'il tienne sa position, il s'agit qu'il ne le soit pas. Il s'agit qu'il ne soit pas sujet à l'inconscient.

C'est d'ailleurs aussi bien là que prend sa place le contrôle. Le contrôle que l'on pratique entre analystes, c'est le contrôle de l'acte analytique. Sur l'autre versant, il n'y a pas de contrôle. Il n'y a pas de contrôle de l'inconscient. Il y a une analyse de l'inconscient. Cela dit, le contrôle de l'acte peut virer à l'analyse de l'inconscient, mais il s'agit là de deux dimensions tout à fait distinctes.

L'indétermination du sujet, c'est ce qu'on a toujours appelé le refoulement. L'indétermination du sujet, c'est la façon dont Lacan reformule le refoulement au sens de Freud. Le propre de l'acte analytique - et c'est pourquoi c'est le comble de l'acte - est de comporter la résolution de l'indétermination du sujet du côté de l'analyste, et d'introduire, par contre, le patient à l'état indéterminé du sujet. Le désir de l'analyste est un autre nom de l'indétermination du sujet. C'est la face qu'elle porte, dans l'expérience, comme opérateur. C'est ce que comporte dans l'expérience ce je ne sais pas ce que je suis dans l'Autre. C'est un dire qui est de structure et qui se trouve repris comme angoisse de transfert. J'appelle angoisse de transfert un phénomène-limite où se conjugue la certitude de l'être avec l'indétermination subjective. Il y a angoisse de transfert quand il y a cette conjonction.

Evidemment, l'indétermination peut se résoudre en court-circuit par une identification. C'est même le principe des identifications. C'est même comme ça que, la plupart du temps, l'analyste se soutient dans l'acte analytique, l'acte analytique qui comporte résolution de l'indétermination du sujet. Le court-circuit pour l'atteindre, c'est de s'identifier à l'analyste. C'est toute la valeur de ce que Lacan signale, à savoir qu'il n'y a pas l'analyste, pas plus qu'il n'y a tous les analystes. C'est d'ailleurs le principe de leurs scissions. La scission, c'est un mode grossier pour démontrer continuellement qu'il n'y a pas tous les analystes. Par là-même, il n'y a pas l'analyste. Que l'analyste n'existe pas veut dire que les analystes font série, font suite.

J'abrège maintenant avec cette somme, pour dire le point où j'en suis, où je reprends cette année. Le point où j'en suis, c'est une question dont je réserve la réponse, bien que c'est à partir de cette réponse que, cette question, je la pose. Le point où j'en suis, c'est de poser la question de l'élaboration d'un métalangage de Lacan. Je constate, en effet, que Lacan a utilisé des concepts freudiens mais en les parsemant, en les déplaçant dans des mathèmes qu'on ne trouve pas chez Freud. Le grand A, voilà un symbole inconnu dans l'oeuvre de Freud. De même (-) inscrivant la castration à partir du symbole imaginaire. De même i(a) désignant l'image de l'autre. De même le petit m pour le moi. De même le $, le A, le S(A), et aussi bien l'écriture du fantasme, ($ <> a), et j'en passe...

Tout cela relève des mathèmes qui sont propres à Lacan, auxquels il a refusé le statut de métalangage pour des raisons fondamentales, mais que nous pouvons très bien appeler un "métalangage" entre guillemets. Nous ferons un peu plus tard des réserves sur l'emploi de ce terme. Ces mathèmes seraient tous, en effet, des index de signification absolue.

Il est clair que le déplacement des concepts freudiens a réclamé la construction d'un appareil. Eh bien, je considère que nous sommes sur le bord d'un "métalangage" de Lacan. Ce que j'essayerai de faire servir à cette fonction, c'est, toujours entre guillemets, "le système de pensée" de Lacan. C'est ce que j'entends faire avec mon titre de 1,2,3,4.

L'an passé, j'ai donné une phrase de Lacan où j'ai pêché ces réponses du réel et qui m'a servi de soutien pour gravir les marches de l'année. La phrase est la suivante: "Ce que le discours analytique concerne, c'est le sujet qui comme effet de signification est réponse du réel." Je pense que cette phrase s'est élucidée pour la plupart d'entre vous dans le courant de l'année. Pas pour tous, puisque nous sommes dans le pas-tout. Cette phrase se trouve dans le texte de Lacan qui s'appelle L'étourdit, dans le numéro 4 de Scilicet, page 15. Eh bien, maintenant, j'en donne une autre. J'en donne une autre pour cette année. Vous la trouvez dans les Ecrits, page 774: "Une structure quadripartite est depuis l'inconscient toujours exigible dans la construction d'une ordonnance subjective." Lacan fait valoir ensuite que ses schémas didactiques satisfont précisément à cette exigence. Cette phrase, il l'introduit dans son écrit qui s'appelle "Kant avec Sade". Je vous conseille de vous y reporter.

J'aurais pu intituler le cours de cette année: Les structures quadripartites, mais c'est moins drôle et je n'entends pas seulement en rester aux quadripartites. J'introduis, en fait, une étude du formalisme de Lacan, et il nous faudra éclaircir un peu le sens même de ce mot de formalisme. Il ne s'agit pas d'un formalisme pratique qui serait un ensemble de recettes. Il s'agit d'un formalisme dans la théorie qui est l'ambition de Lacan dès le commencement de son enseignement, à savoir construire le formalisme adéquat à l'expérience analytique.

Si vous allez voir l'ouverture de son premier Séminaire, vous y verrez que, d'emblée, il évoque la production de concepts et de symboles comme étant ce qui s'impose pour élucider ce dont il s'agit dans l'expérience analytique. Il signale déjà la difficulté que cela comporte et la raison pour laquelle on ne parlera pas de métalangage, à savoir que les symboles ne peuvent s'introduire que par la langue de tout le monde, par la langue commune.

J'ai, sur cette logique-là, fait un petit compendium que vous trouverez dans un ancien numéro d'Ornicar? J'y utilisais le concept d'un logicien: la langue U, la langue universelle. C'est parce qu'il y a la langue U qu'il n'y a pas de métalangage. Les métalangages que nous pouvons construire sont tous, en fait, inclus dans cette langue commune. Il ne s'agit pourtant pas ici de faire un catalogue. On ne va pas faire le catalogue des schémas de Lacan. Nous allons estimer leur valeur de construction depuis l'inconscient.

Je voudrais souligner ce que cette phrase de Lacan comporte d'une exigence de construction. La construction, c'est un terme freudien, mais ici, il a sa valeur logico-mathématique. Ca veut dire que ces structures, ces montages de symboles, ils n'existent pas tout faits. Ca veut dire qu'ils sont des produits de l'art et qu'ils sont même autant d'artifices. Dans construction, il y a déjà ce que comporte de semblant le montage signifiant. Ce qui contraint simplement ces inventions, c'est un certain nombre d'exigences. Par exemple, l'exigence de cohérence ou l'exigence de démonstration. C'est là, évidemment, que nous arrête cette expression de toujours exigible. S'il y a quelque chose de toujours exigible dans la construction et que ce toujours exigible est une structure quadripartite, ça veut dire, bien sûr, que la structure est déjà là. Ca veut dire que la structure à quatre est déjà là depuis l'inconscient.

Lacan dit: "construction d'une ordonnance subjective". Dans ce schéma, en effet, on voit tout de suite qu'il y a un vecteur. C'est un schéma qui est à quatre places et qui comporte un vecteur. Lacan dit que le sujet - j'ajouterai même le sujet de l'inconscient - s'ordonne dans tous les cas suivant une structure quadripartite. Il dit que ses schémas satisfont à l'exigence de construction que comporte cette structure. Ca ne dit pas que les schémas sont eux-mêmes la structure mais qu'ils respectent au moins cette exigence.

Le terme d'ordonnance mérite, lui, d'arrêter notre attention. L'ordonnance, ça comporte que l'on met un rang pour les termes. La structure d'ordre - je n'ai pas le temps de l'évoquer - comporte une définition mathématique tout à fait précise. Mais, dans ordonnance, nous pouvons aussi entendre qu'il s'agit de ce à quoi le sujet obéit. C'est pourquoi je ne manquerai pas d'évoquer ici le terme de surmoi.

Mathème et surmoi. En effet, le surmoi freudien se transcrit au mieux, dans l'enseignement de Lacan, comme la structure même de discours. C'est bien à ça que le sujet obéit. Par le surmoi, Freud a toujours entendu ces rails sur lesquels glisse la métonymie subjective. C'est ainsi que Lacan, quand il introduisait sa considération sur un Discours qui ne serait pas du semblant et posait au tableau les formules de discours, avait recours, pour justifier son concept de discours, au concept freudien du surmoi.

A cet égard, le terme d'exigence, comme celui d'ordonnance, implique la même thématique, à savoir qu'il s'agit d'obéir, et que dans la construction analytique, dans la construction des ordonnances subjectives, il faut un permis de construire, même s'il y a une liberté de l'invention. C'est ça qui m'occupe cette année: le permis de construire dans la psychanalyse. La construction comporte sa liberté mais elle comporte aussi ses contraintes, ses exigences. Là, Lacan nous en formule une que je crois appropriée de traiter dans cette quatrième année de mon cours. Ca nous apportera sans doute quelque chose sur le problème que nous font maintenant les compte-rendus de cas.

Le compte-rendu de cas est une discipline que l'on n'a pas pratiquée depuis longtemps chez les lacaniens. Il a fallu la dissolution de l'Ecole freudienne de Paris pour qu'on la remette à l'ordre du jour. Je n'ai pas cessé, depuis, de m'interroger sur les contre-effets de cette orientation. Certains se souviennent que j'avais pensé contrer ces contre-effets par le rappel que l'éthique est essentielle à la clinique, mais je dirai ici que dans le compte-rendu de cas, il ne faut pas négliger la construction au bénéfice de l'interprétation. Le compte-rendu de cas n'est pas la narration des interprétations. A l'endroit du cas, et précisément pour ce qui est d'adapter la cure du cas, on ne peut pas faire l'économie de la construction, de la construction au sens d'ordonnance subjective. Construction d'ordonnance subjective, ça veut dire construction d'ordonnance subjective du cas. D'ailleurs, c'est à propos du cas Sade que Lacan introduit cette phrase et son schéma.

Ce schéma a ceci de remarquable que, d'un côté, il respecte ces structures quadripartites, et que, de l'autre côté, il compte, premièrement, des termes d'une validité générale, a ou $, et, deuxièmement, des termes qui sont appropriés au cas particulier. Nous avons là quelque chose pour renouveler notre pratique du compte-rendu de cas: déporter l'accent de l'interprétation à la construction.

J'étudierai aussi cette année le quatre lacanien dans les schémas et les graphes de Lacan.

J'ai dit 1,2,3,4, mais je m'en tiendrai pas seulement aux structures quadripartites. Je prendrai aussi les structures ternaires. Je prendrai la structure ternaire qu'introduit la position de l'Autre par rapport au duel. Le trois lacanien ne fonctionne pas à la place de la construction des ordonnances subjectives depuis l'inconscient. Le trois lacanien est présent dans le temps logique: l'instant de voir, etc. Il est présent aussi dans la tripartition R.S.I. Il est aussi bien sûr présent dans le noeud borroméen.

Peut-être aurons-nous le temps d'évoquer aussi le ternaire dialectique, celui de Hegel. Je vous amènerai ce paragraphe unique de la logique de Hegel. On s'aperçoit que le ternaire dialectique est un quatre aussi. Peut-être que l'on pourra, là, s'embringuer, comme Lacan l'a fait, dans le ternaire catholique. Je ne renoncerai pas non plus au binaire. Je rappellerai donc la métaphore et la métonymie, l'aliénation et la séparation. N'oublions pas l'homme et la femme, qui sont aussi binaires, à défaut d'être complémentaires.

Le un, au niveau formel chez Lacan, nous sommes sûrs de l'avoir, puisque Lacan a passé tout un Séminaire à scander y a d'l'un. Et c'est là, sans doute, qu'il nous faudrait situer l'Autre, puisque je ne mets pas le problème dans le binaire de l'un et de l'Autre. En effet, l'Autre, au sens de Lacan, c'est l'Autre tout seul. Sans doute ce grand Autre de Lacan est-il l'Autre de l'un, mais il n'est pas pour autant défini comme une unité. Quand Lacan écrit qu'il n'y a pas d'Autre de l'Autre, ça veut dire ça. L'Autre de l'Autre auquel on pense, c'est le un. Qu'il n'y ait pas d'Autre de l'Autre comporte qu'il n'y a pas l'un qui serait l'Autre de l'Autre. C'est bien pourquoi l'Autre lui-même a du mal à être un. L'Autre, c'est un pas un. C'est une définition de sémantique naïve. On peut ajouter que l'Autre c'est pas-tout.

Nous avons aussi, chez Lacan, les termes uniques. Le sujet, par exemple. On peut dire que c'est un terme unique mais il faut voir qu'il a plutôt des affinités avec le 0, voire avec le -1. Et, après tout ça, qui oserait dire que l'objet a est un un? Il ne faut pas oublier le 0 qui est peut-être le chiffre où il y a à classer le sujet de l'inconscient et le (- ) de la castration.

La structure zéro que est, bien sûr, opérative chez Lacan. Quand il dit qu'il n'y a pas de rapport sexuel, par exemple. Ou quand il dit qu'il n'y a pas d'Autre de l'Autre. Ou encore quand il dit qu'il n'y a pas de transfert du transfert, etc. Lacan n'a pas cessé de formuler des propositions qui s'inscrivent au mieux sous le chapeau du zéro.

J'ajouterai enfin tout le matériel du losange, des vecteurs, des parenthèses, des barres, ainsi que le matériel topologique.

Voilà. J'entends, par 1,2,3,4, mettre d'actualité la construction des ordonnances subjectives. C'est là, je crois, que pourront se rejoindre notre clinique et le formalisme dont elle a besoin. J'entamerai l'émergence du quatre la semaine prochaine.



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